La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 8 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE VI Chambres de bonne, 1

CHAPITRE VI

 

Chambres de bonne, 1

 

C’est une chambre de bonne au septième, à gauche de celle qu’occupe, tout au fond du couloir, le vieux peintre Valène. La chambre dépend du grand appartement du deuxième droite, celui que Madame de Beaumont, la veuve de l’archéologue, habite avec ses deux petites-filles, Anne et Béatrice Breidel. Béatrice, la plus jeune, a dix-sept ans. Élève douée, et même brillante, elle prépare le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Sèvres. Elle a obtenu de sa sévère grand-mère le droit, sinon d’habiter, du moins de venir travailler dans cette chambre indépendante.

Il y a des tommettes rouges sur le sol et sur les murs un papier peint représentant divers arbustes. Malgré l’exiguïté de la chambrette, Béatrice y a reçu cinq de ses camarades de classe. Elle-même est assise près de sa table de travail sur une chaise à haut dossier dont les pieds sont sculptés en os de mouton ; elle est vêtue d’une jupe à bretelles et d’un corsage rouge à manchettes légèrement bouffantes ; elle porte un bracelet d’argent au poignet droit et tient entre le pouce et l’index de sa main gauche une longue cigarette qu’elle regarde se consumer.

Une de ses camarades, vêtue d’un long manteau de lin blanc, se tient debout contre la porte et semble examiner attentivement un plan du métro parisien. Les quatre autres, uniformément habillées de jeans et de chemises à rayures, sont assises par terre, entourant un service à thé posé sur un plateau, à côté d’une lampe dont le pied est fait d’un petit tonnelet comme on peut supposer qu’en portaient les saint-bernard. Une des jeunes filles verse le thé. Une autre ouvre une boîte de petits fromages en cubes. La troisième lit un roman de Thomas Hardy sur la couverture duquel on voit un personnage barbu, assis dans une barque au milieu d’une rivière, pêcher à la ligne, cependant que sur la berge un chevalier en armure semble le héler. La quatrième regarde avec un air de profonde indifférence une gravure qui représente un évêque penché au-dessus d’une table sur laquelle est posé un de ces jeux appelé solitaire. Il est fait d’une plaque de bois, dont la forme trapézoïdale évoque assez bien celle d’un presse-raquette, dans laquelle sont ménagées vingt-cinq cuvettes disposées en losange, susceptibles de recevoir des billes qui sont ici des perles de belle grosseur posées à droite de la plaque sur un petit coussin de soie noire. La gravure qui imite manifestement le célèbre tableau de Bosch intitulé L’Escamoteur, conservé au Musée municipal de Saint-Germain-en-Laye, porte un titre plaisant — bien qu’apparemment peu explicatif — calligraphié en lettres gothiques

 

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Le suicide de Fernand de Beaumont laissa Véra sa veuve, seule avec une petite fille de six ans, Elizabeth, qui n’avait jamais vu son père, éloigné de Paris par ses fouilles cantabriques, et guère davantage sa mère qui poursuivait dans l’ancien et le nouveau monde une carrière de cantatrice que son bref mariage avec l’archéologue n’avait pratiquement pas interrompue.

Née en Russie aux débuts du siècle, Véra Orlova — c’est sous ce nom qu’elle demeure connue des mélomanes — s’en enfuit au printemps dix-huit et s’installa d’abord à Vienne où elle fut l’élève de Schonberg au Verein für musikalische Privataufführungen. Ayant suivi Schönberg à Amsterdam, elle se sépara de lui quand il retourna à Berlin, vint à Paris et y donna à la Salle Érard une série de récitals. Malgré l’hostilité sarcastique ou houleuse d’un public manifestement peu habitué à la technique du Sprechgesang, et avec le seul soutien d’une petite poignée de fanatiques, elle parvint à faire figurer dans ses programmes, principalement composés d’airs d’opéras, de lieder de Schumann et d’Hugo Wolf et de mélodies de Moussorgsky, quelques-unes des pièces vocales de l’École de Vienne qu’elle fit ainsi découvrir aux Parisiens. C’est lors d’une réception donnée par le comte Orfanik à la demande de qui elle était venue chanter l’air final d’Angelica dans l’Orlando d’Arconati

Innamorata, mio cuore tremante,

 

Voglio morire…

 

qu’elle rencontra celui qui devait devenir son mari. Mais réclamée partout avec de plus en plus d’insistance, entraînée dans des tournées triomphales qui duraient parfois une année entière, elle vécut à peine avec Fernand de Beaumont qui, de son côté, ne quittait son cabinet de travail que pour aller vérifier sur le terrain ses hasardeuses hypothèses.

Née en 1929, Elizabeth fut donc élevée par sa grand-mère paternelle, la vieille comtesse de Beaumont, ne voyant guère sa mère que quelques semaines par an, lorsque la chanteuse consentait à échapper aux exigences toujours plus grandes de son impresario pour venir se reposer quelque temps dans le château des Beaumont à Lédignan. Ce n’est que vers la fin de la guerre, alors qu’Elizabeth venait d’avoir quinze ans, que sa mère, ayant renoncé aux concerts et aux tournées pour se consacrer à l’enseignement du chant, la fit venir à Paris auprès d’elle. Mais la jeune fille refusa très vite la tutelle d’une femme qui, privée du chatoiement des loges et des galas, et des jonchées de roses qui clôturaient ses récitals, devenait acariâtre et autoritaire. Elle s’enfuit de chez elle un an après. Sa mère ne devait plus la revoir et toutes les recherches qu’elle entreprit pour retrouver sa trace demeurèrent sans résultat. C’est seulement en septembre 1959 que Véra Orlova apprit en même temps ce qu’avaient été la vie et la mort de sa fille. Elizabeth s’était mariée deux ans auparavant avec un maçon belge, François Breidel. Ils vivaient dans les Ardennes, à Chaumont-Porcien. Ils avaient deux petites filles, Anne, qui avait un an, et Béatrice, dont Elizabeth venait juste d’accoucher. Le lundi 14 septembre, une voisine, entendant des pleurs dans la maison, essaya d’y pénétrer. N’y parvenant pas, elle alla chercher le garde-champêtre. Ils appelèrent, sans obtenir d’autre réponse que les cris de plus en plus stridents des bébés, puis, aidés de quelques autres habitants du village, ils enfoncèrent la porte de la cuisine, se ruèrent vers la chambre des parents, et les découvrirent, couchés, nus, dans leur lit, la gorge tranchée, baignant dans leur sang.

Véra de Beaumont apprit la nouvelle le soir même. Le hurlement qu’elle poussa résonna dans la maison entière. Le lendemain matin, conduite pendant toute la nuit par Kléber, le chauffeur de Bartlebooth qui, prévenu par la concierge, avait spontanément offert ses services, elle arriva à Chaumont-Porcien pour en repartir presque aussitôt avec les deux enfants.

 

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