La Vie mode d'emploi
CHAPITRE LXXXIII Hutting, 3
CHAPITRE LXXXIII
Hutting, 3
La chambre de Hutting, aménagée dans la loggia de son grand atelier, correspond plus ou moins à l’ancienne chambre de bonne n° 12 où, jusqu’à la fin 1949, vécut un très vieux couple que l’on appelait les Honoré ; Honoré était en fait le prénom de l’homme, mais personne, sauf peut-être Madame Claveau et les Gratiolet, ne connaissait leur nom de famille — Marcion — ni ne se servait du prénom de la femme, Corinne, que l’on s’obstinait à appeler Madame Honoré.
Jusqu’en mille neuf cent vingt-six, les Honoré servirent chez les Danglars. Honoré était maître d’hôtel et Madame Honoré cuisinière, une cuisinière à l’ancienne, portant en toute saison un mouchoir d’indienne fixé dans le dos par une épingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier à bavette. Une troisième domestique complétait le service des Danglars : c’était Célia Crespi, qui avait été engagée comme femme de chambre quelques mois auparavant.
Le trois janvier mille neuf cent vingt-six, une dizaine de jours après l’incendie qui avait ravagé le boudoir de Madame Danglars, Célia Crespi, venant prendre son service vers sept heures du matin, trouva l’appartement vide. Les Danglars, apparemment, avaient jeté quelques objets de première nécessité dans trois valises et étaient partis sans prévenir.
La disparition d’un deuxième président à la cour d’appel ne saurait constituer un événement anodin et dès le lendemain les bruits commencèrent à courir sur ce que tout de suite on appela l’Affaire Danglars : était-il exact que des menaces avaient été proférées contre le magistrat ? Était-il exact qu’il était suivi depuis plus de deux mois par des policiers en civil ? Était-il exact qu’une perquisition avait été faite dans son bureau au Palais en dépit d’une interdiction formelle notifiée au Préfet de Police par le Garde des Sceaux lui-même ? Autant de questions que, journaux satiriques en tête, la grande presse posa avec son sens habituel des scandales et des affaires à sensation.
La réponse arriva une semaine plus tard : le ministère de l’Intérieur publia un communiqué annonçant que Berthe et Maximilien Danglars avaient été arrêtés le cinq janvier alors qu’ils tentaient de passer clandestinement en Suisse. Et l’on apprit avec stupéfaction que le haut magistrat et sa femme avaient commis, depuis la fin de la guerre, une trentaine de cambriolages plus audacieux les uns que les autres.
Ce n’est pas par intérêt que les Danglars volaient mais plutôt, à l’instar de tous ces cas décrits avec abondance de détails dans la littérature psychopathologique, parce que les dangers qu’ils encouraient en commettant ces vols leur procuraient une exaltation et une excitation de nature proprement sexuelle et d’une intensité exceptionnelle. Ce couple de grands bourgeois rigides qui avait toujours eu des rapports à la Gauthier Shandy (une fois par semaine, après avoir remonté la pendule, Maximilien Danglars accomplissait son devoir conjugal) découvrit que le fait de dérober en public un objet de grande valeur déclenchait chez l’un et chez l’autre une sorte d’ivresse libidinale qui devint très vite leur raison de vivre.
Ils avaient eu la révélation de cette pulsion commune d’une manière tout à fait fortuite ; un jour, accompagnant son mari chez Cleray pour qu’il se choisisse un étui à cigarettes, Madame Danglars, saisie par un émoi et une frayeur irrésistibles et regardant droit dans les yeux la vendeuse qui s’occupait d’eux, avait dérobé une boucle de ceinture en écaille. Ce n’était qu’un larcin de luxe, mais lorsque le soir même elle l’avoua à son mari, qui ne s’était aperçu de rien, le récit de cet exploit illégal provoqua simultanément en eux une frénésie sensuelle habituellement absente de leurs étreintes.
Les règles de leur jeu s’élaborèrent assez vite. Ce qui importait, en l’occurrence, c’est que l’un des deux accomplisse devant l’autre tel ou tel vol qu’il avait été mis en demeure de commettre. Tout un système de gages, généralement érotiques, récompensait ou punissait le voleur selon qu’il avait réussi ou échoué.
Recevant beaucoup, abondamment invités, c’est dans les salons des ambassades ou dans les grands raouts du Tout-Paris que les Danglars choisissaient leurs victimes. Par exemple, Berthe Danglars défiait son mari de lui rapporter l’étole de vison que portait ce soir-là la duchesse de Beaufour et Maximilien, relevant le pari, exigeait en retour que sa femme se procure le carton de Fernand Cormon (Chasse à l’aurochs) qui ornait un des salons de leurs hôtes. Selon la difficulté d’approche de l’objet convoité, le candidat pouvait disposer d’un certain délai et même, dans certains cas plus complexes, bénéficier de la complicité ou de la protection du conjoint.
Sur les quarante-quatre défis qu’ils se lancèrent, trente-deux furent honorés. Ils volèrent, entre autres, un grand samovar en argent chez la comtesse de Melan, une esquisse du Pérugin chez le nonce du Pape, l’épingle à cravate du directeur général de la Banque du Hainaut, et le manuscrit presque complet des Mémoires sur la vie de Jean Racine, par son fils Louis, chez le chef de cabinet du ministre de l’Instruction publique.
Tout autre qu’eux aurait été repéré et arrêté tout de suite, mais même lorsqu’il leur arriva d’être pris sur le fait, ils purent se disculper presque sans peine : il semblait à ce point impossible qu’un grand magistrat et son épouse pussent être suspectés de cambriolage que les témoins préféraient douter de ce qu’ils avaient de leurs yeux vu plutôt que d’admettre la culpabilité d’un juge.
Ainsi, rattrapé dans les escaliers de l’hôtel particulier du marchand d’art d’Olivet, alors qu’il emportait trois lettres de cachet signées de Louis XVI, relatives aux emprisonnements du marquis de Sade à Vincennes et à la Bastille, Maximilien Danglars expliqua le plus calmement du monde qu’il venait de demander l’autorisation de les emprunter pour quarante-huit heures à un homme qu’il croyait être son hôte, justification parfaitement indéfendable que d’Olivet accepta cependant sans sourciller.
Cette quasi-impunité les rendit d’une audace folle, dont témoigne particulièrement l’affaire qui entraîna leur perte. Lors d’un bal masqué donné par Timothy Clawbonny — de la banque d’alfaires Marcuart, Marcuart, Clawbonny et Shan-don —, un vieil Anglo-Saxon glabre, précieux et pédéraste, travesti en Confucius, mandarin à lunettes et grande robe, Berthe Danglars déroba une tiare scythe. Le vol fut découvert au cours de la soirée. Appelée immédiatement, la police fouilla tous les invités et découvrit le bijou dans la cornemuse truquée de l’épouse du Président, qui s’était déguisée en Écossaise.
Berthe Danglars avoua tranquillement qu’elle avait forcé la vitrine où était enfermée la tiare parce que son mari lui avait demandé de le faire ; tout aussi tranquillement, Maximilien confirma cet aveu en produisant sur-le-champ une lettre du directeur de la Prison de la Santé qui le priait — à titre hautement confidentiel — de ne pas perdre de vue certaine couronne d’or dont il avait appris par un de ses meilleurs indicateurs qu’elle devait être dérobée au cours de cette soirée masquée par Chalia la Rapine : on avait surnommé ainsi un audacieux cambrioleur qui avait commis son premier forfait à l’Opéra lors d’une représentation de Boris Godounov ; en fait Chalia la Rapine resta toujours un voleur mythique ; on s’aperçut plus tard que sur les trente-trois fric-frac qu’on lui imputait, dix-huit avaient été perpétrés par les Danglars.
Cette fois encore, l’explication, pour invraisemblable qu’elle pût paraître, fut acceptée par tous, y compris par la police. Pourtant, rentrant, songeur, Quai des Orfèvres, un jeune inspecteur, Roland Blanchet, se fit porter les dossiers de tous les vols commis à Paris lors de soirées mondaines, et non encore élucidés ; il se sentit tressaillir lorsqu’il constata que les Danglars figuraient sur vingt-neuf des trente-quatre listes d’invités. Pour lui, cela constituait la plus accablante des preuves ; mais le Préfet de Police à qui il fit part de ses soupçons en lui demandant d’être chargé de l’affaire, n’y voulut voir que simple coïncidence. Et après en avoir par prudence référé au ministère de la Justice, où l’on s’indigna qu’un policier pût douter de la parole et de l’honorabilité d’un magistrat tenu en haute estime par tous ses collègues, le préfet interdit à son inspecteur de s’occuper de cette enquête et devant son insistance menaça même de le faire muter en Algérie.
Fou de rage, Blanchet donna sa démission et se jura d’apporter la preuve de la culpabilité de Danglars.
C’est en vain que pendant plusieurs semaines Blanchet suivit ou fit suivre les Danglars et qu’il pénétra clandestinement dans le bureau dont Maximilien avait la jouissance au Palais. Les preuves qu’il cherchait, si elles existaient, ne se trouvaient certainement pas là, et la seule chance de Blanchet était que les Danglars eussent conservé chez eux quelques-uns des objets dérobés. Le soir de la Noël 1925, sachant que les Danglars dînaient en ville, que les Honoré étaient couchés et que la jeune femme de chambre réveillonnait avec trois amis (Serge Valène, François Gratiolet et Flora Champigny) dans le restaurant des Fresnel, Blanchet parvint enfin à s’introduire dans l’appartement du troisième gauche. Il n’y trouva ni l’éventail incrusté de saphirs de Fanny Mosca, ni le portrait d’Ambroise Vollard par Félix Vallotton qui avait été subtilisé à Lord Summerhill le lendemain même du jour où il l’avait enfin acquis, mais un collier de perles qui était peut-être celui qui avait été dérobé chez la princesse Rzewuska peu de temps après l’armistice, et un œuf de Fabergé qui correspondait assez bien à celui qui avait été volé chez Madame de Guitaut. Mais Blanchet mit la main sur une pièce à conviction beaucoup plus compromettante pour les Danglars que ces preuves dont ses ex-supérieurs auraient pu persister à contester le bien-fondé : un cahier grand format, avec des rayures comptables, contenant la description succincte mais précise de chacun des larcins que les Danglars avaient commis ou tenté de commettre, accompagnée en regard de rénumération des gages que le couple s’était en conséquence infligés.
Blanchet allait repartir avec le cahier révélateur lorsqu’il entendit, tout au bout du couloir, la porte de l’appartement s’ouvrir : c’était Célia Crespi qui avait oublié d’allumer le feu dans le boudoir de Madame comme Honoré lui avait demandé de le faire avant de monter se coucher, et qui revenait s’acquitter tardivement de sa tâche en en profitant pour offrir une petite liqueur à ses compagnons de réveillon et leur faire goûter les merveilleux marrons glacés envoyés à Monsieur par un justiciable reconnaissant. Dissimulé derrière un rideau, Blanchet regarda sa montre et vit qu’il était près d’une heure du matin. Il était sans doute prévu que les Danglars rentreraient tard, mais chaque minute qui passait augmentait les risques d’une rencontre fâcheuse et Blanchet ne pouvait sortir sans passer devant la grande porte vitrée de la salle à manger où Célia régalait ses invités. La vue du bouquet de fleurs artificielles lui donna l’idée de déclencher un incendie avant d’aller se cacher dans la chambre des Danglars. Le feu se propagea avec une rapidité folle et Blanchet commençait à se demander s’il n’allait pas être pris à son propre piège lorsque Célia Crespi et les autres s’aperçurent enfin que tout le fond de l’appartement flambait. L’alerte fut donné et il fut dès lors facile à l’ancien policier de s’enfuir en se mêlant à la foule des sauveteurs et des voisins.
Pendant quelques jours, Blanchet fit le mort, laissant cruellement les Danglars croire que le cahier qui les condamnait — et qu’ils avaient cherché éperdument en rentrant dans leur appartement à demi consumé par le feu — avait brûlé en même temps que tous les objets qui se trouvaient dans le boudoir. Puis l’ex-policier appela Danglars : le triomphe de la justice et le rétablissement de la vérité n’étaient pas les seuls motifs qui l’animaient : si ses prétentions avaient été moins fortes, il est probable que cette affaire n’aurait jamais été rendue publique et que le second président de la cour d’appel et son épouse se seraient encore longtemps librement livrés à leurs détournements libidinaux. Mais la somme que Blanchet exigea — cinq cent mille francs — dépassait les possibilités financières des Danglars. « Volez-les », rétorqua cyniquement Blanchet avant de raccrocher : les Danglars se sentaient tout à fait incapables de voler pour de l’argent et ils préférèrent, jouant leur va-tout, prendre la fuite.
La justice n’apprécie pas que ses défenseurs supposés la bafouent et les jurés eurent la main lourde : trente ans de réclusion criminelle pour Berthe Danglars, les travaux forcés à perpétuité pour Maximilien qui fut déporté à Saint-Laurent-du-Maroni où il ne tarda pas à mourir.
Il y a quelques années, se promenant dans Paris, Mademoiselle Crespi reconnut son ancienne maîtresse ; assise sur un banc, rue de la Folie-Régnault, c’était une clocharde édentée, vêtue d’une robe de chambre caca d’oie, poussant une voiture d’enfant pleine de hardes diverses, et répondant au sobriquet de la Baronne.
Les Honoré avaient tous les deux à l’époque soixante-dix ans. Lui était un Lyonnais au teint pâle ; il avait voyagé, avait eu des aventures, avait été marionnettiste chez Vuillerme et chez Laurent Josserand, assistant d’un fakir, garçon de café au bal Mabille, joueur d’orgue de barbarie avec un bonnet pointu et un petit singe sur l’épaule, avant de se placer comme domestique dans des maisons bourgeoises où son flegme plus britannique que nature l’avait vite rendu irremplaçable. Elle était une robuste paysanne normande qui savait tout faire et aurait aussi bien cuit son pain que saigné un goret si on le lui avait demandé. Placée à Paris à l’âge de quinze ans, à la fin de l’année 1871, elle était entrée comme fille de cuisine dans une pension de famille, The Vienna School and Family Hotel, 22, rue Darcet, près de la Place Clichy, un établissement tenu d’une main de fer par une Grecque, Madame Cissampelos, une petite femme sèche comme un coup de trique, qui apprenait les bonnes manières à de jeunes Anglaises porteuses de ces redoutables incisives en avant dont il était alors considéré comme spirituel de dire qu’on en faisait des touches de piano.
Trente ans plus tard, Corinne y était cuisinière, mais ne gagnait toujours que vingt-cinq francs par mois. C’est vers cette époque qu’elle fit la connaissance d’Honoré. Ils se rencontrèrent à l’Exposition Universelle, au spectacle des Bonshommes Guillaume, un théâtre d’automates où, sur une scène minuscule, l’on voyait danser et papoter des poupées hautes de cinquante centimètres, habillées à la dernière mode, et devant son ébahissement il lui donna des explications techniques avant de lui faire visiter le Manoir à l’Envers, un vieux castel gothique planté sur ses cheminées avec des fenêtres renversées et des meubles accrochés au plafond, le Palais lumineux, cette maison féerique où tout, des meubles aux tentures, des tapis aux bouquets, était fait de verre, et dont son constructeur, le maître verrier Ponsin, était mort avant de la voir achevée, le Globe céleste, le Palais du Costume, le Palais de l’Optique, avec sa grande lunette permettant de voir la LUNE à UN mètre, les Dioramas du Club Alpin, le Panorama transatlantique, Venise à Paris et une dizaine d’autres pavillons. Ce qui les impressionna le plus, ce fut, pour elle, l’arc-en-ciel artificiel du pavillon de la Bosnie, pour lui, l’Exposition minière souterraine, avec ses six cents mètres de boyaux parcourus par un chemin de fer électrique et débouchant tout à coup sur une mine d’or dans laquelle travaillaient de vrais Nègres, et le foudre gigantesque de Monsieur Fruhinsoliz, véritable bâtiment de quatre étages ne comportant pas moins de cinquante-quatre kiosques dans lesquels se débitaient toutes les boissons du monde.
Ils dînèrent au Cabaret de la Belle Meunière, à côté des pavillons coloniaux, où ils burent du Chablis en carafe et mangèrent de la soupe aux choux et du gigot que Corinne trouva mal cuit.
Honoré avait été engagé pour l’année par Monsieur Danglars Père, un viticulteur de la Gironde, président de la Section bordelaise du Comité des Vins, qui était venu s’installer à Paris pour toute la durée de l’Exposition et qui avait loué un appartement à Juste Gratiolet. Lorsqu’il quitta Paris, quelques semaines plus tard, Monsieur Danglars Père était à ce point satisfait de son maître d’hôtel qu’il en fit cadeau, en même temps que l’appartement, à son fils Maximilien qui allait se marier et qui venait d’être nommé assesseur. Peu de temps après le jeune couple, sur les conseils de leur maître d’hôtel, engagea la cuisinière.
Après l’Affaire Danglars les Honoré, trop vieux pour songer à se replacer, obtinrent d’Émile Gratiolet de conserver leur chambre. Ils y vivotèrent avec leurs toutes petites économies que venaient de temps en temps renforcer de maigres travaux d’appoint, comme de garder Ghislain Fresnel quand les nourrices ne pouvaient pas le prendre, ou aller chercher Paul Hébert à la sortie de l’école, ou préparer pour tel ou tel locataire ayant un dîner de succulents petits pâtés ou des bâtonnets d’orange confite enrobés de chocolat. Ils vécurent ainsi pendant plus de vingt ans encore, entretenant avec un soin minutieux leur mansarde, cirant leur carrelage en losanges, arrosant presque au compte-gouttes leur myrte dans son vase de cuivre rouge. Ils atteignirent l’âge de quatre-vingt-treize ans, elle de plus en plus ratatinée, lui de plus en plus long et sec. Puis un jour de novembre 1949, il tomba en se levant de table et mourut dans l’heure qui suivit. Elle-même ne lui survécut que quelques semaines.
Célia Crespi, elle, dont c’était le premier emploi, fut plus désemparée encore que les Honoré par la disparition subite de ses patrons. Elle eut la chance de pouvoir se replacer presque immédiatement dans l’immeuble chez le locataire qui, pendant un an, remplaça les Danglars, un homme d’affaires latino-américain que la concierge et quelques autres appelaient le Rastaquouère, un obèse jovial à moustaches vernies, fumant de longs havanes, se nettoyant la bouche avec un cure-dents en or, et portant un gros brillant en guise d’épingle de cravate ; puis elle fut engagée par Madame de Beaumont lorsque celle-ci vint vivre rue Simon-Crubellier après son mariage. Plus tard, lorsque la cantatrice, presque tout de suite après la naissance de sa fille, quitta la France pour une longue tournée aux États-Unis, Célia Crespi entra comme lingère chez Bartlebooth et y resta jusqu’à ce que l’Anglais entreprenne son long tour du monde. Un peu plus tard, elle trouva une place de vendeuse aux Délices de Louis XV, la pâtisserie-salon de thé la plus prisée du quartier, et y travailla jusqu’à sa retraite.
Bien qu’on l’ait toujours appelée Mademoiselle Crespi, Célia Crespi eut un fils. Elle le mit discrètement au monde en mille neuf cent trente-six. Presque personne ne s’était aperçu qu’elle avait été enceinte. Tout l’immeuble s’interrogea sur l’identité du père et tous les noms des individus de sexe mâle habitant la maison et âgés de quinze à soixante-quinze ans lurent avancés. Le secret ne fut jamais dévoilé. L’enfant, déclaré né de père inconnu, fut élevé en dehors de Paris. Personne de l’immeuble ne le vit jamais.
L’on apprit, il y a quelques années seulement, qu’il avait été tué pendant les combats pour la Libération de Paris, alors qu’il aidait un officier allemand à charger sur son side-car une caisse de Champagne.
Mademoiselle Crespi est née dans un village au-dessus d’Ajaccio. Elle a quitté la Corse à l’âge de douze ans et n’y est jamais retournée. Parfois elle ferme les yeux et elle revoit le paysage qu’il y avait devant la fenêtre de la pièce où tout le monde se tenait : le mur fleuri de bougainvilliers, la pente où poussaient des touffes d’euphorbe, la haie de figuiers de Barbarie, l’espalier de câpriers ; mais elle ne parvient pas à se souvenir d’autre chose.
Aujourd’hui la chambre de Hutting est une pièce qui sert rarement. Au-dessus du divan-lit recouvert d’une fourrure synthétique et garni d’une trentaine de coussins bariolés, est cloué un tapis de prière en soie provenant de Samarkand, avec un décor rose passé et de longues franges noires. À droite un fauteuil crapaud tendu de soie jaune sert de chevet : il supporte un réveil en acier brossé affectant la forme d’un court cylindre oblique, un téléphone dont le cadran est remplacé par un dispositif de touches à effleurement, et un numéro de la revue d’avant-garde la Bête Noire. Il n’y a pas de tableau sur les murs mais, à gauche du lit, monté sur un cadre d’acier mobile qui en fait une sorte de monstrueux paravent, une œuvre de l’Intellectualiste italien Martiboni : c’est un bloc de polystyrène haut de deux mètres, large d’un, épais de dix centimètres, dans lequel sont noyés de vieux corsets mêlés à des piles d’anciens carnets de bal, des fleurs séchées, des robes de soie usées jusqu’à la corde, des lambeaux de fourrures mangés aux mites, des éventails rongés ressemblant à des pattes de canard dépouillées de leurs palmes, des souliers d’argent sans semelles ni talons, des reliefs de festin et deux ou trois petits chiens empaillés.
FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE
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