La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 12 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE X Chambres de bonne, 4

CHAPITRE X

 

Chambres de bonne, 4

 

Au dernier étage, sous les toits, une toute petite chambre occupée par une jeune Anglaise de seize ans, Jane Sutton, qui travaille comme fille au pair chez les Rorschash.

La jeune fille est debout près de la fenêtre. Le visage illuminé de joie, elle lit — ou peut-être même relit pour la vingtième fois — une lettre, tout en grignotant un quignon de pain. Une cage est accrochée à la fenêtre ; elle contient un oiseau au plumage gris dont la patte gauche est cerclée d’une bague de métal.

Le lit est très étroit : c’est en fait un matelas de mousse posé sur trois cubes de bois faisant office de tiroirs, recouvert d’un édredon en patchwork. Fixée au mur au-dessus du lit, une plaque de liège, d’environ soixante centimètres sur un mètre, sur laquelle sont épinglés plusieurs papiers — le mode d’emploi d’un grille-pain électrique, un ticket de laverie, un calendrier, les horaires des cours à l’Alliance française et trois photos montrant la jeune fille — de deux ou trois ans plus jeune — dans des pièces de théâtre données par son école en Angleterre, à Greenhill, tout près de Harrow, où, quelque soixante-cinq ans auparavant, Bartlebooth, à la suite de Byron, de Sir Robert Peel, de Sheridan, de Spencer, de John Perceval, de Lord Palmerston et d’une foule d’hommes tout aussi éminents, était allé au collège.

Sur la première photographie, Jane Sutton apparaît en page, debout, avec une culotte de brocart rouge à parements d’or, bas rouge clair, une chemise blanche, et un pourpoint court, sans col, de couleur rouge, à manches légèrement bouffantes, à rebords de soie jaune effrangée.

Sur la seconde, elle est la princesse Béryl, agenouillée au chevet de son grand-père, le roi Utherpandragon (« Quand le roi Utherpandragon se trouva atteint du mal de la mort il fit venir auprès de lui la princesse… »).

La troisième photo montre quatorze jeunes filles alignées. Jane est la quatrième en partant de la gauche (une croix au-dessus de sa tête la désigne, sinon il serait difficile de la reconnaître). C’est la scène finale du Comte de Gleichen, de Yorick :

 

Le comte de Gleichen fut fait prisonnier dans un combat contre les Sarrasins, et condamné à l’esclavage. Comme il fut employé aux travaux des jardins du sérail, la fille du sultan le remarqua. Elle jugea qu’il était homme de qualité, conçut de l’amour pour lui, et lui offrit de favoriser son évasion s’il voulait l’épouser. Il lui fit répondre qu’il était marié ; ce qui ne donna pas le moindre scrupule à la princesse accoutumée au rite de la pluralité des femmes. Ils furent bientôt d’accord, cinglèrent, et abordèrent à Venise. Le comte alla à Rome et raconta à Grégoire IX chaque particularité de son histoire. Le pape, sur la promesse qu’il lui fit de convertir la Sarrasine, lui donna des dispenses pour garder ses deux femmes.

La première fut si transportée de joie à l’arrivée de son mari sous quelque condition qu’il lui fût rendu, qu’elle acquiesça à tout, et témoigna à sa bienfaitrice l’excès de sa reconnaissance. L’histoire nous apprend que la Sarrasine n’eut point d’enfants, et qu’elle aima d’amour maternel ceux de sa rivale. Quel dommage qu’elle ne donnât pas le jour à un être qui lui ressemblât !

On montre à Gleichen le lit où ces trois rares individus dormaient ensemble. Ils furent enterrés dans le même tombeau chez les Bénédictins de Petersbourg ; et le comte, qui survécut à ses deux femmes, ordonna qu’on mît sur le sépulcre, qui fut ensuite le sien, cette épitaphe qu’il avait composée :

« Ci-gisent deux femmes rivales, qui s’aimèrent comme des sœurs, et qui m’aimèrent également. L’une abandonna Mahomet pour suivre son époux, et l’autre courut se jeter dans les bras de la rivale qui le lui rendait. Unis par les liens de l’amour et du mariage, nous n’avions qu’un lit nuptial pendant notre vie ; et la même pierre nous couvre après notre mort. » Un chêne et deux tilleuls furent, comme il se doit, plantés près de la tombe.

Le seul autre meuble de la chambre est une mince table basse occupant le maigre espace disponible entre le lit et la fenêtre et sur laquelle sont posés un électrophone — un de ces tout petits appareils appelés mange-disques —, une bouteille de pepsi-cola au quart pleine, un jeu de cartes et un cactus en pot agrémenté de quelques graviers multicolores, d’un petit pont de matière plastique et d’une minuscule ombrelle.

Quelques disques sont empilés sous la table basse. L’un d’eux, sorti de sa pochette, est posé presque verticalement contre le bord du lit : c’est un disque de jazz — Gerry Mulligan Far East Tour — et la pochette représente les temples d’Angkor Vat noyés dans un brouillard matinal.

Accrochés à un porte-manteau fixé sur la porte, pendent un imperméable et une longue écharpe de cachemire.

Une quatrième photographie, carrée, de grand format, est fixée avec des punaises sur le mur de droite, non loin de l’endroit où se tient la jeune fille ; elle représente un grand salon parqueté à la Versailles, entièrement vide de meubles à l’exception d’un gigantesque fauteuil sculpté de style Napoléon III, à la droite duquel se tient, debout, une main posée sur le haut du dossier, l’autre sur la hanche, le menton en avant, un homme tout petit déguisé en mousquetaire.

 

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