La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 98 sur 105

Pages du PDF

La Vie mode d'emploi

CHAPITRE XCVI Dinteville, 3

CHAPITRE XCVI

 

Dinteville, 3

 

La salle de bains attenant à la chambre du Docteur Dinteville. Au fond, par la porte entrouverte, on aperçoit un lit couvert d’un plaid écossais, une commode en bois noir laqué et un piano droit dont le pupitre porte une partition ouverte : une transcription des Danses de Hans Neusiedler. Au pied du lit il y a des mules à semelles de bois ; sur la commode, un ouvrage volumineux relié en cuir blanc, le Grand Dictionnaire de Cuisine, d’Alexandre Dumas et, dans une coupe de verre, des modèles de cristallographie, pièces de bois minutieusement taillées reproduisant quelques formes holoèdres et hémièdres des systèmes cristallins : le prisme droit à base hexagonale, le prisme oblique à base rhombe, le cube épointé, le cubo-octaèdre, le cubo-dodécaèdre, le dodécaèdre rhomboïdal, le prisme hexagonal pyramidé. Au-dessus du lit est accroché un tableau signé D. Bidou : il représente une toute jeune fille, allongée à plat ventre dans une prairie, elle écosse des petits pois ; à côté d’elle un petit chien, un briquet d’Artois aux longues oreilles et au museau allongé, est sagement assis, la langue pendante, le regard bon.

Le sol de la salle de bains est couvert de tommettes hexagonales ; les murs sont carrelés de blanc jusqu’à mi-hauteur, le reste étant tendu d’un papier lavable, jaune clair rayé de stries vert d’eau. À côté de la baignoire, partiellement masquée par un rideau de douche en nylon d’un blanc un peu sale, est disposée une jardinière de fer forgé contenant quelques touffes chétives d’une plante verte aux feuilles finement veinées de jaune. Sur la tablette du lavabo, on voit plusieurs accessoires et produits de toilette : un rasoir de type coupe-chou, gainé de galuchat, une brosse à ongles, une pierre ponce, et un flacon de lotion contre la chute des cheveux sur l’étiquette duquel une sorte de Falstaff hirsute, hilare et ventripotent étale avantageusement une barbe rousse exagérément fournie, sous l’œil, plus étonné qu’amusé, de deux joyeuses commères dont les poitrines généreuses débordent de corsages aux lacets relâchés. Sur le porte-serviettes à côté du lavabo est négligemment jeté un pantalon de pyjama bleu foncé.

 

Le Docteur Dinteville avait reçu une formation tout à fait classique : une enfance ennuyeuse et soignée, quelque chose de sinistre et de contrit, des études à la faculté de Caen, les farces de carabin, le service militaire à l’hôpital de la Marine à Toulon, une thèse, hâtivement rédigée par des étudiants mal payés sur Les Fréquences dyspnéiques dans la tétralogie de Fallot. Considérations étiologiques à propos de sept observations, quelques remplacements et la reprise, vers la fin des années cinquante, d’un cabinet de généraliste que son prédécesseur avait occupé quarante-sept ans d’affilée.

Dinteville n’était pas ambitieux et il se satisfaisait amplement à l’idée qu’il deviendrait tout simplement un bon médecin de province, un homme que tout le monde dans la petite ville appellerait le bon Docteur Dinteville comme on avait appelé son prédécesseur le bon Docteur Raffin, et qui saurait rassurer ses clients rien qu’en leur faisant « Dites 33 ». Mais deux ans environ après son installation à Lavaur, une découverte fortuite modifia le cours tranquille de son existence. Un jour, montant dans son grenier quelques vieux tomes de la Presse médicale que le bon Docteur Raffin avait cru bon de conserver et que lui-même ne se résignait pas à jeter comme s’il pouvait y avoir encore des choses à apprendre dans ces volumes aux reliures délabrées remontant aux années vingt à trente, Dinteville trouva dans une malle qui contenait de vieux papiers de famille un petit opuscule in-l6°, agréablement relié, intitulé De structura renum, et dont l’auteur était un de ses ancêtres, Rigaud de Dinteville, chirurgien ordinaire de la Princesse Palatine, célèbre pour la dextérité avec laquelle il opérait les patients de la pierre à l’aide d’un petit couteau mousse dont il était l’inventeur. Rassemblant les quelques bribes de latin qui lui restaient du lycée, Dinteville parcourut l’ouvrage et fut suffisamment intéressé par ce qu’il y trouva pour le redescendre dans son cabinet en même temps qu’un vieux Gaffiot.

Le De structura renum était une description anatomo-phy-siologique des reins fondée sur des dissections associées à des techniques de coloration alors tout à fait nouvelles : en injectant un liquide noir — de l’esprit-de-vin mêlé d’encre de Chine — dans l’arteria emulgens (artère rénale), Rigaud de Dinteville avait vu se colorer tout un système de ramifications, les canalicules, qu’il appela les ductae renum, aboutissant à ce qu’il nomma les glandulae renales. Ces découvertes, indépendantes de celles que faisaient, vers la même époque, Lorenzo Bellini à Florence, Marcello Malpighi à Bologne et Frederik Ruysch à Leyde, et qui, comme elles, préfiguraient la théorie du glomérule comme base de la fonction rénale, s’accompagnaient d’une explication des mécanismes sécréteurs fondée sur la présence d’humeurs attirées ou repoussées par les organes en fonction des besoins d’assimilation et d’élimination de l’organisme. Une discussion acerbe, et parfois même violente, opposait cette théorie galéniste des « forces vitales » aux conceptions pernicieuses inspirées des « atomistes » et des « matérialistes » telles que les défendait un certain Bombastinus, sobriquet sous lequel l’actuel Dinteville finit par identifier un nommé Lazare Meyssonnier, médecin bourguignon plus ou moins alchimiste et défenseur de Paracelse. Les raisons de cette polémique étaient loin d’être claires pour ce lecteur du XXe siècle qui ne pouvait se figurer qu’approximativement ce qu’avaient représenté les théories de Galien et pour qui des termes comme « atomistes » et « matérialistes » n’avaient certainement plus le sens qu’ils avaient eu pour son lointain ancêtre. Dinteville néanmoins s’enthousiasma de sa découverte qui, stimulant son imagination, réveilla en lui une vocation cachée de chercheur. Et il décida de préparer une édition critique de ce texte qui, même s’il ne contenait rien de vraiment capital, constituait un excellent exemple de ce qu’avait été la pensée médicale à l’aube des temps modernes.

 

Sur le conseil d’un de ses anciens professeurs, Dinteville alla proposer son projet au Professeur LeBran-Chastel, chef de service à l’Hôtel-Dieu, membre de l’Académie de médecine, du conseil de l’ordre, et du comité directeur de plusieurs revues de réputation internationale. Indépendamment de ses activités cliniques et didactiques, le professeur LeBran-Chastel était féru d’histoire des sciences, mais c’est avec un mélange de bonhomie et de scepticisme qu’il accueillit Dinteville : il ne connaissait pas le De structura renum, mais il doutait que son exhumation pût présenter un intérêt quelconque : de Galien à Vésale et de Barthélémy Eustache à Bowman, tout avait été abondamment publié, traduit et commenté, et Paolo Ceneri, un bibliothécaire de la faculté de médecine de Bologne, où étaient conservés les manuscrits de Malpighi, avait même fait paraître en 1901 une bibliographie de quelque quatre cents pages uniquement consacrée aux problèmes théoriques de l’uropoièse et de l’uroscopie. Sans doute, comme cela venait d’arriver à Dinteville, était-il toujours possible de mettre la main sur des textes inédits, et sans doute aussi pouvait-on envisager d’aller plus loin dans la compréhension des anciennes théories médicales et rectifier les assertions souvent rigides des épistémologues du siècle dernier qui, du haut de leur positivisme scientiste, avaient valorisé les seules approches expérimentales, balayant avec mépris tout ce qui leur semblait, à eux, irrationnel. Mais entreprendre une telle recherche était une œuvre de longue haleine, ingrate, difficile, semée d’embûches, et le professeur se demandait si le jeune médecin, peu au fait du jargon médiévisant des anciens docteurs et des étranges aberrations que leurs commentateurs leur avaient parfois prêtées, parviendrait à en venir efficacement à bout. Il lui promit néanmoins son concours, lui donna quelques lettres d’introduction pour des collègues étrangers et se proposa pour examiner son travail avant d’en appuyer, le cas échéant, la publication.

 

Encouragé par cette première rencontre, Dinteville se mit à l’ouvrage, consacrant à ses recherches ses soirées, ses samedis et ses dimanches, et profitant des moindres congés qu’il pouvait se permettre sans trop délaisser sa clientèle pour se rendre dans telle ou telle bibliothèque étrangère, non seulement à Bologne, où il ne tarda pas à s’apercevoir que plus de la moitié de la bibliographie de Paolo Ceneri était fautive, mais à la Bodleian Library d’Oxford, à Aarhus, à Salamanque, à Prague, à Dresde, à Bâle, etc. Périodiquement il tenait le professeur LeBran-Chastel au courant du progrès de son enquête et, de loin en loin, le professeur lui répondait par des mots laconiques dans lesquels il semblait continuer à douter de l’intérêt que pouvaient présenter ce qu’il appelait les « petites trouvailles » de Dinteville. Mais le jeune médecin ne se laissait pas abattre pour autant : au-delà de la complexité tatillonne de ses recherches, chacune de ses minuscules découvertes — vestige improbable, repère incertain, preuve indécise — lui paraissait venir s’insérer dans un projet unique, global, presque grandiose, et c’est avec un enthousiasme chaque fois renouvelé qu’il recommençait ses fouilles, allant à l’aveuglette entre les rayons surchargés de reliures en parchemin, suivant l’ordre alphabétique d’alphabets disparus, montant et descendant à travers des couloirs par des escaliers et des passerelles encombrées de journaux ficelés, de boîtes d’archives, de liasses que les vers avaient presque entièrement rongés.

 

Il mit près de quatre ans à achever son travail : un manuscrit de plus de trois cents pages dans lequel l’édition et la traduction du De structura renum proprement dit n’en occupaient que soixante ; l’appareil critique qui constituait le reste de l’ouvrage comportait quarante pages de notes et variantes, soixante pages de bibliographie dont un tiers d’errata concernant le Ceneri, et une introduction de presque cent cinquante pages où Dinteville décrivait avec une fougue presque romanesque le long combat de Galien et d’Asclépiade, montrant comment le médecin de Pergame avait déformé, en cherchant à les ridiculiser, les théories atomistes qu’Asclépiade avait introduites à Rome trois siècles auparavant et que ses successeurs, ceux que l’on appelait les « Méthodistes », avaient suivies d’une manière peut-être un peu trop scolaire ; mais en stigmatisant les soubassements mécanistes et sophistes de cette pensée au nom de l’expérimentation et du sacro-saint principe des « forces naturelles », Galien avait en fait inauguré un courant de pensée causaliste, diachronique, homogénéiste, dont on retrouvait tous les défauts à l’âge classique de la physiologie et de la médecine, et qui avait fini par instaurer une véritable censure, analogue, dans son fonctionnement même, au refoulement freudien. En travaillant sur des oppositions formelles du genre organique/organistique, sympathique/empathique, humeurs/fluides, hiérarchie/structure, etc., Dinteville mettait en évidence la finesse et la pertinence des conceptions d’Asclépiade, et avant lui d’Érasistrate et de Lycos de Macédoine, les rattachait aux grands courants de la médecine indo-arabe, soulignait leurs relations avec la mystique juive, l’hermétisme, l’alchimie, et montrait enfin comment la médecine officielle en avait systématiquement réprimé la diffusion jusqu’à ce que des hommes comme Goldstein, Groddeck ou King Dri puissent enfin se faire entendre et, retrouvant le courant souterrain qui, de Paracelse à Fourier, n’avait cessé de parcourir le monde scientifique, remettent définitivement en cause les fondements mêmes de la physiologie et de la sémiologie médicale.

À peine la dactylographe qu’il avait fait venir spécialement de Toulouse eut-elle achevé la frappe de ce texte touffu plein de renvois, de notes en bas de page et de caractères grecs, que Dinteville en expédia une copie à LeBran-Chastel ; le professeur la lui renvoya un mois plus tard : il avait examiné avec soin le travail du médecin, sans partialité ni malveillance, et ses conclusions étaient tout à fait défavorables : certes l’édition du texte de Rigaud de Dinteville avait-elle été établie avec un scrupule qui faisait honneur à son descendant, mais le traité du chirurgien ordinaire de la Princesse Palatine n’apportait rien de vraiment nouveau par rapport au Tractatio de renibus d’Eustache, au De structura et usu renum de Lorenzo Bellini, au De natura renum d’Étienne Blancard et au De renibus de Malpighi, et ne paraissait pas devoir mériter une publication séparée ; l’appareil critique témoignait de l’immaturité du jeune chercheur : il avait voulu trop bien faire, mais n’avait réussi qu’à alourdir exagérément le texte ; les errata concernant Ceneri étaient tout à fait à côté de la question, et l’auteur aurait mieux fait de vérifier ses propres notes et références (suivait une liste de quinze erreurs ou omissions charitablement relevées par LeBran-Chastel : Dinteville, par exemple, avait écrit J. Clin. Invest. au lieu de J. clin. Invest, dans sa citation n° 10 [Möller, Mclntosh & Van Slyke] ou bien avait cité l’article de H. Wirz dans Mod. Prob. Pddiat. 6, 86, 1960 sans faire référence au travail antérieur de Wirz, Hargitay & Kuhn paru dans Helv. physiol. pharmacol. Acta 9, 196, 1951) ; quant à l’introduction historico-philosophique, le professeur préférait en laisser l’entière responsabilité à Dinteville et se refusait, pour sa part, à en favoriser d’une façon quelconque la publication.

Dinteville s’attendait à tout sauf à une telle réaction. Bien que convaincu de la pertinence de ses recherches, il n’osait pas mettre en doute l’honnêteté intellectuelle et la compétence du professeur LeBran-Chastel. Après plusieurs semaines d’hésitation, il décida qu’il n’avait pas à se laisser arrêter par l’opinion hostile d’un homme qui, après tout, n’était pas son patron, et qu’il devait tenter par lui-même de faire publier son manuscrit ; il en corrigea les infimes erreurs et l’envoya à plusieurs revues spécialisées. Toutes le refusèrent et Dinteville dut renoncer à faire paraître son travail, abandonnant du même coup ses ambitions de chercheur.

L’intérêt excessif qu’il avait porté à ses enquêtes au détriment de son travail quotidien de médecin lui avait causé un tort considérable. Deux généralistes s’étaient après lui installés à Lavaur et, au fil des mois et des années, lui avaient pratiquement ravi sa clientèle. Sans appuis, délaissé, dégoûté, Dinteville finit par abandonner son cabinet et vint s’installer à Paris, résolu à n’être plus qu’un médecin de quartier dont les rêves inoffensifs n’iraient plus affronter l’univers prestigieux mais redoutable des érudits et des savants, mais se cantonneraient aux plaisirs domestiques du solfège et de la cuisine.

 

Dans les années qui suivirent, le professeur LeBran-Chastel, de l’Académie de Médecine, fit successivement paraître :

— un article sur la vie et l’œuvre de Rigaud de Dinteville (Un

urologue français à la cour de Louis XIV : Rigaud de Dinteville, Arch. intern. Hist. Sci. 11, 343, 1962) ;

— une édition critique du De structura renum, avec reproduction en

fac-similé, traduction, notes et glossaire (S. Karger, Bâle, 1963) ;

— un supplément critique à la Bibliografia urologica de Ceneri (Int.

Z. f. Urol Suppl. 9, 1964) ; et enfin

— un article épistémologique intitulé Esquisse d’une histoire des

théories rénales d’Asclépiade à William Bow-man, publié dans Aktuelle Problème aus der Geschichte der Medizin (Bâle, 1966), reprenant un rapport inaugural fait devant le XIXe Congrès international d’Histoire de la Médecine (Bâle, 1964), et dont le retentissement fut considérable.

L’édition critique du De structura et le supplément à la bibliographie de Ceneri étaient purement et simplement recopiés, à la virgule près, du manuscrit de Dinteville. Les deux autres articles exploitaient, en l’affadissant par diverses précautions oratoires, l’essentiel du travail du médecin, qui n’était lui-même cité qu’une fois, dans une note en tout petits caractères où le professeur LeBran-Chastel remerciait « le docteur Bernard Dinteville d’avoir bien voulu (lui) communiquer cet ouvrage de son ancêtre ».

 

OceanofPDF.com