La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 66 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE LXIV Dans la chaufferie, 2

CHAPITRE LXIV

 

Dans la chaufferie, 2

 

Dans un petit local aux murs couverts de compteurs, de manomètres et de tuyaux de tout calibre, attenant à la pièce où est installée la chaudière proprement dite, un ouvrier accroupi examine un plan sur papier-calque posé à même le sol bétonné. Il porte des gants de cuir et un blouson et semble passablement en colère, sans doute parce que tenu de respecter les clauses d’un contrat d’entretien, il se rend compte que cette année-là le nettoyage de la chaudière va lui demander davantage de travail qu’il ne l’avait prévu et que son bénéfice en sera diminué d’autant.

C’est dans ce réduit que pendant la guerre Olivier Gratiolet installa son poste de radio et la machine à alcool sur laquelle il tirait son bulletin quotidien de liaison. C’était alors une cave appartenant à François. Olivier savait qu’il devrait y passer de longues heures et il l’aménagea en conséquence, calfeutrant soigneusement toutes les issues avec des vieux paillassons, des chiffons et des morceaux de liège que lui donna Gaspard Winckler. Il s’éclairait à la bougie, se protégeait du froid en s’emmitouflant dans le manteau de lapin de Marthe et dans un passe-montagne à pompon, et pour se nourrir avait descendu de l’appartement d’Hélène Brodin un petit garde-manger en treillis dans lequel il pouvait conserver quelques jours une bouteille d’eau, un peu de saucisson, du fromage de chèvre que son grand-père avait réussi à lui faire parvenir d’Oléron, et quelques-unes de ces pommes à cidre, toutes ratatinées, à la saveur aigrelette, qui étaient à peu près les seuls fruits que l’on pouvait se procurer sans trop de difficultés à l’époque.

Il s’installait dans un antique fauteuil façon Louis XV, à dossier ovale, qui n’avait plus d’accoudoirs et seulement deux pieds et demi et qu’il faisait tenir d’aplomb grâce à tout un système de cales. Sa tapisserie violette toute fanée représentait une espèce de nativité : on y voyait la Sainte Vierge portant sur ses genoux un nouveau-né à la tête démesurément grossie, et, tenant lieu à la fois de donateurs et de Rois Mages — à défaut d’âne et de bœuf —, un évêque flanqué de ses deux acolytes, le tout dans un paysage inattendu de falaises s’évasant en un port bien abrité avec des palais de marbre et des toits rosâtres estompés par une brume légère.

Pour occuper les longues heures d’attente pendant lesquelles la radio restait muette, il lisait un épais roman qu’il avait trouvé dans une caisse. Des pages entières manquaient et il s’efforçait de relier entre eux les épisodes dont il disposait. Il y était question, entre autres, d’un Chinois féroce, d’une fille courageuse aux yeux bruns, d’un grand type tranquille dont les poings blanchissaient aux jointures quand quelqu’un le contrariait pour de bon, et d’un certain Davis qui prétendait venir de Natal, en Afrique du Sud, alors qu’il n’y avait jamais mis les pieds.

Ou bien il fouillait dans les amas d’oripeaux qui s’entassaient dans des malles d’osier crevées. Il y trouva un vieux carnet datant de mille neuf cent vingt-six rempli d’anciens numéros de téléphone, une guêpière, une aquarelle défraîchie représentant des patineurs sur la Neva, des petits classiques Hachette évocateurs du souvenir pénible des

 

Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis

 

ou bien

 

Oui c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille

 

ou le fameux

 

Prends un siège Cinna et assieds-toi par terre

Et si tu veux parler commence par te taire…

 

et autres tartines de Mithridate ou de Britannicus qu’il fallait apprendre par cœur et réciter d’une traite sans rien y comprendre. Il trouva aussi des vieux jouets qui étaient certainement ceux avec lesquels avait joué François : une toupie à ressort, et un petit nègre en plomb peint avec un trou de clé dans le côté ; il n’avait pour ainsi dire aucune épaisseur, consistant en deux profils plus ou moins fondus ensemble, et sa brouette était maintenant toute tordue et cassée.

C’est dans un autre jouet qu’Olivier cachait son poste de radio : une caisse dont le dessus légèrement oblique était percé de trous jadis numérotés — seul le chiffre 03 était encore distinctement visible — où l’on essayait de lancer un palet de métal, et que l’on appelait un tonneau ou une grenouille, parce que le trou le plus difficile à atteindre figurait une grenouille à la bouche immensément ouverte. Quant au duplicateur à alcool — un de ces petits modèles qu’utilisaient les restaurateurs pour imprimer leurs menus — il se dissimulait au fond d’une malle. À la suite de l’arrestation de Paul Hébert, les Allemands, conduits par le chef d’îlot Berloux, vinrent perquisitionner dans les caves, mais ils jetèrent à peine un œil dans celle d’Olivier : c’était la plus poussiéreuse, la plus encombrée de toutes, celle où il était le plus difficile de croire qu’un « terroriste » pût se cacher.

Lors de la Libération de Paris, Olivier se serait volontiers battu sur les barricades, mais on ne lui en donna pas l’occasion. La mitrailleuse qu’il avait gardée en dépôt sous son lit fut installée aux premières heures de l’insurrection de la Capitale sur le toit d’un immeuble de la place Clichy et confiée à une batterie de tireurs expérimentés. Quant à lui, il lui fut ordonné de rester dans sa cave pour recevoir les instructions qui affluaient de Londres et d’un peu partout. Il y resta plus de trente-six heures d’affilée, sans dormir ni manger, et n’ayant rien d’autre à boire qu’un infâme ersatz de jus d’abricot, noircissant des blocs-notes et des blocs-notes d’énigmatiques messages du genre de : « le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat », « l’archidiacre est passé maître dans l’art du billard japonais » ou « tout va très bien, Madame la Marquise », que des cohortes d’estafettes casquées venaient chercher toutes les cinq minutes. Quand il émergea, le lendemain dans la soirée, s’ébranlaient le bourdon de Notre-Dame et toutes les autres cloches pour fêter l’arrivée des troupes de la Libération.

 

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

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