La Vie mode d'emploi
Cinquième Partie
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CHAPITRE LXXXIV
Cinoc, 2
La chambre de Cinoc ; une chambre plutôt sale, donnant un peu une impression de moisi, un parquet plein de taches, une peinture écaillée sur les murs. Sur le chambranle de la porte est accrochée une mezouza, ce talisman d’appartement orné des trois lettres
et contenant quelques versets de la Torah. Contre le mur du fond, au-dessus d’un canapé-lit couvert d’un tissu imprimé à feuillages triangulaires, des livres reliés ou brochés sont appuyés obliquement les uns contre les autres sur une petite étagère et, près de la lucarne ouverte, haut sur pieds, se dresse un pupitre d’une construction légère avec devant lui un petit tapis de feutre juste assez large pour qu’une personne puisse s’y tenir debout. À droite de l’étagère, il y a sur le mur une gravure toute piquée, intitulée la Culebute : elle montre cinq bébés nus faisant des galipettes, accompagnée du sizain suivant :
À voir leurs soubresauts bouffons
Qui ne diroit que ces Poupons
Auroient bon besoin d’Ellebore ;
Leur corps est pourtant bien dressé
Si, selon que dit Pythagore,
L’homme est un arbre renversé.
Sous la gravure un guéridon couvert d’un tapis vert supporte une carafe d’eau surmontée d’un verre et quelques ouvrages épars parmi lesquels se détachent quelques titres :
Des Raskolniki d’Avvakoum à l’insurrection de Stenka Razine. Contributions bibliographiques à l’étude du règne d’Alexis Ier, par Hubert Corneylius, Lille, Imprimerie des Tilleuls, 1954 ;
La Storia dei Romani, de G. De Sanctis (tome III) ;
Travels in Baltistân, par P. O. Box, Bombay, 1894 ;
Quand j’étais petit rat. Souvenirs d’enfance et de jeunesse, par Maria Feodorovna Vychiskaya, Paris, 1948 ;
The Miner et les débuts du Labour, par Irwin Wall, tiré à part de la revue Les Annales ;
Beitrage zur feineren Anatomie des menschlichen Rückenmarks, de Göll, Gand, 1860 ;
trois numéros de la revue Rustica ;
Sur le clivage pyramidal des albâtres et des gypses, par Mr Otto Lidenbrock, Professeur au Johannaeum de Hambourg et Conservateur du Musée minéralogique de M. Struve Ambassadeur de Russie, extrait des Zeitschrift für Mineralogie und Kristallographie, vol. XII, Suppl. 147,
et les Mémoires d’un Numismate, par M. Florent Baillarger, ancien secrétaire de Préfecture du Département de la Haute-Marne, Chalindrey, Librairie Le Sommelier, s. d.
Hélène Brodin mourut dans cette chambre, en mille neuf cent quarante-sept. Elle y avait vécu, timorée et discrète, pendant près de douze ans. Après sa mort, son neveu François Gratiolet trouva une lettre dans laquelle elle racontait comment s’était terminé son séjour en Amérique.
Dans l’après-midi du onze septembre 1935, la police vint la chercher et la conduisit à Jemima Creek pour lui faire reconnaître le cadavre de son mari. Antoine Brodin, le crâne fracassé, était étendu sur le dos, les bras en croix, au fond d’une carrière boueuse au sol complètement détrempé. Les policiers lui avaient mis un mouchoir vert sur la tête. On lui avait volé son pantalon et ses bottes mais il portait encore la chemise à fine rayures grises qu’Hélène lui avait achetée quelques jours plus tôt à Saint-Petersburg.
Hélène n’avait jamais vu les assassins d’Antoine ; elle avait seulement entendu leur voix lorsque, deux jours auparavant, ils déclarèrent tranquillement à son mari qu’ils reviendraient lui faire la peau. Mais elle n’eut aucun mal à les identifier : c’étaient les deux frères Ashby, Jeremiah et Ruben, accompagnés comme à l’accoutumée par Nick Pertusano, un nain vicieux et cruel dont le front s’ornait d’une tache indélébile en forme de croix, de couleur cendre, et qui était leur âme damnée et leur souffre-douleur. En dépit de leurs doux prénoms bibliques, les Ashby étaient des petites frappes redoutées dans toute la région, qui rançonnaient les saloons et les diner’s, ces wagons aménagés en restaurants où l’on pouvait se nourrir pour quelques nickels ; et, malheureusement pour Hélène, ils étaient les neveux du shérif du Comté. Non seulement ce shérif n’arrêta pas les assassins, mais il chargea deux de ses adjoints d’escorter Hélène jusqu’à Mobile et lui déconseilla de remettre les pieds dans la région. Hélène parvint à fausser compagnie à ses gardes, alla jusqu’à Tallahassee, la capitale de l’État, et déposa une plainte auprès du Gouverneur. Le soir même un caillou fit voler en éclats l’une des vitres de sa chambre d’hôtel. Un message contenant des menaces de mort y était attaché.
Sur ordre du Gouverneur, le shérif dut quand même entreprendre un simulacre d’enquête ; par prudence il recommanda à ses neveux de s’éloigner pendant quelque temps. Les deux voyous et le nain se séparèrent. Hélène le sut et comprit qu’elle tenait là sa seule chance de se venger : il lui fallait agir vite et les tuer l’un après l’autre avant même qu’ils se rendent compte de ce qui leur arrivait.
Le premier qu’elle tua fut le nain. Ce fut le plus facile. Elle apprit qu’il s’était engagé comme marmiton sur un navire à tubes qui remontait le Mississippi et sur lequel opéraient à longueur d’année plusieurs joueurs professionnels. L’un d’eux accepta d’aider Hélène : elle se déguisa en jeune garçon et il la fit monter à bord en la faisant passer pour son boy.
Dans la nuit, alors que tous ceux qui ne dormaient pas s’acharnaient à d’interminables parties de craps ou de pharaon, Hélène trouva sans peine le chemin des cuisines ; le nain, à moitié ivre, somnolait dans un hamac à côté d’un fourneau où mijotait un énorme ragoût de mouton. Elle s’approcha de lui et avant qu’il ait pu réagir elle le saisit par le cou et les bretelles et le précipita dans la marmite géante.
Elle quitta le navire le lendemain matin, à Bâton Rouge, alors que le crime n’avait pas encore été découvert. Toujours vêtue en garçon, elle redescendit le fleuve, cette fois-ci sur un train de bois, véritable ville flottante où vivaient à l’aise plusieurs dizaines d’hommes. À l’un d’eux, un forain d’origine française qui s’appelait Paul Marchai, elle raconta son histoire et il lui offrit son aide. À La Nouvelle-Orléans, ils louèrent un camion et se mirent à sillonner la Louisiane et la Floride. Ils s’arrêtaient dans les stations-service, les petites gares, les bars de bords de route. Il trimbalait une espèce d’équipement d’homme-orchestre avec grosse caisse, bandoléon, harmonica, triangle, cymbales et grelots ; elle, Orientale voilée, esquissait une danse du ventre avant de proposer aux spectateurs de leur tirer les cartes : elle étalait devant eux trois rangées de trois cartes, couvrait deux cartes qui ensemble faisaient onze points, ainsi que les trois figures : c’était une patience qu’elle avait apprise toute petite, la seule qu’elle connaissait et elle s’en servait pour prédire les choses les plus invraisemblables dans un inextricable mélange de langues.
Ils ne mirent que dix jours à retrouver une piste. Une famille Séminole qui vivait à bord d’un radeau ancré sur les rives du lac Apopka, leur parla d’un homme qui vivait depuis quelques jours dans un gigantesque puits désaffecté, près d’un lieu nommé Stone’s Hill, à une trentaine de kilomètres de Tampa.
C’était Ruben. Ils le découvrirent alors qu’assis sur une caisse il essayait d’ouvrir avec ses dents une boîte de conserve. Il était tellement hanté par la faim qu’il ne les entendit pas venir. Avant de le tuer d’une balle dans la nuque, Hélène le força à révéler la cachette de Jeremiah. Ruben savait seulement qu’avant de se séparer, ils avaient tous les trois vaguement discuté du lieu où ils iraient : le nain avait dit qu’il avait envie de voir du pays, Ruben voulait un endroit pépère, et Jeremiah avait affirmé qu’il n’y avait pas mieux pour se planquer que les grandes villes.
Nick était un nain et Ruben un débile, mais Jeremiah faisait peur à Hélène. Elle le trouva presque facilement, le surlendemain : debout devant le comptoir d’une gargote proche de Hialeah, le champ de courses de Miami, il feuilletait un journal hippique tout en mastiquant mécaniquement une portion de breaded veal chops à quinze cents.
Elle le suivit pendant trois jours. Il vivait de combines minables, faisait les poches des turfistes et rabattait des clients pour le tenancier d’une maison de jeu graisseuse, orgueilleusement baptisée The Oriental Saloon and Gambling House, à l’instar du célèbre tripot que Wyatt Earp et Doc Holliday avaient jadis tenu à Tombstone, Arizona. C’était une grange dont les murs en planches étaient littéralement cloutés de haut en bas de panonceaux en métal émaillé, commerciaux, publicitaires ou électoraux : QUALITY ECONOMY AMOCO MOTOR OIL, GROVE’S BROMOQUININE STOPS COLD, ZENO CHEWING-GUM, ARMOUR’S CLOVERBLOOM BUTTER, RLNSO SOAKS CLOTHES WHITER, THALCO PINE DEODORANT, CLABBERGIRL BAKING POWDER, TOWER’S FISH BRAND, ARCADIA, GOODYEAR TIRES, QUAKER STATE, PENNZOII, SAFE LUBRICATION, 100 % PURE PENNSYLVANIA, BASE-BALL TOURNAMENT, SELMA AMERICAN LEGION JRS VS. MOBILE, PETER’S SHŒ’S, CHEW MAIL POUCH TOBACCO, BROTHER-IN-LAW BARBER SHOP, HAIRCUT 25 C, SILAS GREEN SHOW FROM NEW ORLEANS, DRINK COCA COLA DELICIOUS REFRESHING, POSTAL TELEGRAPH HERE, DID YOU KNOW ? J. W. MCDONALD FURN’CO CAN FURNISH YOUR HOME COMPLETE, CONGOLEUM RUGS, GRUNO REFRIGERATORS, PETE JARMAN FOR CONGRESS, CAPUDINE LIQUID AND TABLETS, AMERICAN ETHYL GASOLINE. GRANGER ROUGH CUT MADE FOR PIPES, JOHN DEERE FARM IMPLEMENTS, FINDLAY’S. ETC.
Le matin du quatrième jour, Hélène fit porter une enveloppe à Jeremiah. Elle contenait une photographie des deux frères — trouvée dans le portefeuille de Ruben — et un court billet où la jeune femme l’informait de ce qu’elle avait fait au nain et à Ruben et du sort qui attendait ce fils de pute s’il avait assez de couilles pour venir la trouver dans le bungalow n° 31 du Burbank’s Motel.
Toute la journée, cachée dans la cabine de douche d’un bungalow voisin, Hélène attendit. Elle savait que Jeremiah avait reçu sa lettre, et qu’il ne supporterait pas l’idée d’être défié par une femme. Mais cela ne suffirait pas pour qu’il réponde à la provocation ; il fallait en plus qu’il soit sûr d’être plus fort qu’elle.
Vers sept heures du soir elle sut que son instinct ne l’avait pas trompée : accompagné de quatre malfrats armés, Jeremiah arriva à bord d’un bucket-seat modèle T cabossé et fumant. Avec toutes les précautions d’usage, ils inspectèrent les environs et encerclèrent le bungalow n° 31.
La chambre n’était pas très éclairée, juste assez pour que Jeremiah voie bien, à travers les rideaux de crochet, sagement étendu sur l’un des lits jumeaux, les bras croisés, les yeux grands ouverts, son frère Ruben. Poussant un rugissement féroce, Jeremiah Ashby se précipita dans la chambre, déclenchant l’explosion de la bombe qu’Hélène avait disposée.
Le soir même Hélène montait à bord d’une goélette qui allait à Cuba d’où un navire régulier lui fit regagner la France. Jusqu’à sa mort, elle attendit le jour où la police viendrait l’arrêter, mais jamais la Justice américaine n’osa imaginer que cette petite femme frêle avait pu tuer de sang-froid trois voyous pour lesquels elle trouva sans peine des assassins bien plus plausibles.
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