La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 60 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE LVIII Gratiolet, 1

CHAPITRE LVIII

 

Gratiolet, 1

 

L’avant-dernier descendant des propriétaires de l’immeuble vit au septième étage, avec sa fille, dans deux anciennes chambres de bonne aménagées en un logement exigu mais confortable.

Olivier Gratiolet est assis devant une table pliante recouverte d’un drap vert, en train de lire. Sa fille Isabelle, qui a treize ans, est agenouillée sur le parquet ; elle échafaude un château de cartes dont l’ambition n’a d’égale que la fragilité. En face d’eux, sur un écran de télévision qu’aucun des deux ne regarde, une speakerine émergeant d’un décor de science-fiction hideux — panneaux de métal brillant agrémentés de paraphes cocardiers — et moulée dans quelque chose qui voudrait donner l’idée d’une combinaison spatiale, présente sur un écriteau dont la découpe hexagonale est censée rappeler le périmètre de la République française, le programme de la soirée : à vingt heures trente, Le fil jaune, fantaisie policière de Stewart Venter : au début du siècle, un audacieux voleur de bijoux se réfugie sur un train de bois de flottage descendant le fleuve Jaune, et à vingt-deux heures, Cette faucille d’or dans le champ des étoiles, opéra de chambre de Philoxanthe Schapska, d’après le Booz endormi de Victor Hugo, donné en première mondiale à l’occasion de l’ouverture du Festival de Besançon.

Le livre que lit Olivier Gratiolet est une histoire de l’anatomie, un ouvrage de grand format posé bien à plat sur la table, ouvert sur la reproduction en pleine page d’une planche de Zorzi da Castelfranco, disciple de Mondino di Luzzi, accompagnée en regard de la description que, un siècle et demi plus tard, en donna François Béroalde de Verville dans son Tableau des riches inventions couvertes du voile des feintes amoureuses qui sont représentées dans l’Hypnerotomachia Poliphili :

« Le cadavre n’est pas réduit au squelette mais les chairs restantes sont imprégnées de terre, formant un magma sec et comme cartonné. Çà et là cependant les os sont en partie demeurés : au sternum aux clavicules aux rotules aux tibias. La teinte générale est d’un jaune brun dans la partie antérieure, la face postérieure noirâtre et d’un vert foncé, plus humide, est remplie de vers. La tête est penchée sur l’épaule gauche, le crâne est couvert de cheveux blancs imprégnés de terre et mêlés de débris de serpillière. L’arcade sourcilière est dépouillée, la mâchoire inférieure présente deux dents, jaunes et demi-transparentes. Le cerveau et la cervelle occupent à peu près les deux-tiers de la cavité du crâne, mais il n’est plus possible de reconnaître les divers organes qui composent l’encéphale. La dure-mère existe sous forme d’une membrane de couleur bleuâtre ; on dirait presque qu’elle est à l’état normal. Il n’y a plus de moelle épinière. Les vertèbres cervicales sont visibles quoique recouvertes en partie d’une couche légère de couleur ocre. Au niveau de la sixième vertèbre on trouve les parties molles internes du larynx saponifiées. Les deux côtés de la poitrine paraissent vides, si ce n’est qu’ils renferment un peu de terre et quelques petites mouches. Ils sont noirâtres, enfumés et charbonnés. L’abdomen est affaissé recouvert de terre et de chrysalides ; les organes abdominaux diminués de volume ne sont pas identifiables ; les parties génitales sont détruites au point qu’on ne peut reconnaître le sexe. Les membres supérieurs sont placés sur les côtés du corps de manière à ce que les bras et les avant-bras et les mains soient ensemble. À gauche la main paraît entière, d’un gris mêlé de brun. À droite elle est de couleur plus foncée et déjà plusieurs de ses os se sont séparés. Les membres inférieurs sont entiers en apparence. Les os courts ne sont

 

pas plus spongieux qu’à l’état normal mais ils sont plus secs à l’intérieur. »

 

Olivier doit son prénom au frère jumeau de son grand-père Gérard, qui fut tué le 26 septembre 1914 à Perthes-lès-Hurlus, en Champagne, lors des arrière-combats qui succédèrent à la première bataille de la Marne.

Gérard, celui des quatre enfants Gratiolet qui avait hérité de l’exploitation berrichone dont il vendit presque la moitié pour tenter, comme son frère Émile en morcelant l’immeuble, de venir en aide à son frère Ferdinand et un peu plus tard à sa veuve, avait eu deux fils. Henri, le cadet, resta garçon. En 1934, à la mort de son père, il prit en main la ferme. Il essaya de moderniser son équipement et ses méthodes, emprunta sur hypothèque pour acheter du matériel et à sa mort en 1938 — il mourut des suites d’un coup de pied de cheval — il laissait tellement de dettes que son frère aîné Louis, le père d’Olivier, préféra renoncer purement et simplement à l’héritage plutôt que de s’encombrer d’une exploitation qui ne redeviendrait pas rentable avant des années.

Louis avait fait des études, à Vierzon et à Tours, et était entré aux Eaux & Forêts. Dès le lendemain de la guerre, alors qu’il avait à peine vingt et un ans, il fut chargé d’organiser l’une des premières réserves naturelles de France, celle de Saint-Trojan d’Oléron où, comme sur l’archipel des Sept-îles, au large de Perros-Guirec, que l’on avait aménagé en 1912, tout devait être mis en œuvre pour protéger et conserver faune et flore locales. Louis vint donc s’installer à Oléron où il épousa France Lidron, la fille d’un ferronnier d’art, un vieil original qui commençait à inonder l’île de grilles en fer forgé et d’ornements en bronze doré plus agressivement laids les uns que les autres mais dont le succès ne devait plus se démentir. Olivier, né en 1920, grandit sur des plages alors le plus souvent désertes et fût mis à dix ans pensionnaire au lycée de Rochefort. Détestant l’internat et les études, il se morfondait toute la semaine au fond de la classe en rêvant aux promenades à cheval qu’il ferait le dimanche. Il redoubla la troisième et échoua quatre fois au bac avant que son père ne renonce à le lui faire passer, se résignant à le voir prendre un emploi de garçon d’écurie chez un éleveur près de Saint-Jean-d’Angély. C’était un travail qui lui plaisait et dans lequel il aurait peut-être réussi à faire son chemin, mais moins de deux ans plus tard la guerre éclata : Olivier fut mobilisé et fait prisonnier près d’Arras en mai 1940, se retrouva dans un stalag à Hof, en Franconie. Il y resta deux ans. Le 18 avril 1942, Marc, le fils de Ferdinand, qui l’année même de la banqueroute et de la fuite de son père, avait réussi l’agrégation de philosophie et avait depuis animé des sections du Comité France-Allemagne, entrait dans le cabinet de Fernand de Brinon qui venait d’être nommé secrétaire d’État dans le second gouvernement Laval. Un mois plus tard, Louis lui ayant écrit pour lui demander d’intervenir, il obtint sans difficulté le retour de captivité du fils de son oncle.

Olivier alla s’installer à Paris. François, l’autre cousin de son père qui, avec sa femme Marthe, possédait encore environ la moitié des appartements de l’immeuble et était le gérant de la copropriété, lui procura un appartement de trois pièces, au-dessous de celui qu’il occupait lui-même (celui où, plus tard, vinrent vivre les Grifalconi). Olivier y passa le reste de la guerre, allant écouter dans la cave Des Français parlent aux Français, et fabriquant et diffusant avec l’aide de Marthe et de François le bulletin de liaison de plusieurs groupes de résistance, une sorte de lettre quotidienne donnant des informations de Londres et des messages codés.

Louis, le père d’Olivier, mourut en 1943, de brucellose. L’année suivante, Marc fut assassiné dans des circonstances qui ne furent qu’imparfaitement élucidées. Hélène Brodin, la dernière des enfants de Juste, mourut en 1947. Lorsque, en 1948, Marthe et François périrent dans l’incendie du cinéma Rueil Palace, Olivier resta le dernier survivant des Gratiolet.

 

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Olivier prit très au sérieux ses fonctions de propriétaire et de syndic, mais quelques années plus tard, la guerre, de nouveau, s’acharna sur lui : rappelé en Algérie en 1956, il sauta sur une mine et on dut l’amputer au-dessus du genou. Soigné à l’hôpital militaire de Chambéry, il tomba amoureux de son infirmière, Ariette Criolat, et, bien qu’elle eût dix ans de moins que lui, il l’épousa. Ils s’installèrent chez le père de la jeune femme, un marchand de chevaux, dont Olivier, retrouvant quelque chose de son ancienne vocation, prit en main la comptabilité.

Sa guérison fut longue et coûteuse. On essaya sur lui un prototype de prothèse totale, un véritable modèle anatomo-physiologique de la jambe, qui tenait compte des plus récentes découvertes en matière de neurophysiologie musculaire, et qui était équipé de systèmes asservis permettant des flexions et des extensions s’équilibrant réciproquement. Au bout de plusieurs mois d’apprentissage, Olivier parvint à maîtriser son appareil au point de pouvoir marcher sans canne et même, une fois, les larmes aux yeux, de monter à cheval.

Même s’il fut alors obligé d’abandonner un à un les appartements dont il avait hérité, ne conservant pour finir que deux chambres de bonne, ces années-là furent sans doute les plus belles de sa vie, une vie paisible où de brefs allers et retours dans la capitale alternaient avec de longs séjours dans la ferme de son beau-père, au milieu de prairies gonflées d’eau, dans une maison basse et claire pleine de fleurs et d’odeurs de cire. C’est là, en 1962, qu’Isabelle vint au monde, et son premier souvenir la fait se promener avec son père dans une carriole tirée par un petit cheval blanc à taches grises.

Le soir de Noël mille neuf cent soixante-cinq, pris d’un accès de démence subite, le père d’Ariette étrangla sa fille et se pendit. Le lendemain, Olivier vint s’installer à Paris avec Isabelle. Il ne se chercha pas de travail, s’ingéniant à vivre avec sa seule pension de mutilé de guerre, se consacrant tout entier à Isabelle, lui préparant ses repas, lui recousant ses vêtements, lui apprenant lui-même à lire et à compter.

Aujourd’hui c’est au tour d’Isabelle de veiller sur son père, de plus en plus souvent malade. Elle fait les courses, bat les omelettes, récure les casseroles, tient le ménage. C’est une fillette maigre, au visage triste, aux yeux pleins de mélancolie, qui passe des heures en face de son miroir à se raconter à voix basse des histoires épouvantables.

Olivier ne bouge presque plus. Sa jambe désormais lui fait mal et il n’a plus les moyens d’en faire réviser les mécanismes complexes. Il reste la plupart du temps assis dans son fauteuil à oreilles, vêtu d’un pantalon de pyjama et d’une vieille veste d’intérieur à carreaux, sirotant à longueur de journée, malgré l’interdiction formelle du Docteur Dinteville, des petits verres de liqueur. Pour essayer d’améliorer un tout petit peu ses maigres revenus, il dessine — très mal — des rébus qu’il envoie à une espèce d’hebdomadaire consacré à ce que l’on appelle pompeusement le sport cérébral ; on les lui paye généreusement — quand on les lui prend — quinze francs pièce. Le dernier représente un fleuve ; sur la proue d’une barque, une femme assise somptueusement vêtue, entourée de sacs d’or, de coffres entrouverts débordant de joyaux ; sa tête est remplacée par la lettre « S » ; à la poupe, debout, un personnage masculin à couronne comtale fait office de passeur ; sur sa cape sont brodées les lettres « ENTEMENT ». Réponse : « Contentement passe richesse. »

Cet homme de cinquante-cinq ans, veuf et infirme, dont les guerres ont façonné le terne destin, est habité par deux projets grandioses et illusoires.

Le premier est de nature romanesque : Gratiolet voudrait créer un héros de roman, un vrai héros ; non pas un de ces Polonais obèses ne rêvant que d’andouille et d’extermination, mais un vrai paladin, un preux, un défenseur de la veuve et de l’orphelin, un redresseur de torts, un gentilhomme, un grand seigneur, un fin stratège, élégant, brave, riche et spirituel ; des dizaines de fois il a imaginé son visage, le menton décidé, le front large, les dents dessinant un sourire chaleureux, une petite étincelle au coin des yeux ; des dizaines de fois il l’a revêtu de costumes impeccablement coupés, de gants beurre frais, de boutons de manchette en rubis, de perles de grand prix montées en épingle de cravate, d’un monocle, d’un jonc à pommeau d’or, mais il n’a toujours pas réussi à lui trouver un nom et un prénom qui le satisfassent.

Le deuxième projet appartient au domaine de la métaphysique : dans le but de démontrer que, selon l’expression du professeur H. M. Tooten, « l’évolution est une imposture », Olivier Gratiolet a entrepris un inventaire exhaustif de toutes les imperfections et insuffisances dont souffre l’organisme humain : la position verticale, par exemple, n’assure à l’homme qu’un équilibre instable : on tient debout uniquement à cause de la tension des muscles, ce qui est une source continuelle de fatigue et de malaise pour la colonne vertébrale laquelle, bien qu’effectivement seize fois plus forte que si elle était droite, ne permet pas à l’homme de porter sur son dos une charge conséquente ; les pieds devraient être plus larges, plus étalés, plus spécifiquement adaptés à la locomotion, alors qu’ils ne sont que des mains atrophiées ayant perdu leur pouvoir de préhension ; les jambes ne sont pas assez solides pour supporter le corps dont le poids les fait ployer, et de plus elles fatiguent le cœur, qui est obligé de faire remonter le sang de près d’un mètre, d’où des pieds enflés, des varices, etc. ; les articulations de la hanche sont fragiles, et constamment sujettes à des arthroses ou à des fractures graves (col du fémur) ; les bras sont atrophiés et trop minces ; les mains sont fragiles, surtout le petit doigt qui ne sert à rien, le ventre n’est absolument pas protégé, pas plus que les parties génitales ; le cou est figé et limite la rotation de la tête, les dents ne permettent pas de prise latérale, l’odorat est presque nul, la vision nocturne plus que médiocre, l’audition très insuffisante ; la peau sans poils ni fourrure n’offre aucune défense contre le froid, bref, de tous les animaux de la création, l’homme, que l’on considère généralement comme le plus évolué de tous, est de tous l’être le plus démuni.

 

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