La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 34 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE XXXII Marcia, 2

CHAPITRE XXXII

 

Marcia, 2

 

Madame Marcia est dans sa chambre. C’est une femme d’une soixantaine d’années, robuste, carrée, osseuse. À demi déshabillée, portant encore une combinaison de nylon blanc bordée de dentelles, une gaine et des bas, des bigoudis sur la tête, elle est assise dans un fauteuil de facture moderne en bois moulé et en cuir noir. Elle tient dans la main droite un gros bocal de verre, en forme de tonnelet, rempli de cornichons au sel, et s’efforce d’en saisir un entre l’index et le médius de la main gauche. À côté d’elle, une table basse est surchargée de papiers, de livres et d’objets divers : un prospectus imprimé comme un faire-part, annonçant le mariage de la Société Delmont and Co. (architecture d’intérieur, décoration, objets d’art) et de la maison Artifoni (art floral, aménagement de jardins d’agrément, serres, terrasses, plates-bandes, plantes et fleurs en pots) ; une invitation de l’Association culturelle franco-polonaise à une rétrospective de l’œuvre d’Andrzej Wajda ; une invitation au vernissage d’une exposition du peintre Silberselber : l’œuvre reproduite sur le carton est une aquarelle intitulée Jardin japonais, IV, dont le tiers inférieur est occupé par une série de lignes brisées strictement parallèles, et les deux tiers supérieurs par une représentation réaliste d’un ciel lourd avec effets d’orage ; une bouteille de Schweppes ; plusieurs bracelets ; un roman, vraisemblablement policier, intitulé Clocks and Clouds dont la couverture représente un damier de jacquet sur lequel sont posés une paire de menottes, une petite figurine d’albâtre reproduisant L’Indifférent de Watteau, un pistolet, une soucoupe sans doute remplie d’une solution sucrée puisque plusieurs abeilles y butinent, et un jeton hexagonal, en fer-blanc, dans lequel le chiffre 90 a été découpé à l’emporte-pièce ; une carte postale portant en légende Choza de Indios. Beni, Bolivia, montrant un groupe de femmes sauvages, accroupies dans leur pagne rayé, clignotant des yeux, allaitant, plissant le front, somnolant, au milieu d’un grouillement d’enfants, sur un front de huttes d’osier ; une photographie, représentant certainement Madame Marcia elle-même, mais d’au moins quarante ans plus jeune : c’est une frêle jeune fille, avec un gilet à pois et un bibi ; elle est au volant d’une fausse voiture — un de ces panneaux peints parfois percés de trous pour les têtes tels qu’en utilisaient les photographes de fêtes foraines — en compagnie de deux jeunes hommes portant des vestes blanches finement rayées et des canotiers.

 

L’ameublement présente un audacieux mélange d’éléments ultramodernes — le fauteuil, le papier japonais des murs, trois lampes sur le parquet, qui ressemblent à de gros galets luminescents — et de curiosités d’époques diverses : deux vitrines emplies de tissu copte et de papyrus au-dessus desquelles deux grands paysages sombres d’un peintre alsacien du XVIIe siècle avec des traces de villes et d’incendies dans le lointain, encadrent en place d’honneur une plaque couverte de hiéroglyphes ; une rare série de verres dits voleurs, abondamment utilisés par les aubergistes des grands ports au XIXe siècle en vue de tenter de réduire les bagarres entre matelots : ressemblant à l’extérieur à de vrais cylindres, ils diminuent à l’intérieur comme des dés à coudre, ces faux défauts étant habilement dissimulés par les grossières soufflures du verre ; des cercles parallèles, gravés de haut en bas, indiquent quelle quantité on peut boire pour telle ou telle somme ; un lit extravagant, enfin, fantaisie moscovite réputée avoir été proposée à Napoléon Ier lorsqu’il passa la nuit au palais Petrovski, mais auquel il préféra certainement son habituel lit de camp : c’est un meuble imposant, entièrement marqueté, dont les seize espèces de bois et d’écaillés, appliquées en minuscules losanges, dessinent un tableau fabuleux : un univers de rosaces et de guirlandes entrelacées au milieu desquelles surgit, botticellesque, une nymphe vêtue de ses seuls cheveux.

 

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