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Deuxième Partie
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CHAPITRE XXII
Le hall d’entrée, 1
Le hall d’entrée est un lieu relativement spacieux, presque parfaitement carré. Tout au fond à gauche, une porte mène vers les caves ; au centre, la cage de l’ascenseur ; sur la porte en fer forgé un écriteau
a été accroché ; à droite, le départ de l’escalier. Les murs sont laqués en vert clair, le sol est recouvert d’un tapis de corde d’une texture extrêmement serrée. Sur le mur de gauche, la porte vitrée de la loge de la concierge, garnie de petits rideaux de dentelle.
Debout devant la loge, une femme est en train de lire la liste des habitants de l’immeuble ; elle est vêtue d’un ample manteau de lin brun que ferme une grosse broche pisciforme sertie d’alabandines. Elle porte en bandoulière un grand sac de toile écrue et tient dans sa main droite une photographie bistrée représentant un homme en redingote noire. Il a des favoris épais et un pince-nez ; il se tient debout à côté d’une bibliothèque tournante, en acajou et cuivre, de style Napoléon III, au-dessus de laquelle se trouve un vase en pâte de verre rempli d’arums. Son haut-de-forme, ses gants et sa canne sont posés à côté de lui sur un bureau ministre à incrustations d’écaille.
Cet homme — James Sherwood — fut la victime d’une des plus célèbres escroqueries de tous les temps : deux arnaqueurs de génie lui vendirent, en mille huit cent quatre-vingt-seize, le vase dans lequel D’Arimathie avait recueilli le sang du Christ. La femme — une romancière américaine nommée Ursula Sobieski — a entrepris depuis trois ans de reconstituer cette ténébreuse affaire pour en faire la matière de son prochain livre et le terme de son enquête l’a conduite aujourd’hui à venir dans cet immeuble chercher quelque ultime renseignement.
Né en 1833 à Ulverston (Lancashire), James Sherwood s’exila très jeune et devint pharmacien à Boston. Au début des années soixante-dix, il inventa une recette de pâtes pectorales à base de gingembre. La renommée de ces bonbons pour la toux s’établit en moins de cinq ans ; elle fut proclamée par un slogan devenu fameux, « Sherwoods’put you in the mood » et illustrée par des vignettes hexagonales représentant un chevalier en armure pourfendant de sa lance le spectre de la grippe personnifié par un vieillard grincheux à plat ventre dans un paysage nappé de brume, vignettes qui furent abondamment distribuées dans l’Amérique tout entière et imprimées sur des buvards d’écoliers, derrière les paquets d’allumettes, sur les capsules d’eaux minérales, sur le dos des boîtes de fromage, et sur des milliers de petits jouets et accessoires scolaires donnés en prime à tout acheteur d’une boîte de Sherwoods’à certaines époques déterminées : plumiers, petits cahiers, jeux de cubes, petits puzzles, petits tamis pour pépites (réservés à la clientèle californienne), photos faussement dédicacées des grandes vedettes du music-hall.
La fortune colossale qui accompagna cette prodigieuse popularité ne suffit malheureusement pas à guérir le pharmacien de la maladie dont il souffrait : une neurasthénie tenace qui le maintenait dans un état quasi chronique de léthargie et de prostration. Au moins lui permit-elle de satisfaire la seule activité qui parvenait à peu près à lui faire oublier son ennui : la recherche des unica.
Un unicum, dans le jargon des libraires, des chineurs et des marchands de curiosités, est, comme son nom le laisse deviner, un objet dont il n’existe qu’un exemplaire. Cette définition un peu vague recouvre plusieurs classes d’objets ; il peut s’agir d’objets dont il a été fabriqué un seul exemplaire, comme l’octobasse, cette monstrueuse contrebasse exigeant deux instrumentistes, l’un au sommet d’une échelle s’occupant des cordes, l’autre sur un simple escabeau tenant l’archet, ou comme la Legouix-Vavassor Alsatia qui gagna le Grand Prix d’Amsterdam en 1913 et dont la commercialisation fut à jamais compromise par la guerre ; il peut s’agir d’espèces animales dont on connaît un seul individu, comme le tanrec Dasogale fontoynanti dont l’unique spécimen, capturé à Madagascar, se trouve au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, comme le papillon Troides allottei qu’un amateur acheta 1 500 000 francs en 1966, ou comme le Monachus tropicalis, ce phoque à dos blanc dont on ne connaît l’existence que par une photographie prise au Yucatan en 1962 ; il peut s’agir d’objets dont il ne reste plus qu’un exemplaire, comme c’est le cas pour plusieurs timbres, livres, gravures et enregistrements phonographiques ; il peut s’agir enfin d’objets rendus uniques par telle ou telle particularité de leur histoire : le stylo avec lequel fut paraphé et signé le Traité de Versailles, le panier de son dans lequel roula la tête de Louis XVI ou celle de Danton, le reste de la craie dont Einstein se servit lors de sa mémorable conférence en 1905 ; le premier milligramme de radium pur isolé par les Curie en 1898, la Dépêche d’Ems, les gants avec lesquels Dempsey défit Carpentier le 21 juillet 1921, le premier slip de Tarzan, les gants de Rita Hayworth dans Gilda, sont des exemples classiques de cette dernière catégorie, la plus répandue, mais aussi la plus ambiguë, si l’on songe que n’importe quel objet peut toujours se définir d’une manière unique, et qu’il existe au Japon une manufacture fabriquant en série des chapeaux de Napoléon.
La méfiance et la passion sont les deux caractères des amateurs d’unica. La méfiance les conduira à accumuler jusqu’à l’excès les preuves de l’authenticité et — surtout — de l’unicité de l’objet qu’ils recherchent ; la passion les conduira à une crédulité parfois sans bornes. C’est en ayant constamment à l’esprit ces deux éléments que les arnaqueurs parvinrent à dépouiller Sherwood du tiers de sa fortune.
Un jour d’avril 1896, un ouvrier italien nommé Longhi qu’il avait fait engager quinze jours auparavant pour repeindre les grilles de son parc, s’approcha du pharmacien au moment où il faisait faire à ses trois lévriers leur promenade quotidienne et lui expliqua, dans un anglais plutôt approximatif, qu’il avait, trois mois auparavant, loué une chambre à un compatriote, un certain Guido Mandetta qui se disait étudiant en histoire ; ce Guido était parti à l’improviste, évidemment sans le payer, laissant seulement une vieille malle pleine de livres et de papiers. Longhi aurait bien aimé rentrer un peu dans ses frais en vendant les livres, mais il avait peur de se faire rouler et il demandait à Sherwood de l’aider. Sherwood, qui n’attendait rien d’intéressant de manuels d’histoire et de notes de cours, s’apprêtait à refuser ou à envoyer un de ses domestiques lorsque Longhi précisa qu’il y avait surtout des vieux livres en latin. Sa curiosité fut mise en éveil et elle ne fut pas déçue. Longhi l’emmena chez lui, une grande bâtisse en bois, pleine de mammas et de marmaille, et le fit entrer dans la petite pièce mansardée que Mandetta avait occupée ; à peine eut-il ouvert la malle que Sherwood tressaillit de joie et de surprise : au milieu d’un amoncellement de cahiers, de feuilles volantes, de carnets, de coupures de presse et de livres défraîchis, il découvrit un vieux Quarli, un de ces prestigieux livres à reliure de bois et aux tranches peintes que les Quarli imprimèrent à Venise entre 1530 et 1570 et qui sont, pour la plupart, devenus introuvables.
Sherwood examina le livre avec soin : il était en très mauvais état, mais son authenticité ne faisait aucun doute. Le pharmacien n’hésita pas : sortant deux billets de cent dollars de son portefeuille, il les tendit à Longhi et, coupant court aux remerciements confus de l’Italien, fit porter la malle chez lui et se mit à explorer systématiquement ce qu’elle contenait, se sentant envahi, au fur et à mesure que les heures tournaient et que ses découvertes se précisaient, par une excitation de plus en plus intense.
Le Quarli lui-même n’avait pas seulement une valeur biblio-philique. C’était la célèbre Vita brevis Helenae, d’Arnaud de Chemillé dans laquelle l’auteur, après avoir retracé les principaux épisodes de la vie de la mère de Constantin le Grand, fait revivre la construction de l’église du Saint-Sépulcre et les circonstances de la découverte de la Vraie Croix. Encartés dans une sorte de poche cousue sur la garde de vélin, se trouvaient cinq feuillets manuscrits, considérablement postérieurs au livre lui-même mais néanmoins fort anciens, sans doute de la fin du dix-huitième siècle : c’était une compilation fastidieuse et minutieuse, énumérant sur d’interminables colonnes d’une écriture serrée et devenue presque indéchiffrable l’emplacement et le détail des Reliques de la Passion : les fragments de la Sainte Croix à Saint-Pierre de Rome, à Sainte-Sophie, à Worms, à Clairvaux, à la Chapelle-Lauzin, à l’Hospice des Incurables de Baugé, à Saint-Thomas de Birmingham, etc. ; les Clous à l’abbaye de Saint-Denis, à la cathédrale de Naples, à San Felice de Syracuse, aux Apostoli de Venise, à Saint-Sernin de Toulouse ; la Lance avec laquelle Longin perça le Flanc du Seigneur à Saint-Paul-hors-les-Murs, à Saint-Jean-de-Latran, à Nuremberg et à la Sainte-Chapelle de Paris ; le Calice à Jérusalem ; les Trois Dés dont les soldats se servirent pour jouer la Tunique du Christ à la cathédrale de Sofia ; l’Éponge Imbibée de Vinaigre et de Fiel à Saint-Jean-de-Latran, à Sainte-Marie-du-Transtévère, à Sainte-Marie-Majeure, à Saint-Marc, à Saint-Sylvestre-in-Capite et à la Sainte-Chapelle de Paris ; les Épines de la Couronne à Saint-Taurin d’Évreux, Chateaumeillant, Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Reims, Abbeville, Saint-Benoît-sur-Loire, Vézelay, Palerme, Colmar, Montauban, Vienne et Padoue ; le Vase à Saint-Laurent de Gênes, le Voile de Véronique (la vera icon) à San Silvestro de Rome ; le Saint Suaire à Rome, Jérusalem, Turin, Cadouin en Périgord, Carcas-sonne, Mayence, Parme, Prague, Bayonne, York, Paris, etc.
Le reste des pièces n’était pas moins intéressant. Guido Man-detta avait rassemblé toute une documentation historique et scientifique sur les Reliques du Golgotha et plus spécialement sur la plus prestigieuse de toutes, ce vase dont l’Arimathien se serait servi pour recueillir le Sang suintant des Plaies de Jésus : une série d’articles d’un professeur d’histoire ancienne à l’Université Columbia de New York, J. P. Shaw, examinait les légendes courant sur le Saint Vase et s’efforçait de déceler les éléments réels sur lesquels on pouvait rationnellement les fonder. Les analyses du Professeur Shaw n’étaient pas encourageantes : les traditions qui affirmaient que D’Arimathie lui-même avait emporté le Vase en Angleterre, y fondant, pour l’abriter, le monastère de Glastonbury, ne reposaient, démontrait-il, que sur une contamination chrétienne (tardive ?) de la légende du Graal ; le Sacro Catino de la cathédrale de Gênes était une coupe d’émeraude, soi-disant découverte par les Croisés à Césarée en 1102, dont on pouvait se demander comment Joseph d’Arimathie se la serait procurée ; le Vase d’or à deux anses conservé dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem et dont Bède le Vénérable disait, sans l’avoir vu, que le Sang du Seigneur y avait été contenu, n’était évidemment qu’un simple calice, la confusion étant née de l’erreur d’un copiste qui avait lu « contenu » au lieu de « consacré ». Quant à la quatrième légende, qui racontait que les Burgondes de Gondéric, lorsque Aetius les avait fait s’allier aux Saxons, aux Alains, aux Francs et aux Wisigoths pour arrêter Attila et ses Huns, étaient arrivés sur les Champs Catalauniques précédés — comme cela se pratiquait couramment à l’époque — de leurs reliques propitiatoires, en l’occurrence le Saint Vase que les missionnaires ariens qui les avaient convertis leur avaient laissé et que, quelque trente ans plus tard, Clovis allait leur dérober à Soissons, le Professeur Shaw la rejetait comme la plus improbable de toutes, car jamais des Arianistes, refusant la Transsubstantialité de Jésus n’auraient songé adorer ou faire adorer ses reliques.
Pourtant, concluait le Professeur Shaw, au milieu de cet intense courant d’échanges qui, du début du IVe siècle à la fin du XVIIIe, s’institua entre l’Occident chrétien et Constantinople, et dont les Croisades ne sont qu’un minuscule épisode, il n’était pas inconcevable que le Vrai Vase eût pu être conservé dans la mesure où il fut, dès le lendemain de la mise au tombeau, l’objet des plus grandes vénérations.
Quand il eut fini d’étudier dans tous les sens les documents réunis par Mandetta — dont la plupart, d’ailleurs, restaient pour lui indéchiffrables —, Sherwood était persuadé que l’Italien avait retrouvé la trace du Saint Vase. Il lança une armée de détectives à ses trousses, ce qui ne donna aucun résultat, Longhi n’ayant même pas pu lui fournir un signalement correct. Il décida alors de demander conseil au Professeur Shaw. Il trouva son adresse dans une toute récente édition du Who’s Who in America et lui écrivit. La réponse arriva un mois plus tard : le Professeur Shaw rentrait de voyage ; entièrement pris par les examens de fin d’année, il ne pouvait se déplacer à Boston, mais il recevrait volontiers Sherwood chez lui.
L’entrevue eut donc lieu au domicile new-yorkais de J. P. Shaw, le 15 juin 1896. À peine Sherwood eut-il mentionné la découverte du Quarli que Shaw l’interrompit :
— Il s’agit, n’est-ce pas, de la Vita brevis Helenae ?
— Précisément, mais…
— Il y a, sur la garde de dos, une pochette contenant la liste de toutes les reliques du Golgotha ?
— Effectivement, mais…
— Eh bien, cher Monsieur, je suis bien aise de vous rencontrer enfin ! C’est mon propre exemplaire que vous avez retrouvé ! À ma connaissance il n’y en a d’ailleurs pas d’autre. On me l’a volé il y a deux ans.
Le professeur se leva, alla farfouiller dans un cartonnier et revint en tenant quelques feuillets froissés.
— Tenez, voici l’avis que j’ai fait publier dans les journaux spécialisés et que j’ai envoyé à toutes les bibliothèques du pays :
IL A ÉTÉ VOLÉ, le 6 avril 1893, au domicile de Monsieur le
Professeur J. P. SHAW, à New York, N. Y., États-Unis d’Amérique, un exemplaire rarissime de la VITA BREVIS HELENAE d’Arnaud de Chemillé. Quarli, Venise, 1549, 171 ff. ch., 11 ff. n. ch. Ais de bois fortement endommagés. Gardes de velin. Tranches peintes. Deux fermoirs sur trois sont intacts. Nombreuses annotations ms dans les marges. ENCART DE 5 FEUILLETS MANUSCRITS DE J.–B. ROUSSEAU.
Sherwood dut rendre à Shaw ce livre qu’il avait cru acquérir à si bon compte. Il refusa les deux cents dollars de récompense que Shaw lui proposait. En revanche il demanda à l’historien de l’aider à exploiter l’abondante documentation de l’Italien. Ce fut au tour du Professeur de refuser : son travail à l’Université l’absorbait totalement et surtout il ne croyait pas qu’il apprendrait quelque chose dans les papiers de Mandetta : cela faisait vingt ans qu’il étudiait l’histoire des reliques et il ne pensait pas qu’il fût possible qu’un document d’une quelconque importance ait pu lui échapper.
Sherwood insista et finit par proposer au Professeur une somme si fabuleuse qu’il obtint son accord. Un mois plus tard, la saison des examens s’étant achevée, Shaw vint s’installer à Boston et commença à dépouiller les innombrables liasses de notes, d’articles et de coupures de presse que Mandetta avait laissées.
La recension des Reliques du Golgotha fut faite en 1718 par le poète Jean-Baptiste Rousseau qui, banni de France à la suite de la sombre affaire des couplets du Café Laurent, était alors secrétaire du prince Eugène de Savoie. Ce prince, qui se battait pour l’Autriche, avait l’année précédente repris Belgrade aux Turcs. Cette victoire succédant à plusieurs autres mit provisoirement fin au long conflit qui opposait Venise et les Habsbourg à la Porte et la paix fut signée le 21 juillet 1718 à Passarowitz, l’Angleterre et la Hollande faisant office de médiateurs. C’est à l’occasion de ce traité que le sultan Ahmed III, croyant se concilier les bonnes grâces du prince Eugène, lui fit parvenir tout un lot de reliques majeures provenant d’une cachette pratiquée dans une des murailles de Sainte-Sophie. Le détail de cet envoi nous est connu par une lettre de Maurice de Saxe — qui s’était mis sous les ordres du prince pour apprendre le métier des armes qu’il connaissait pourtant déjà mieux que quiconque — à sa femme la comtesse de Loben : « … Un fer de la Sainte Lance, la Couronne d’épines, les courroies et les verges de la Flagellation, le Manteau et le Roseau dérisoires de la Passion, les Saints Clous, le Très Saint Vase, le Sindon et le Très Saint Voile. »
Nul ne savait ce que ces reliques étaient devenues. Aucun trésor d’église d’Autriche-Hongrie ou d’ailleurs ne s’en glorifia jamais. Le culte des reliques, après avoir été florissant pendant tout le Moyen Âge et la Renaissance, commençait alors à sérieusement se ternir et il était vraisemblable de penser que c’était avec une intention de dérision que le prince Eugène avait demandé à Jean-Baptiste Rousseau de recenser toutes celles qui étaient alors vénérées.
Pourtant, près de cinquante ans plus tard, le Très Saint Vase faisait une nouvelle apparition : dans une lettre en italien datée de 1765, le publiciste Beccaria racontait à son protecteur Charles-Joseph de Firmian qu’il avait visité le célèbre cabinet d’antiquités que le philologue Pitiscus avait légué à sa mort, en 1727, au Collège Saint-Jérôme d’Utrecht dont il avait été recteur, et mentionnait en particulier « certain vase en terre sigillée dont il nous fut dit qu’il était celui du Calvaire ».
Le Professeur Shaw connaissait évidemment l’inventaire de Jean-Baptiste Rousseau, dont l’original était encarté dans son Quarli, et la lettre de Maurice de Saxe. Mais il ignorait la lettre de Beccaria : elle le fit bondir de joie, car l’observation « vase en terre sigillée » venait enfin étayer l’hypothèse qui avait été de tout temps la sienne, mais qu’il n’avait jamais osé écrire : le Vase dans lequel, le soir de la Passion, Joseph d’Arimathie avait recueilli le Sang du Christ, n’avait aucune raison d’être en or, en airain ou en bronze, et encore moins d’avoir été taillé dans une unique émeraude, mais était, bien évidemment, en terre : une simple poterie que Joseph avait achetée au marché avant d’aller nettoyer les Plaies de son Sauveur. Shaw, dans son enthousiasme, voulut sur-le-champ publier, en la commentant, la lettre de Beccaria et Sherwood eut toutes les peines du monde à l’en dissuader, lui promettant qu’il aurait la matière d’un article plus sensationnel encore le jour où ils auraient retrouvé le Vase !
Mais il fallait auparavant découvrir l’origine du vase d’Utrecht. La plupart des pièces du cabinet de Pitiscus provenaient de la gigantesque collection de Christine de Suède, dont le philologue avait longtemps été pensionnaire, mais les deux catalogues qui la décrivaient, le Nummophylacium reginae Christinae d’Havercamp et le Musœum Odescalcum, ne mentionnaient aucun vase. Heureusement d’ailleurs, car les collections de la Reine Christine avaient été constituées bien avant l’envoi par Ahmed III des Saintes Reliques au Prince Eugène. Il devait donc s’agir d’une acquisition ultérieure. Dans la mesure où le Prince Eugène n’avait pas distribué les Reliques aux églises et ne les avait pas gardées pour lui — le détail de ses propres collections, précisément connu, n’en faisant pas apparaître — il n’était pas déraisonnable de penser qu’il en avait fait don à son entourage, ou, tout au moins, à ceux de son entourage, déjà nombreux à l’époque, chez qui le goût de l’archéologie était vif, et ce au moment même où il les avait reçues, c’est-à-dire pendant les négociations de la Paix de Passarowitz. Shaw vérifia ce point crucial en découvrant que le secrétaire de la Délégation hollandaise n’était autre que le littérateur Juste Van Effen, non seulement élève, mais filleul de Pitiscus, et il devenait dès lors évident que c’était lui qui avait demandé, et obtenu, ce vase pour son parrain, non pas parce que c’était un objet de piété — les Hollandais étant Réformés et par conséquent foncièrement hostiles au culte des reliques —, mais comme objet de musée.
Un intense échange de correspondance s’instaura entre Shaw et plusieurs professeurs, conservateurs et archivistes hollandais. La plupart ne purent fournir de renseignements satisfaisants. Un seul, un certain Jakob Van Deeckt, bibliothécaire aux Archives départementales de Rotterdam, put les éclairer sur l’histoire de la Collection Pitiscus.
En 1795, lors de la constitution de la République batave, le Collège Saint-Jérôme avait été fermé et transformé en caserne. La plupart des livres et des collections avaient été alors transportés « en lieu sûr ». En 1814, l’ancien Collège devint le siège de la nouvelle Académie militaire du Royaume des Pays-Bas. Ses collections, réunies à celles de plusieurs autres établissements publics et privés, dont la vieille Société Artistique et Scientifique d’Utrecht, constituèrent le premier fonds du Muséum van Oudheden (Musée des Antiquités). Mais le catalogue de ce musée, s’il mentionnait plusieurs vases en terre sigillée d’époque romaine, spécifiait qu’il s’agissait de vestiges trouvés à Vechten, aux environs d’Utrecht, où s’était établi un camp romain.
Cette attribution, toutefois, était sujette à controverses et plusieurs savants estimaient qu’il avait pu y avoir confusion au moment du premier inventaire. Le Professeur Berzelius de l’Université de Lund avait étudié ces poteries et montré que l’examen des sceaux, empreintes et inscriptions permettait de conclure que l’une d’entre elles, la pièce répertoriée BC 1182, était indubitablement très antérieure aux autres et qu’il était douteux qu’elle eût été trouvée lors des fouilles de Vechten, ce campement étant, comme chacun le savait, d’implantation tardive. Ces conclusions étaient résumées dans un article, en allemand, des Antikvarisk Tidsskrift de Copenhague, 1855, tome 22, dont Jakob Van Deeckt avait joint un tiré à part à sa lettre et dans lequel étaient reproduits plusieurs dessins, abondamment commentés, du vase en question. Or, ajoutait pour finir Jakob Van Deeckt, quatre ou cinq ans auparavant, ce même vase BC 1182 avait été volé. Le bibliothécaire ne se souvenait plus très exactement des circonstances du vol, mais les responsables du Museum van Oudheden les renseigneraient certainement avec précision.
Laissant Sherwood haletant, Shaw écrivit au Conservateur du Musée. La réponse arriva sous forme d’une longue lettre accompagnée de coupures du Nieuwe Courant. Le vol avait eu lieu dans la nuit du 4 août 1891. Le musée, qui se trouve dans le Hoogeland Park, avait été considérablement réaménagé l’année précédente et toutes les salles n’étaient pas encore rouvertes aux visiteurs. Un étudiant de l’Académie des Beaux-Arts, nommé Théo Van Schallaert, avait obtenu l’autorisation de faire quelques copies d’antiques et travaillait dans une de ces salles qui, n’étant pas visitées, n’étaient pas gardées. Le soir du 3 août, il avait réussi à se laisser enfermer dans le Musée, dont il était sorti avec le précieux Vase, en fracturant simplement une fenêtre et en se laissant descendre le long d’une gouttière. Les perquisitions faites dès le lendemain matin à son domicile attestèrent que le coup était prémédité, mais toutes les recherches entreprises pour le retrouver demeurèrent vaines. L’affaire n’était pas encore couverte par la prescription et le Conservateur finissait sa lettre en demandant à son tour tout renseignement susceptible de favoriser l’arrestation du voleur et la restitution du vase antique.
Il ne faisait aucun doute pour Sherwood que ce vase était le Très Saint Vase et que l’étudiant d’histoire Guido Mandetta et l’étudiant des Beaux-Arts Théo Van Schallaert ne faisaient qu’une seule et même personne. Mais comment le retrouver ? Il y avait maintenant plus de six mois que Mandetta avait disparu et les détectives engagés par Sherwood continuaient en vain à le chercher des deux côtés de l’Atlantique.
C’est alors que, coïncidence sublime, Longhi, l’ouvrier italien dont Mandetta-Van Schallaert avait été le frauduleux locataire, revint voir Sherwood. Il avait été travailler à New Bedford et, trois jours auparavant, il avait aperçu l’étudiant alors qu’il sortait de l’hôtel L’Espadon. Il avait traversé le trottoir pour aller lui parler, mais l’autre était monté dans une calèche qui était partie au galop.
Le lendemain même, Sherwood et Shaw étaient à L’Espadon. Une rapide enquête leur permit d’identifier Mandetta qui était descendu dans cet hôtel sous le nom de Jim Brown. Il n’avait pas quitté l’hôtel et il était même présentement dans sa chambre. Le Professeur Shaw se présenta à lui, et Jim Brown-Mandetta-Van Schallaert ne fit aucune difficulté pour le recevoir avec Sherwood et leur donner quelques explications.
Alors qu’il étudiait le droit à Utrecht, il avait découvert chez un bouquiniste un volume dépareillé de la Correspondance de Beccaria dont il connaissait évidemment le célèbre traité Des Délits et des Peines qui avait révolutionné le droit pénal. Il avait acheté l’ouvrage et, rentré chez lui, s’était mis à le parcourir en bâillant quelque peu, sa connaissance de l’italien étant, par surcroît, plutôt sommaire, jusqu’à ce qu’il tombe sur la lettre racontant la visite de la Collection Pitiscus. Or son arrière-grand-père avait été élevé au Collège Saint-Jérôme. Intrigué par ces coïncidences successives Schallaert décida de retrouver la trace du Vase du Calvaire et, l’ayant retrouvée, décida de le voler. Le coup réussit et à l’heure où les gardiens du musée découvraient le vol, il était déjà à bord d’un navire régulier reliant Amsterdam à New York.
Il comptait, bien sûr, vendre le vase, mais le premier antiquaire auquel il le proposa lui rit au nez, demandant de meilleures preuves d’authenticité qu’une vague lettre de juriste accompagnée de chipotis de catalogues. Or si le vase était bien celui que Berzelius avait décrit, et très certainement celui que Beccaria avait vu, sa provenance antérieure restait problématique. Schallaert, dans ses recherches, avait entendu parler du Professeur Shaw — vous êtes, lui dit-il, une sommité aussi bien dans le Vieux Monde que dans le Nouveau, — ce qui fit rougir le Professeur — et après avoir consciencieusement étudié en bibliothèque tous les éléments de la question et s’être discrètement mêlé aux cours et séminaires du Professeur, il s’introduisit chez lui à l’occasion d’une réception qu’il donnait pour fêter sa nomination au rang de Directeur du Département d’Histoire ancienne, et lui déroba le Quarli. Ainsi, bien que partant d’une autre source que Shaw et Sherwood, parvint-il à reconstituer l’histoire du Vase. Il entreprit alors, preuves à l’appui, un tour des États-Unis, en commençant par le Sud où, lui avait-on dit, il trouverait de riches clients. Effectivement, à la Nouvelle-Orléans, un libraire le présenta à un richissime cotonnier qui lui offrit 250 000 dollars, et il était revenu à New Bedford pour chercher le Vase.
— Je vous en offre le double, dit simplement Sherwood.
— C’est impossible, je me suis engagé.
— Pour deux cent cinquante mille dollars de plus vous pouvez vous dédire.
— Il n’en est pas question !
— Je vous en offre un million !
Schallaert sembla hésiter.
— Qui me dit que vous possédez un million de dollars ? Vous ne les avez pas sur vous !
— Non, mais je peux rassembler cette somme pour demain soir.
— Qui me prouve que vous ne me ferez pas arrêter d’ici là ?
— Et qui me prouve à moi que vous me remettrez bien ce vase ?
Shaw les interrompit et leur proposa l’arrangement suivant. Une fois démontrée l’authenticité du Vase, Sherwood et Schallaert le déposeraient ensemble dans le coffre-fort d’une banque. Ils s’y retrouveraient le lendemain, Sherwood remettrait un million de dollars à Schallaert et l’on procéderait à l’ouverture du coffre.
Schallaert trouva l’idée ingénieuse, mais refusa la banque, exigeant un lieu neutre et sûr. Shaw, encore une fois, leur vint en aide : il connaissait intimement Michael Stefensson, le Doyen de l’Université de Harvard et savait qu’il avait chez lui, dans son bureau, un coffre-fort. Pourquoi ne pas lui demander de prendre en main cette délicate opération d’échange ? On lui demanderait d’être discret et d’ailleurs il n’était même pas nécessaire qu’il sache ce qu’il y aurait dans les sacs que l’on échangerait. Sherwood et Schallaert acceptèrent. Shaw appela Stefensson au téléphone et finit par obtenir son accord.
— Ne faites rien que vous pourriez regretter ! dit alors soudain Schallaert. Il sortit un petit pistolet de sa poche, recula jusqu’au fond de la pièce et ajouta : le vase est sous le lit. Regardez-le, mais faites attention.
Shaw retira de dessous le lit une petite valise et l’ouvrit. À l’intérieur, protégé par un épais capitonnage, se trouvait le Très Saint Vase. Il ressemblait très exactement aux dessins qu’avait faits Berzelius du vase BC 1182 et l’inscription était bien tracée à l’encre rouge au-dessous du socle.
Le soir même ils arrivèrent à Harvard où Stefensson les attendait. Les quatre hommes se rendirent dans le bureau du Doyen qui ouvrit son coffre et y déposa la valise.
Le lendemain soir, les quatre hommes se retrouvèrent. Stefensson ouvrit son coffre-fort, en sortit la valise et la remit à Sherwood. Celui-ci tendit à Schallaert un sac de voyage. Schallaert en examina rapidement le contenu — deux cent cinquante liasses de deux cents billets de vingt dollars — puis salua les trois hommes d’un bref signe de tête et sortit.
— Je crois, Messieurs, dit Shaw, que nous avons bien mérité une coupe de Champagne.
Il se faisait tard et c’est avec gratitude qu’après quelques verres, Shaw et Sherwood acceptèrent l’hospitalité que leur offrit le Doyen. Mais lorsque Sherwood se réveilla, le lendemain matin, il trouva la maison absolument déserte. La valise était posée sur une table basse au chevet de son lit et le Vase était bien dans la valise. Le reste de la demeure qu’il avait vue la veille peuplée de domestiques, abondamment éclairée, riche d’objets d’art de toutes sortes, se révéla une suite de salles de danse et de salons vides, et le bureau du Doyen une petite pièce peu meublée, sans doute un vestiaire, totalement dépourvu de livres, de coffre-fort et de tableaux. Sherwood apprit, un peu plus tard, qu’il avait été reçu dans une de ces résidences que les nombreuses associations d’alumni — les Phi Beta Rho, les Tau Kappa Pi, etc. — louent pour leurs réceptions annuelles, et qu’elle avait été retenue deux jours auparavant par un certain Arthur King, au nom d’une soi-disant Galahad Society dont il fut évidemment impossible de trouver trace quelque part.
Il appela Michael Stefensson et finit par avoir au bout du fil une voix qu’il n’avait jamais entendue, et surtout pas la veille. Le Doyen Stefensson, il est vrai, connaissait de réputation le Professeur Shaw, et il s’étonna même qu’il fût déjà revenu de l’expédition qu’il dirigeait en Égypte.
Les mammas et la marmaille de la maison de Longhi, de même que les serviteurs de la demeure de Stefensson, étaient des figurants payés à l’heure. Longhi et Stefensson étaient des comparses ayant à jouer un rôle précis, mais ne connaissant que vaguement les dessous de l’affaire que Schallaert et Shaw, dont on continue d’ignorer les véritables identités, avaient entièrement manigancée. Schallaert, faussaire de talent, avait fabriqué la lettre de Beccaria, l’article de Berzelius et les fausses coupures du Nieuwe Courant. De Rotterdam et d’Utrecht il avait envoyé les fausses lettres de Jakob Van Deeckt et du Conservateur du Muséum van Oudheden, avant de revenir à New Bedford pour la scène finale et le dénouement de l’affaire. Les autres pièces, c’est-à-dire les articles de Shaw, la Vita brevis Helenae, la recension de Jean-Baptiste Rousseau et la lettre de Maurice de Saxe, étaient authentiques à moins que les deux dernières n’aient été forgées pour des escroqueries bien antérieures, le faux Shaw avait trouvé ces documents — et cela avait même été à l’origine de toute l’affaire — dans la bibliothèque du Professeur dont il était le plus régulièrement du monde locataire depuis le départ de l’autre pour la Terre des Pharaons. Quant au vase, c’était une espèce de gargoulette achetée dans un souk de Nabeul (Tunisie) et légèrement maquillée.
James Sherwood est le grand-oncle de Bartlebooth, le frère de son grand-père maternel ou, si l’on préfère, l’oncle de sa mère. Lorsqu’il mourut, quatre ans après cette affaire, en mille neuf cent — l’année même de la naissance de Bartlebooth —, le reste de sa gigantesque fortune revint à sa seule héritière, sa nièce Priscilla, qui avait épousé un homme d’affaires londonien, Jonathan Bartlebooth, un an et demi auparavant. Les propriétés, les lévriers, les chevaux, les collections, furent dispersés à Boston même et le « vase romain accompagné de descriptions par Berzelius » monta tout de même à deux mille dollars ; mais Priscilla fit venir en Angleterre quelques meubles, dont un cabinet de travail en acajou du plus pur style colonial anglais, comprenant un bureau, un cartonnier, un fauteuil de repos, un fauteuil tournant et basculant, trois chaises, et cette bibliothèque tournante à côté de laquelle Sherwood fut photographié.
Cette bibliothèque, ainsi que les autres meubles et quelques objets de même provenance, dont un de ces unica si passion-nément recherchés par le pharmacien — le premier phonographe à cylindre construit par John Kruesi d’après les plans d’Edison — se trouvent aujourd’hui chez Bartlebooth. Ursula Sobieski espère pouvoir les examiner et y découvrir le document qui lui permettrait de mettre un terme à sa longue enquête.
En reconstituant l’affaire, en étudiant les relations qu’en firent certains des protagonistes (les « vrais » professeurs Shaw et Stefensson, le secrétaire particulier de Sherwood dont la romancière put examiner le journal intime), Ursula Sobieski fut plusieurs fois amenée à se demander si Sherwood n’avait pas, dès le début, deviné qu’il s’agissait d’une mystification : il n’aurait pas payé pour le vase, mais pour la mise en scène, se laissant appâter, répondant au programme préparé par le soi-disant Shaw avec un mélange adéquat de crédulité, de doute et d’enthousiasme, et trouvant à ce jeu un dérivatif à sa mélancolie plus efficace encore que s’il s’était agi d’un vrai trésor. Cette hypothèse est séduisante et correspondrait assez au caractère de Sherwood, mais Ursula Sobieski n’est pas encore parvenue à l’étayer solidement. Seul semble lui donner raison le fait que James Sherwood ne souffrit apparemment pas du tout d’avoir déboursé un million de dollars, chose qui s’explique peut-être par un fait divers postérieur de deux ans à la conclusion de l’affaire : l’arrestation, en Argentine, en 1898, d’un réseau de faux-monnayeurs tentant d’écouler massivement des coupures de vingt dollars.
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