La Vie mode d'emploi
CHAPITRE XCI Caves, 5
CHAPITRE XCI
Caves, 5
Caves. La cave des Marquiseaux.
Au premier plan, rangées dans un meuble compartimenté fait de cornières de métal, des caisses de Champagne portant une étiquette bariolée sur laquelle un vieux moine tend une flûte à un gentilhomme en costume Louis XIV accompagné d’une nombreuse suite : une minuscule légende précise qu’il s’agit de Dom Pérignon, cellérier de l’abbaye d’Hautvillers près d’Épernay, ayant découvert un procédé pour rendre mousseux le vin de Champagne et faisant goûter le résultat de son invention à Colbert. Au-dessus, des caisses de whisky Stanley’s Delight : l’étiquette représente un explorateur de race blanche, coiffé d’un casque colonial, mais vêtu du costume national des Écossais : kilt à dominantes jaune et rouge, large tartan de cashmere, ceinture de cuir clouté d’où pend une bourse à franges, petit poignard glissé dans la chaussette à hauteur du mollet ; il avance en tête d’une colonne de 9 Noirs portant chacun sur la tête une caisse de Stanley’s Delight dont l’étiquette reproduit la même scène.
Derrière, dans le fond, en désordre, divers meubles et objets provenant des parents Échard : une cage à oiseau rouillée, un bidet pliant, un vieux sac à main avec un fermoir ciselé dans lequel est incrustée une topaze, un guéridon, et un sac de jute d’où débordent plusieurs cahiers d’écolier, des copies quadrillées, des fiches, des feuilles de classeur, des carnets à reliure spirale, des chemises en papier kraft, des coupures de presse collées sur des feuilles volantes, des cartes postales (une d’elles représente le Consulat allemand à Melbourne), des lettres, et une soixantaine de minces fascicules ronéotypés, intitulés
BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE
DES SOURCES RELATIVES À LA
MORT D’ADOLF HITLER
DANS SON BUNKER
LE 30 AVRIL 1945
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première partie : France
*
par
Marcelin ÉCHARD
ancien Chef Magasinier
à la Bibliothèque centrale du XVIIIe arrdt.
Du gigantesque travail accompli par Marcelin Échard dans les quinze dernières années de sa vie, seul ce fascicule fut publié. L’auteur y examine avec sévérité toutes les annonces de presse, déclarations, communiqués, ouvrages, etc. de langue française faisant état du suicide d’Hitler et démontre qu’elles se réfèrent toutes à une croyance implicite fondée sur des dépêches d’origine incertaine. Les six fascicules suivants, restés à l’état de fiches, auraient dépouillé avec le même esprit critique les sources anglaises, américaines, russes, allemandes, italiennes et autres. Après avoir ainsi prouvé qu’il n’était pas prouvé qu’Adolf Hitler (et Eva Braun) fussent morts dans leur bunker le trente avril 1945, l’auteur aurait entrepris une seconde bibliographie, tout aussi exhaustive que la première, consacrée aux documents tendant à démontrer la survie d’Hitler. Puis, dans un ouvrage ultime intitulé Le Châtiment d’Hitler. Analyse philosophique, politique et idéologique, l’auteur, abandonnant la stricte objectivité du Bibliographe pour la vue cavalière de l’Historien, aurait entrepris d’étudier les influences décisives de cette survie sur l’histoire internationale de 1945 à nos jours, et aurait démontré comment l’infiltration dans les hautes sphères étatiques nationales et supranationales d’individus acquis aux idéaux nazis et manipulés par Hitler (Foster Dulles, Cabot Lodge, Gromyko, Trygve Lie, Syngman Rhee, Attlee, Tito, Beria, Sir Stafford Cripps, Bao Dai, McArthur, Coudé du Foresto, Schuman, Bernadotte, Evita Peron, Gary Davis, Einstein, Humphrey et Maurice Thorez, pour n’en citer que quelques-uns) avait permis de saboter délibérément l’esprit pacifiste et conciliateur défini à la Conférence de Yalta, et de fomenter une crise internationale, prologue d’une Troisième Guerre Mondiale, que seul le sang-froid des Quatre Grands avait réussi à éviter en février 1951.
Caves. La cave de Madame Marcia.
C’est un incroyable enchevêtrement de meubles, objets et bibelots, encore plus apparemment inextricable que celui qui règne dans l’arrière-boutique.
Quelques objets plus identifiables émergent çà et là de ce bric-à-brac : un goniomètre, sorte de rapporteur en bois articulé, réputé avoir appartenu à l’astronome Nicolas Kratzer ; une marinette — compagne du marin — aiguille aimantée qui montrait le nord, soutenue par deux fétus de paille sur l’eau d’une fiole à demi pleine, instrument primitif ancêtre du compas véritable qui n’apparut, muni d’une rose des vents, que trois siècles plus tard ; une écritoire de bateau, de fabrication anglaise, entièrement démontable, offrant tout un assortiment de tiroirs et tirettes ; une page d’un vieil herbier avec plusieurs spécimens d’épervières (épervière auricule, Hieracium pilosella, Hieracium aurantiacium, etc.) protégés par une plaque de verre ; un vieux distributeur de cacahouettes, encore à moitié plein, dont le corps de verre porte l’inscription « FRIANDISE EXTRA DU RÉGAL DES GOURMETS » ; plusieurs moulins à café ; dix-sept petits poissons en or marqués d’inscriptions en sanscrit ; tout un lot de cannes et de parapluies ; des siphons ; une girouette surmontée d’un coq passablement rouillé, un drapeau métallique de lavoir, une ancienne carotte de bureau de tabac ; plusieurs boîtes à biscuits, rectangulaires, en métal peint : sur l’une, une imitation de L’Amour et Psyché, de Gérard ; sur une autre, une fête vénitienne : des masques en costumes de marquis et de marquises applaudissent, de la terrasse d’un palais éclairé à giorno, une gondole brillamment décorée ; au premier plan, juché sur un de ces pieux de bois peint auxquels viennent s’amarrer les embarcations, un petit singe regarde la scène ; sur une troisième, intitulée Rêverie, on voit, dans un paysage de grands arbres et de pelouses, un jeune couple assis sur un banc de pierre ; la jeune femme porte une robe blanche et un grand chapeau rose, et sa tête s’appuie sur l’épaule de son compagnon, un grand jeune homme mélancolique vêtu d’un habit gris souris et d’une chemise à jabot ; sur une étagère, enfin, tout un lot de petits jouets : instruments de musique pour enfants, saxophone, vibraphone, percussion composée d’un tom et d’une high-hat ; jeux de cubes, jeux des sept familles, nain jaune, petits chevaux, et une boulangerie de poupée avec un comptoir en fer-blanc et des présentoirs en laiton supportant des pains minuscules en forme de couronnes, de boules et de baguettes. La boulangère se tient derrière le comptoir et rend la monnaie à une dame accompagnée d’une petite fille qui mord dans un croissant. À gauche on voit le boulanger et le mitron enfourner des miches dans la gueule d’un four d’où sortent des flammes peintes.
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