La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 15 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE XIII Rorschash, 1

CHAPITRE XIII

 

Rorschash, 1

 

Le vestibule du grand duplex occupé par les Rorschash. La pièce est vide. Les murs sont laqués de blanc, le sol est couvert de grandes dalles de lave grise. Un seul meuble, au centre : un vaste bureau Empire, dont le fond est garni de tiroirs séparés par des colonnettes de bois formant un portique central dans lequel est encastrée une pendule dont le motif sculpté représente une femme nue couchée à côté d’une petite cascade. Au milieu du meuble, deux objets sont mis en évidence : une grappe de raisins dont chaque grain est une délicate sphère de verre soufflé, et une statuette de bronze représentant un peintre, debout devant un grand chevalet, cambrant la taille, renversant légèrement la tête en arrière ; il a de longues moustaches effilées et des cheveux qui tombent en boucles sur ses épaules. Il est vêtu d’un ample pourpoint et tient dans une main sa palette, dans l’autre un long pinceau.

Sur le mur du fond, un grand dessin à la plume représente Rémi Rorschash lui-même. C’est un vieillard de grande taille, sec, à tête d’oiseau.

 

La vie de Rémi Rorschash, telle qu’il l’a racontée dans un volume de souvenirs complaisamment rédigé par un écrivain spécialisé, présente un douloureux mélange d’audace et de méprises. Il commença sa carrière à la fin de la Guerre de Quatorze, en faisant des imitations de Max Linder et des comiques américains dans un music-hall de Marseille. Grand et maigre, avec des mimiques mélancoliques et désolées qui pouvaient effectivement rappeler Keaton, Lloyd ou Laurel, il aurait peut-être percé s’il n’avait été en avance de quelques années sur son temps. La mode était alors aux comiques troupiers, et tandis que la foule acclamait Fernandel, Gabin et Préjean, que le cinéma allait bientôt rendre célèbres, « Harry Cover » — c’est le nom qu’il s’était choisi — moisissait dans une morne indigence et avait de plus en plus de mal à placer ses numéros. La guerre récente, l’Union sacrée, la Chambre bleu horizon, lui donnèrent alors l’idée de fonder un groupe spécialisé dans les flonflons, quadrille des lanciers, Madelon et autres Sambre-et-Meuse. Une photo de l’époque nous le montre avec son orchestre, « Albert Préfleury et ses Joyeux Pioupious », assez crâne, le képi fantaisie penché sur l’oreille, la vareuse décorée de larges brandebourgs, les bandes molletières impeccablement tirées. Le succès fut incontestable mais ne dura que quelques semaines. L’invasion du paso doble, du fox-trot, de la biguine et autres danses exotiques de provenance des trois Amériques et d’ailleurs, lui ferma la porte des dancings et des musettes et ses louables efforts de reconversion (« Barry Jefferson and His Hot Pepper Seven », « Paco Domingo et les trois Caballeros », « Fedor Kowalski et ses Magyars de la Steppe », « Alberto Sforzi et ses Gondoliers ») se soldèrent, l’un après l’autre, par des échecs. Il est vrai, rappelle-t-il à ce propos, qu’il n’y avait que les noms et les chapeaux qui changeaient : le répertoire restait pratiquement le même, on se contentait de modifier un peu le tempo, de remplacer une guitare par une balalaïka, un banjo ou une mandoline et d’ajouter selon les cas quelques « Baby », « Ole ! », « Tovaritch », « mio amore » ou « corazõn » significatifs.

Peu après, dégoûté, décidé à renoncer à toute carrière artistique, mais ne voulant pas abandonner le monde du spectacle, Rorschash devint l’imprésario d’un acrobate, un trapéziste que deux particularités avaient rendu rapidement célèbre : la première était son extrême jeunesse — il n’avait pas douze ans lorsque Rorschash fit sa rencontre —, la seconde était son aptitude à rester sur son trapèze pendant plusieurs heures d’affilée. La foule se pressait dans les music-halls et les cirques où il se produisait pour le voir, non seulement exécuter ses tours, mais faire la sieste, se laver, s’habiller, boire une tasse de chocolat, sur l’étroite barre du trapèze, à trente ou quarante mètres du sol.

Au début leur association fut florissante et toutes les grandes villes d’Europe, d’Afrique du Nord et du Proche-Orient applaudirent ces extraordinaires prouesses. Mais en grandissant le trapéziste devenait de plus en plus exigeant. Poussé d’abord par la seule ambition de se perfectionner, puis par une habitude devenue tyrannique, il avait organisé sa vie de telle sorte qu’il pût rester sur son trapèze nuit et jour aussi longtemps qu’il travaillait dans le même établissement. Des domestiques se relayaient pour pourvoir à tous ses besoins, qui étaient d’ailleurs très restreints ; ces gens attendaient sous le trapèze et faisaient monter ou descendre tout ce qu’il fallait à l’artiste dans des récipients fabriqués spécialement à cet effet. Cette façon de vivre n’entraînait pour l’entourage aucune véritable difficulté ; ce n’était que pendant les autres numéros du programme qu’elle devenait un peu gênante : on ne pouvait dissimuler que le trapéziste fut resté là-haut, et le public, bien que fort calme en général, laissait parfois errer un regard sur l’artiste. Mais la direction ne lui en voulait pas car c’était un acrobate extraordinaire qu’on n’eût jamais pu remplacer. On se plaisait à reconnaître d’ailleurs qu’il ne vivait pas ainsi par espièglerie, que c’était pour lui la seule façon de se tenir constamment en forme et de posséder toujours son métier dans la perfection.

Le problème devenait plus difficile à résoudre lorsque les contrats s’achevaient et que le trapéziste devait se transporter dans une autre ville. L’imprésario faisait tout pour abréger le plus possible ses souffrances : dans les agglomérations urbaines, on employait des automobiles de course, on roulait de nuit ou de grand matin à toute allure dans les rues désertes ; mais on allait toujours trop lentement pour l’impatience de l’artiste ; dans le train on faisait réserver un compartiment tout entier où il pouvait chercher à vivre un peu comme sur son trapèze, et se coucher dans le filet ; ce trapèze, à l’étape, on l’installait longtemps avant l’arrivée de l’acrobate, toutes les portes étaient tenues grandes ouvertes et tous les couloirs dégagés pour que l’acrobate pût sans perdre une seule seconde rejoindre ses hauteurs. « Quand je le voyais, écrit Rorschash, poser le pied sur l’échelle de corde, grimper rapide comme l’éclair et se percher enfin là-haut, je vivais toujours l’un des plus beaux moments de ma vie. »

 

Il vint un jour hélas où le trapéziste refusa de redescendre. Sa dernière représentation au Grand Théâtre de Livourne venait de se terminer et il devait le soir même repartir en voiture pour Tarbes. Malgré les supplications de Rorschash et du directeur du music-hall, auxquelles se joignirent bientôt les appels de plus en plus exaltés du reste de la troupe, des musiciens, des employés et techniciens du théâtre, et de la foule qui avait commencé à sortir mais s’était arrêtée et était revenue en entendant toutes ces clameurs, l’acrobate coupa orgueilleusement la corde qui lui aurait permis de redescendre et se mit à exécuter sur un rythme de plus en plus rapide une succession ininterrompue de grands soleils. Cette ultime performance dura deux heures et provoqua dans la salle cinquante-trois évanouissements. La police dut intervenir. En dépit des mises en garde de Rorschash, les policiers amenèrent une grande échelle de pompiers et commencèrent à l’escalader. Ils n’arrivèrent même pas à mi-parcours : le trapéziste ouvrit les mains et avec un long hurlement alla s’écraser sur le sol au terme d’une impeccable parabole.

 

Quand il eut dédommagé les directeurs qui depuis des mois se disputaient l’acrobate, il resta à Rorschash quelques liquidités qu’il décida d’investir dans l’export-import. Il acheta tout un lot de machines à coudre et les convoya jusqu’à Aden, espérant les échanger contre des parfums et des épices. Il en fut dissuadé par un commerçant dont il fit la connaissance pendant la traversée et qui pour sa part trimbalait divers instruments et ustensiles en cuivre, du culbuteur de soupape aux spirales d’alambics en passant par les tamis à perles, les sauteuses et les turbotières. Le marché des épices, lui expliqua ce commerçant, et plus généralement de tout ce qui concernait les échanges entre l’Europe et le Moyen-Orient était étroitement contrôlé par des trusts anglo-arabes qui n’hésitaient pas, pour conserver leur monopole, à aller jusqu’à l’élimination physique de leurs moindres concurrents. Par contre le commerce entre l’Arabie et l’Afrique noire était beaucoup moins surveillé et offrait l’occasion d’affaires fructueuses. En particulier le trafic des cauris : ces coquillages, on le sait, servent encore de monnaie d’échange à de nombreuses populations africaines et indiennes. Mais l’on ignore, et c’est là qu’il y avait gros à gagner, qu’il existe diverses sortes de cauris, diversement appréciées selon les tribus. Ainsi les cauris de la mer Rouge (Cyprœa turdus) sont extrêmement cotés dans les Comores où il serait facile de les échanger contre des cauris indiens (Cyprœa caput serpentis) au taux tout à fait avantageux de quinze caput serpentis pour un turdus. Or, non loin de là, à Dar es-Salam, le cours des caput serpentis est continuellement en hausse et il n’est pas rare de voir des transactions se faire sur la base de un caput serpentis pour trois Cyprœa moneta. Cette troisième espèce de cauri est appelée communément la monnaie-cauri : c’est assez dire qu’elle est presque partout négociable ; mais en Afrique occidentale, au Cameroun et au Gabon surtout, elle est tellement estimée que certaines peuplades vont jusqu’à la payer au poids de l’or. On pouvait espérer, tous frais compris, décupler sa mise. L’opération ne présentait aucun risque mais exigeait du temps. Rorschash, qui ne se sentait pas l’étoffe d’un grand voyageur n’était pas trop tenté, mais l’assurance du commerçant l’impressionna assez pour qu’il accepte sans hésiter l’offre d’association qu’il lui fit lorsqu’ils débarquèrent à Aden.

Les transactions se déroulèrent exactement comme le commerçant les avait prévues. À Aden, ils échangèrent sans difficulté leurs stocks de cuivre et de machines à coudre contre quarante caisses de Cyprœa turdus. Ils repartirent des Comores avec huit cents caisses de caput serpentis, leur seul problème ayant été de se procurer du bois pour lesdites caisses. À Dar es-Salam, ils frétèrent une caravane de deux cent cinquante chameaux pour traverser le Tanganyika avec leurs mille neuf cent quarante caisses de monnaie-cauri, atteignirent le grand fleuve Congo et le descendirent presque jusqu’à son embouchure, en quatre cent soixante-quinze jours, dont deux cent vingt et un jours de navigation, cent trente-sept jours de transbordements par voie ferrée, vingt-quatre jours de transbordements à dos d’homme, et quatre-vingt-treize jours d’attente, de repos, d’inaction forcée, de palabres, de conflits administratifs, d’incidents et d’ennuis divers, le tout constituant d’ailleurs une performance remarquable.

Il y avait un peu plus de deux ans et demi qu’ils avaient débarqué à Aden. Ce qu’ils ignoraient — et comment Dieu auraient-ils pu le savoir ! — c’est qu’au moment même où ils arrivaient en Arabie, un autre Français, nommé Schlendrian, quittait le Cameroun après l’avoir inondé de monnaie-cauri en provenance de Zanzibar, provoquant dans toute l’Afrique occidentale et centrale une dépréciation sans appel. Non seulement les cauris de Rorschash et de son associé n’étaient plus négociables, mais ils étaient devenus dangereux : les autorités coloniales françaises estimèrent, à juste titre, que la mise sur le marché de sept cents millions de coquillages — plus de trente pour cent de la masse globale de cauris servant aux échanges dans toute l’A. O. F. — allait déclencher une catastrophe économique sans précédent (le seul bruit qui en courut provoqua des perturbations dans le cours des denrées coloniales, perturbations dans lesquelles certains économistes s’accordent à voir l’une des causes princeps du krach de Wall Street) : les cauris furent donc mis sous séquestre ; Rorschash et son compagnon se virent courtoisement mais fermement invités à prendre le premier paquebot en partance pour la France.

 

Rorschash aurait tout fait pour se venger de Schlendrian, mais il ne parvint pas à retrouver sa trace. Tout ce qu’il réussit à apprendre, c’est qu’il y avait effectivement eu, pendant la guerre de 1870, un général Schlendrian. Mais il était mort depuis longtemps et n’avait apparemment pas laissé de descendants.

Dans les années qui suivirent, Rorschash survécut sans qu’on sache très exactement comment. Lui-même reste extrêmement discret sur ce point dans ses souvenirs. Aux débuts des années trente, il écrivit un roman qui s’inspirait largement de son aventure africaine. Le roman parut en mille neuf cent trente-deux, aux Éditions du Tonneau, sous le titre L’Or africain. L’unique critique qui en rendit compte le compara au Voyage au bout de la nuit qui était sorti à peu près au même moment.

Le roman eut peu d’audience, mais il permit à Rorschash de s’introduire dans les milieux littéraires. Quelques mois plus tard, il fonda une revue qu’il intitula, assez bizarrement, Préjugés, voulant sans doute signifier par là que la revue n’en avait pas. La revue parut jusqu’à la guerre, à raison de quatre numéros par an. Elle publia plusieurs textes d’auteurs dont certains s’imposèrent par la suite. Bien que Rorschash se montre sur ce point très avare de précisions, il est plus que vraisemblable de penser qu’il s’agissait d’une publication à compte d’auteur. En tout cas, de toutes ses entreprises d’avant-guerre, c’est la seule dont il ne dise pas qu’elle a totalement échoué.

Certains racontent qu’il fit la guerre dans les Forces Françaises Libres et que plusieurs missions de caractère diplomatique lui furent confiées. D’autres affirment au contraire qu’il collabora avec les Forces de l’Axe et qu’il dut se réfugier après la guerre en Espagne. Ce qui est sûr, c’est qu’il revint en France, riche et prospère, et même marié, au début des années soixante. C’est à cette époque où, comme il le rappelle plaisamment, il suffisait de s’installer dans un des innombrables bureaux vacants de la toute nouvelle Maison de la Radio pour devenir producteur, qu’il commença à travailler pour la télévision. C’est à cette époque également qu’il racheta à Olivier Gratiolet les deux derniers appartements que celui-ci possédait encore dans l’immeuble en dehors du petit logement qu’il occupait lui-même. Il les fit réunir en un prestigieux duplex que La Maison française, Maison et Jardin, Forum, Art et Architecture d’aujourd’hui et autres revues spécialisées sont plusieurs fois venues photographier.

Valène se souvient encore de la première fois où il le vit. C’était un de ces jours, où, pour ne pas changer, l’ascenseur était en panne. En sortant de chez lui, il était allé voir Winckler et en descendant les escaliers était passé devant la porte du nouvel arrivant. Elle était grande ouverte. Des ouvriers allaient et venaient dans le grand vestibule et Rorschash écoutait en se grattant la tête les conseils que lui donnait son décorateur. Il avait alors le genre américain, avec des chemises à ramages, des mouchoirs en guise de foulard, et des gourmettes au poignet. Plus tard il a donné dans le type vieux lion fatigué, vieux solitaire ayant roulé sa bosse, plus à l’aise chez les Bédouins du Désert que dans les salons parisiens : pataugas, blousons de peau, chemises de lin gris.

C’est aujourd’hui un vieillard malade, presque continuellement astreint à des séjours en clinique ou à de longues convalescences. Sa misanthropie est toujours aussi proverbiale mais trouve de moins en moins à s’exercer.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

RORSCHASH, R. Mémoires d’un lutteur. Paris, Gallimard, 1974. RORSCHASH, R. L’or africain, roman. Paris, Éd. du Tonneau, 1932.

GÉNÉRAL A. COSTELLO. L’offensive Schlendrian aurait-elle pu sauver Sedan ? Rev. Hist. Armées 7, 1907.

LANDÈS, D. The Cauri System and African Banking. Harvard. J. Économ. 48, 1965.

ZGHAL, A. Les systèmes d’échanges inter-africains. Mythes et réalités. Z. f. Ethnol. 194, 1971.

 

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