La Vie mode d'emploi
CHAPITRE LXIX Altamont, 4
CHAPITRE LXIX
Altamont, 4
Le bureau de Cyrille Altamont : un parquet à chevrons soigneusement ciré, un papier peint décoré de grands pampres rouge et or, et quelques meubles composant un bel ensemble Regency, lourd et cossu : un bureau ministre à neuf tiroirs, en acajou, au dessus recouvert de moleskine sombre, un fauteuil basculant et pivotant, en ébène capitonné de cuir, en forme de fer à cheval, un petit siège de repos, genre Récamier, en bois de rose, avec des sabots de laiton en forme de griffes. Sur le mur de droite, une grande bibliothèque vitrée avec une corniche en col de cygne. En face, un grand portulan en papier toilé, encadré de baguettes en bois, reproduction un peu jaunie de
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Sur le mur du fond, à gauche de la porte donnant sur le vestibule, trois tableaux d’un format à peu près identique : le premier est le portrait par Morrell d’Hoaxville, peintre anglais du siècle dernier, des frères Dunn, clergymen du Dorset, experts, l’un et l’autre en d’obscures matières, la paléopédologie et les harpes éoliennes. Herbert Dunn, le spécialiste des harpes éoliennes est à gauche : c’est un homme de haute taille, maigre, vêtu d’un costume de flanelle noire, portant un collier de barbe rousse et des lunettes ovales sans monture. Jeremie Dunn, le paléopédologue, est un petit homme rond, représenté dans son costume de travail, c’est-à-dire équipé pour une expédition sur le terrain avec un havresac de soldat, une chaîne d’arpenteur, une lime, des pinces, une boussole et trois marteaux passés dans sa ceinture, plus un bâton de marche plus haut que lui, à la longue pointe de fer, dont, la main haut levée, il agrippe le pommeau.
Le second est une œuvre du peintre américain Organ Trapp, dont Hutting fit faire la connaissance aux Altamont il y a une dizaine d’années à Corfou. Elle montre dans tous ses détails une station-service de Sheridan, Wyoming : une poubelle verte, des pneus à vendre, très noirs avec des flancs très blancs, des bidons d’huile resplendissants, une glacière vermillon avec des boissons assorties.
La troisième œuvre est un dessin signé Priou et intitulé L’ouvrier ébéniste de la rue du Champ-de-Mars : un jeune garçon d’une vingtaine d’années, vêtu d’un chandail chiné et d’un pantalon retenu par une ficelle, se chauffe à un feu de copeaux.
Au-dessous du tableau d’Organ Trapp se trouve une petite table à deux étagères : sur la tablette inférieure est posé un échiquier dont les pièces reproduisent la situation après le dix-huitième coup noir de la partie disputée à Berlin en 1852 entre Anderssen et Dufresne, juste avant qu’Anderssen n’entreprenne cette brillante combinaison de mat qui a fait donner à la partie le surnom de « Toujours jeune » :
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Sur la tablette supérieure sont posés un téléphone blanc et un vase au profil trapézoïdal débordant de glaïeuls et de chrysanthèmes.
Le bureau ne sert pratiquement plus jamais à Cyrille Altamont qui a transporté dans l’appartement de fonction qui lui est alloué à Genève tous les livres et tous les objets qui lui sont nécessaires ou qui lui tiennent à cœur. Il ne reste dans cette pièce désormais presque toujours vide que des choses figées et mortes, des meubles aux tiroirs nets et dans la bibliothèque fermée à clé des livres jamais ouverts : le Grand Larousse universel du XIXe siècle relié en maroquin vert, les œuvres complètes de La Fontaine, de Musset, des Poètes de la Pléiade et de Maupassant, plusieurs collections reliées de revues de bon ton : Preuves, Encounter, Merkur, la Nef, Icarus, Diogène, le Mercure de France, et quelques livres d’art et éditions de luxe, dont un Songe d’une nuit d’été romantique avec des gravures sur acier d’Helena Richmond, La Vénus à la fourrure de Sacher Masoch, présenté dans un coffret de vison sur lequel les lettres du titre semblent avoir été marquées au fer rouge, et la partition manuscrite de Incertum, opus 74 de Pierre Block pour voix humaines et percussions, reliée dans une peau de buffle incrustée d’os et d’ivoire.
On finit d’installer la pièce pour la réception. Deux maîtres d’hôtel, tout de noir vêtus, étalent sur le bureau une grande nappe blanche. S’encadrant dans la porte, un serveur en bras de chemise s’apprête, dès qu’ils auront fini, à venir disposer sur la table le contenu de ses deux paniers : des bouteilles de jus de fruits et deux jattes octaédriques en faïence bleue remplies de salade de riz décorée d’olives, d’anchois, d’œufs durs, de crevettes et de tomates.
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