La Vie mode d'emploi
CHAPITRE LII Plassaert, 2
CHAPITRE LII
Plassaert, 2
Une des pièces de l’appartement des Plassaert : c’est la première qu’ils occupèrent, il y a un peu plus de treize ans, un an avant la naissance de leur enfant. Quelques années plus tard, Troyan mourut et ils achetèrent sa mansarde au gérant. Ensuite ils rachetèrent aux Marquiseaux la pièce au fond du couloir : elle était occupée par un vieil homme nommé Troquet, qui vivotait en récupérant les bouteilles vides ; il se faisait rembourser la consigne et il en gardait quelques-unes dans lesquelles il introduisait des petits bonshommes en liège représentant des buveurs, des boxeurs, des marins, Maurice Chevalier, le général de Gaulle, etc., qu’il allait vendre le dimanche aux badauds des Champs-Élysées. Les Plassaert entamèrent immédiatement une procédure d’expulsion parce que Troquet ne payait pas régulièrement son loyer, et comme Troquet était un semi-clochard, ils obtinrent très facilement gain de cause.
Dans la première de leurs chambres vécut jadis pendant environ deux ans un curieux jeune homme qui s’appelait Grégoire Simpson. Il était étudiant en histoire. Pendant quelque temps il travailla comme sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra. Son travail n’était pas d’un intérêt fabuleux : un riche amateur, Henri Astrat, avait légué à la Bibliothèque une collection de documents qu’il avait constituée pendant quarante ans de sa vie. Passionné d’opéra, Henri Astrat n’avait pratiquement pas manqué une première depuis mille neuf cent dix, n’hésitant pas à traverser la Manche, et même, en deux ou trois occasions, l’Atlantique, pour aller écouter Furtwängler diriger Le Ring, la Tebaldi chanter Desdé-mone ou la Callas Norma.
À l’occasion de chaque représentation, Astrat constituait un dossier de presse auquel venaient s’ajouter le programme — abondamment dédicacé par le chef et les interprètes — et, selon les cas, divers éléments des costumes et des décors : les bretelles violettes de Mario del Monaco dans le rôle de Rodolfo (La Bohème, Covent Garden, Opéra de Naples, 1946), la baguette de Victor de Sabata, la partition de Lohengrin annotée par Heinz Tietjen pour la mise en scène historique qu’il en donna à Berlin en 1929, les maquettes d’Emil Preetorius pour les décors de cette même représentation, le moule de faux marbre que Karl Böhm fit porter à Haig Clifford pour le rôle du Commandeur dans le Don Giovanni qu’il monta au Mai Musical d’Urbino, etc.
Le legs d’Henri Astrat s’accompagnait d’une rente conséquente destinée à subventionner la poursuite de cet argus spécialisé qui n’avait nulle part au monde son équivalent. La Bibliothèque de l’Opéra put ainsi fonder un Fonds Astrat, consistant en trois salles d’exposition et de lecture surveillées par deux gardiens, et en deux bureaux occupés, l’un par un conservateur, l’autre par une sous-bibliothécaire et un sous-bibliothécaire adjoint à temps partiel. Le conservateur — un professeur d’histoire de l’art spécialisé dans les Fêtes de la Renaissance — recevait les personnalités habilitées à consulter le fonds — chercheurs, critiques dramatiques, historiens du spectacle, musicologues, metteurs en scène, décorateurs, musiciens, costumiers, interprètes, etc. — et organisait des expositions (Hommage au MET, Centenaire de la Traviata, etc.) ; la sous-bibliothécaire lisait presque tous les quotidiens parisiens et un nombre relativement important d’hebdomaires, magazines, revues et publications diverses, et encadrait d’un trait de crayon rouge tout article traitant de l’opéra en général (Va-t-on fermer l’Opéra ?, Projets pour l’Opéra, Où en est l’Opéra, Le Fantôme de l’Opéra : la réalité et la légende, etc.) ou d’un opéra en particulier ; le sous-bibliothécaire adjoint à temps partiel découpait les articles encadrés de rouge et les mettait, sans les coller, dans des « chemises provisoires » (CP) fermées par des élastiques ; au bout d’un temps variable, mais n’excédant pas généralement six semaines, on sortait les coupures de presse (dont l’abréviation était également CP) des CP, on les collait sur des feuilles de papier blanc 21 x 27, en écrivant, en haut et à gauche, à l’encre rouge, le titre de l’œuvre, en majuscules soulignées deux fois, le genre (opéra, opéra-comique, opéra bouffe, oratorio dramatique, vaudeville, « opérette, etc.), le nom du compositeur, le nom du chef d’orchestre, le nom du metteur en scène, le nom de la salle, en majuscules soulignées une fois, et la date de la première représentation publique ; les coupures ainsi collées étaient alors remises dans leurs chemises, mais celles-ci, au lieu d’être fermées avec des élastiques, l’étaient désormais par des cordonnets en lin, ce qui en faisait des « dossiers en attente » (DEA) que l’on rangeait dans une armoire vitrée du bureau de la sous-bibliothécaire et du sous-bibliothécaire adjoint à temps partiel (SB2ATP) ; au bout de quelques semaines, lorsqu’il était devenu depuis longtemps évident que l’on ne consacrerait plus d’articles à la représentation en question, on transférait le DEA dans une des grandes armoires grillagées des salles d’exposition et de lecture où il devenait enfin un « dossier en place » (DEP) relevant du même régime que le reste du Fonds Astrat c’est-à-dire, en l’occurrence, « consultable sur place sur présentation d’une carte permanente ou d’une autorisation particulière délivrée par le Conservateur administrateur du Fonds » (Extrait des Statuts, article XVIII, § 3, alinéa c.)
Ce poste à temps partiel ne fut malheureusement pas renouvelé. Un contrôleur financier appelé à découvrir l’origine de l’inexplicable déficit enregistré d’année en année par les bibliothèques en général et par la Bibliothèque de l’Opéra en particulier, émit dans son rapport l’opinion que deux gardiens pour trois salles c’était trop, et que cent soixante-quinze francs dix-huit centimes par mois pour découper des articles dans des journaux, c’est cent soixante-quinze francs dix-huit centimes inutilement dépensés, attendu que cet unique gardien qui n’aurait rien d’autre à faire qu’à garder, pourrait tout aussi bien découper en gardant. La sous-bibliothécaire, une dame timide de cinquante ans avec de grands yeux tristes et une prothèse auditive, tenta d’expliquer que le va-et-vient des CP et des DEA entre son bureau et les salles d’exposition et de lecture allait être une source continuelle d’ennuis risquant de porter gravement préjudice aux DEP — ce qui se vérifia par la suite — mais le conservateur, trop content de conserver ne serait-ce que son poste, abonda dans le sens du contrôleur et « résolu à endiguer l’hémorragie financière chronique » de son service décida 1) qu’il n’y aurait plus qu’un seul gardien, 2) qu’il n’y aurait plus de sous-bibliothécaire adjoint à temps partiel (SB2ATP), 3) que les salles d’exposition et de lecture ne seraient ouvertes que trois après-midi par semaine, 4) que la sous-bibliothécaire elle-même découperait les articles qu’elle jugerait « les plus importants » et donnerait les autres à découper au gardien, et enfin, 5) que par souci d’économie, les coupures seraient désormais collées recto verso.
Grégoire Simpson finit l’année scolaire en trouvant divers travaux temporaires : il fit visiter des appartements à vendre invitant les éventuels acheteurs à monter sur des tabourets de cuisine pour qu’ils puissent se rendre compte par eux-mêmes qu’en penchant un peu la tête ils avaient vue sur le Sacré-Cœur, il s’essaya au porte-à-porte, proposant dans les étages des « livres d’art » ou d’horribles encyclopédies préfacées par des sommités gâtifiantes, des sacs à main dégriffés qui copiaient mal des modèles médiocres, des journaux « jeunes » du style « Vous aimez les étudiants ? », des napperons brodés dans des orphelinats, des paillassons tressés par des aveugles. Et Morellet, son voisin, qui venait d’avoir l’accident qui le privait de ses trois doigts, le chargea de placer dans le quartier ses savons, ses cônes anti-odorants, ses rondelles tue-mouches et ses shampooings à cheveux et à moquette.
L’année suivante, Grégoire Simpson obtint une bourse dont le montant, bien que peu élevé, lui permettait au moins de survivre sans avoir absolument besoin de se trouver du travail. Mais au lieu de se consacrer à ses études et de finir sa licence, il tomba alors dans une sorte de neurasthénie ; une léthargie singulière dont apparemment rien ne parvint à le réveiller. Ceux qui eurent l’occasion de le rencontrer à cette époque eurent l’impression qu’il vivait en état d’apesanteur, une sorte d’absence sensorielle, une espèce d’indifférence à tout : au temps qu’il faisait, à l’heure qu’il était, aux informations que le monde extérieur continuait à lui faire parvenir mais qu’il semblait de moins en moins disposé à recevoir : il se mit à mener une sorte de vie uniforme, s’habillant toujours de la même façon, mangeant tous les jours dans la même friterie, debout au comptoir, le même repas : un complet, c’est-à-dire un steack-frites, un grand verre de vin rouge, un café, lisant tous les soirs au fond d’un café Le Monde ligne à ligne, et passant des journées entières à faire des réussites ou à laver trois de ses quatre paires de chaussettes ou une de ses trois chemises dans une bassine de matière plastique rose.
Ensuite vint l’époque des grandes promenades dans Paris. Il se laissait dériver, allait au hasard, plongeait dans la cohue des sorties de bureaux. Il longeait les devantures, entrait dans toutes les galeries d’art, traversait lentement les passages couverts du neuvième arrondissement, s’arrêtait devant tous les magasins. Il regardait avec la même application les commodes rustiques des marchands de meubles, les pieds de lit et les ressorts des matelassiers, les couronnes artificielles des pompes funèbres, les tringles à rideaux des merciers, les cartes à jouer « érotiques » avec des pin-up hyper-mamelues des marchands d’articles de Paris (Mann sprich deutche, English speaken), les photos jaunies d’un studio d’Art : un marmot à visage de pleine lune habillé d’un costume marin de confection, un petit garçon laid en casquette de cricket, un adolescent au nez épaté, un homme avec un air de bouledogue à côté d’une voiture tout battant neuf ; la cathédrale de Chartres en saindoux d’un charcutier, les cartes de visite humoristiques des Farces et Attrapes
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les cartes de visite pâlies, les modèles d’en-tête, les faire-part des graveurs :
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Parfois il s’imposait des tâches ridicules, comme de dénombrer tous les restaurants russes du XVIIe arrondissement et de combinerun itinéraire qui les réunirait sans jamais se croiser, mais le plus souvent il se choisissait un but dérisoire — le cent quarante-septième banc, le huit mille deux cent trente-septième pas — et il passait quelques heures assis sur un banc de lattes vertes aux pieds de fonte sculptés en forme de pattes de lion, quelque part vers Denfert-Rochereau ou Château-Landon, ou se plantait comme une statue en face d’un marchand de fournitures pour vitrines montrant dans la sienne non seulement des mannequins à taille de guêpe et des présentoirs ne présentant qu’eux-mêmes, mais toute une gamme de calicots, d’étiquettes et de panonceaux
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qu’il regardait pendant des minutes entières comme s’il n’en finissait pas de ruminer sur le paradoxe logique inhérent à ce genre de vitrine.
Plus tard il se mit à rester chez lui, perdant petit à petit toute conscience du temps. Un jour son réveil s’arrêta à cinq heures et quart et il négligea de le remettre en marche : parfois sa lumière restait allumée toute la nuit ; parfois, une journée, deux journées, trois journées et jusqu’à une semaine entière pouvaient se passer sans qu’il quitte sa chambre autrement que pour aller aux waters au fond du couloir. Parfois il sortait vers dix heures du soir et revenait le lendemain matin, identique à lui-même, n’ayant apparemment pas souffert de sa nuit blanche ; il allait voir des films dans des cinémas crasseux des grands boulevards, puant le désinfectant ; il traînait dans les cafés qui ne ferment jamais la nuit, passant des heures à jouer au billard électrique ou à regarder d’un œil torve par-dessus un café perco les fêtards en goguette, les soûlots tristes, les bouchers obèses, les marins et les filles.
Les derniers six mois, il ne sortit pratiquement plus jamais de sa chambre. De temps en temps on le rencontrait chez la boulangère de la rue Léon-Jost (que presque tout le monde à cette époque appelait encore la rue Roussel) ; il posait sur la plaque de verre du comptoir une pièce de vingt centimes et si la boulangère levait vers lui un regard interrogatif — ce qui lui arriva quelques fois au début — il se contentait de désigner d’un mouvement de tête les baguettes rangées dans leurs paniers d’osier tout en faisant avec la main gauche une espèce de geste de ciseaux qui voulait dire qu’il n’en voulait qu’une demie.
Il n’adressait plus la parole à personne et quand on lui parlait il répondait seulement par une sorte de grognement sourd qui décourageait vite toute tentative de conversation. De temps en temps, on le voyait qui entrebâillait sa porte pour regarder s’il n’y avait personne au poste d’eau sur le palier avant d’aller y remplir sa bassine de matière plastique rose.
Un jour Troyan, son voisin de droite, qui rentrait chez lui vers deux heures du matin, s’aperçut qu’il y avait encore de la lumière dans la chambre du jeune étudiant ; il frappa, sans obtenir de réponse, frappa encore, attendit un instant, poussa la porte qui n’était pas vraiment fermée, et découvrit Grégoire Simpson, couché en chien de fusil sur son lit, tout habillé, les yeux grands ouverts, fumant une cigarette serrée entre son médius et son annulaire et se servant d’une vieille pantoufle comme cendrier. Il ne leva pas les yeux quand Troyan entra, il ne répondit pas quand le libraire lui demanda s’il se sentait malade, s’il voulait un verre d’eau, s’il avait besoin de quelque chose, et c’est seulement quand l’autre lui toucha légèrement l’épaule comme s’il voulait se persuader qu’il n’était pas mort, qu’il se retourna d’un seul mouvement contre la cloison en murmurant : « Foutez-moi la paix. »
Il disparut pour de bon quelques jours plus tard, et nul ne sut jamais ce qu’il était devenu. L’opinion qui prévalut dans l’immeuble fut qu’il s’était suicidé, et certains assurèrent même qu’il l’avait fait en se jetant sous un train du haut du pont Cardinet. Mais personne ne put en fournir la preuve.
Au bout d’un mois, le gérant, qui était propriétaire de la chambre, fit apposer des scellés sur la porte ; au bout d’un autre mois il fit constater par huissier que le local était vacant et il jeta les quelques misérables affaires qu’elle contenait : une banquette étroite, à peine assez longue pour servir de lit, une bassine de matière plastique rose, un miroir fêlé, quelques chemises et chaussettes sales, des piles de vieux journaux, un jeu de cinquante-deux cartes, maculées, graisseuses, déchirées, un réveil arrêté à cinq heures et quart, une tige de métal se terminant à un bout par une vis filetée et à l’autre par un clapet à ressort, la reproduction d’un portrait du Quattrocento, un homme au visage à la fois énergique et gras, avec une toute petite cicatrice au-dessus de la lèvre supérieure, une mallette-électrophone gainée de pégamoïd grenat, un radiateur à ailettes, type soufflant, modèle Congo, et quelques dizaines de livres parmi lesquels les Dix-huit leçons sur la Société industrielle, de Raymond Aron, abandonné à la page 112, et le volume VII de la monumentale Histoire de l’Église, de Fliche et Martin, emprunté seize mois plus tôt à la Bibliothèque de l’Institut pédagogique.
En dépit de la consonance de son nom, Grégoire Simpson n’était pas le moins du monde anglais. Il venait de Thonon-les-Bains. Un jour, bien avant que cette hibernation fatale ne s’emparât de lui, il avait raconté à Morellet comment, petit garçon, il jouait du tambour avec les Matagassiers le jour de la mi-carême. Sa mère, qui était couturière, fabriquait elle-même les vêtements traditionnels : le pantalon à carreaux rouges et blancs, l’ample blouse bleue, le bonnet blanc de coton à gland, et son père lui achetait, dans une belle boîte ronde décorée d’arabesques, le masque de carton qui ressemblait à une tête de chat. Fier comme Artaban et sérieux comme un pape, il parcourait avec le cortège les rues de la vieille ville, de la place du Château à la porte des Allinges et de la porte de Rives à la rue Saint-Sébastien avant d’aller dans la ville haute, aux Belvédères, s’empiffrer de jambon cuit au genièvre en l’arrosant de grandes rasades de Ripaille, ce vin blanc clair comme de l’eau de glacier et sec comme une pierre à fusil.
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