La Vie mode d'emploi
CHAPITRE XXVII Rorschash, 3
CHAPITRE XXVII
Rorschash, 3
Ce sera quelque chose comme un souvenir pétrifié, comme un de ces tableaux de Magritte où l’on ne sait pas très bien si c’est la pierre qui est devenue vivante ou si c’est la vie qui s’est momifiée, quelque chose comme une image fixée une fois pour toutes, indélébile : cet homme assis, la moustache tombante, les bras croisés sur la table, son cou de taureau jaillissant d’une chemise sans col, et cette femme, près de lui, les cheveux tirés, avec sa jupe noire, et son corsage à fleurs, debout derrière lui, le bras gauche posé sur son épaule, et les deux jumeaux, debout devant la table, se tenant par la main, avec leur costume marin à culottes courtes, leur brassard de premier communiant, leurs chaussettes leur tombant sur les chevilles, et la table, avec sa nappe en toile cirée, avec la cafetière d’émail bleu et la photo du grand-père dans son cadre ovale, et la cheminée avec, entre les deux pots à pieds coniques, décorés de chevrons noirs et blancs, plantés de touffes bleuâtres de romarin, la couronne de mariée sous son oblongue cloche de verre, avec ses fausses fleurs d’oranger — gouttes de coton roulé trempées dans de la cire —, son support perlé, ses décors de guirlandes, d’oiseaux et de miroirs.
Dans les années cinquante, bien avant que Gratiolet ne vende à Rorschash les deux appartements superposés qu’il allait aménager en duplex, une famille italienne, les Grifalconi, vécut quelque temps au quatrième gauche. Emilio Grifalconi était un ébéniste de Vérone, spécialisé dans la restauration des meubles, qui était venu à Paris pour travailler à la remise en état du mobilier du château de la Muette. Il était marié à une jeune femme de quinze ans plus jeune que lui, Laetizia, avec qui il avait eu, trois ans auparavant, deux jumeaux.
Laetizia, dont la beauté sévère et presque sombre fascinait l’immeuble, la rue et le quartier, promenait tous les après-midi ses enfants au parc Monceau dans un double landau spécialement conçu à l’usage des jumeaux. C’est sans doute au cours de ces promenades quotidiennes qu’elle rencontra l’un des hommes que sa beauté avait le plus bouleversé. Il s’appelait Paul Hébert, et habitait lui aussi l’immeuble, au cinquième droite. Pris le sept octobre 1943 alors qu’il venait d’avoir dix-huit ans, dans la grande rafle du boulevard Saint-Germain après l’attentat qui avait coûté la vie au capitaine Dittersdorf et aux lieutenants Nebel et Knödelwurst, Paul Hébert avait été déporté quatre mois plus tard à Buchenwald. Libéré en quarante-cinq, soigné pendant près de sept ans dans un sanatorium des Grisons, il n’était revenu que récemment en France et était devenu professeur de physique et chimie au collège Chaptal où ses élèves, évidemment, n’avaient pas tardé à le surnommer pH.
Leur liaison qui, sans être délibérément platonique, se limitait vraisemblablement à de brèves étreintes et à des serrements de mains furtifs, durait depuis près de quatre ans lorsque, à la rentrée 1955, pH fut muté à Mazamet à la demande expresse de ses médecins qui lui ordonnaient un climat sec et semi-montagneux.
Pendant plusieurs mois il écrivit à Laetizia, la suppliant de venir, elle s’y refusant chaque fois. Le hasard voulut que le brouillon d’une de ses lettres à elle tombât entre les mains de son mari :
« Je suis triste, ennuyée, horriblement agacée. Je redeviens
comme il y a deux ans, d’une sensibilité douloureuse. Tout me fait mal et me déchire. Tes deux dernières lettres m’ont fait battre le cœur à me le rompre. Elles me remuent tant ! Quand dépliant leurs plis le parfum du papier me monte aux narines et que la senteur de tes phrases caressantes me pénètre le cœur. Ménage-moi ; tu me donnes le vertige avec ton amour ! Il faut bien nous persuader pourtant que nous ne pouvons vivre ensemble. Il faut se résigner à une existence plus plate et plus pâle. Je voudrais te voir en prendre l’habitude, que mon image au lieu de te brûler te réchauffe, qu’elle te console au lieu de te désespérer. Il le faut. Nous ne pouvons être toujours dans cette convulsion de l’âme dont les abattements qui la
suivent sont la mort. Travaille, pense à autre chose. Toi qui as tant d’intelligence, emploies-en un peu à être plus tranquille. Moi ma force est à bout. Je me sentais bien du courage pour moi seule, mais pour deux ! Mon métier est de soutenir tout le monde, j’en suis brisée, ne m’afflige plus par tes emportements qui me font me maudire moi-même sans que pourtant j’y voie de remèdes… »
Emilio ne savait évidemment pas à qui s’adressait ce brouillon inachevé. Sa confiance en Laetizia était telle qu’il pensa d’abord qu’elle avait simplement recopié un roman-photo, et si Laetizia avait voulu le lui faire croire, elle y serait parvenue sans aucun mal. Mais Laetizia, si elle avait été capable, pendant toutes ces années, de dissimuler la vérité, n’était pas capable de la déguiser. Interrogée par Emilio, elle lui avoua avec une tranquillité effrayante que son souhait le plus cher était de retrouver Hébert, mais qu’elle s’y refusait à cause de lui et des jumeaux.
Grifalconi la laissa partir. Il ne se suicida pas, ne sombra pas dans l’alcoolisme, mais s’occupa des jumeaux avec une attention inflexible, les amenant chaque matin à l’école avant d’aller à son travail, allant les rechercher le soir, faisant le marché, préparant la cuisine, les baignant, leur coupant leur viande, surveillant leurs devoirs, leur lisant des histoires avant qu’ils s’endorment allant le samedi après-midi avenue des Ternes leur acheter des chaussures, des duffle-coats, des chemisettes, les envoyant au catéchisme, leur faisant faire leur communion solennelle.
En 1959, lorsque son contrat avec le Ministère des Affaires culturelles — dont dépendait la remise à neuf du château de la Muette — vint à expiration, Grifalconi repartit à Vérone avec ses enfants. Mais quelques semaines auparavant il alla trouver Valène et lui commanda un tableau. Il voulait que le peintre le représente, lui, avec sa femme et les deux jumeaux. Ils seraient tous les quatre dans leur salle à manger. Lui serait assis ; elle aurait sa jupe noire et son corsage à fleurs, elle serait debout derrière lui, sa main gauche posée sur son épaule gauche à lui dans un geste plein de confiance et de sérénité, les deux jumeaux auraient leur beau costume de marin et leur brassard de premier communiant et il y aurait sur la table la photo de son grand-père qui visita les Pyramides et sur la cheminée la couronne de mariée de Laetizia et les deux pots de romarin qu’elle aimait tant.
Valène ne fit pas un tableau mais un dessin à la plume avec des encres de couleur. Faisant poser Emilio et les jumeaux, se servant pour Laetizia de quelques photos déjà anciennes, il fignola soigneusement les détails demandés par l’ébéniste : les petites fleurs mauves et bleues du corsage de Laetizia, le casque colonial et les guêtres de l’ancêtre, les ors fastidieux de la couronne de mariée, les plis damassés des brassards des jumeaux.
Emilio fut si content du travail de Valène qu’il tint non seulement à le payer mais à lui faire cadeau de deux objets auxquels il était par-dessus tout attaché : il fit venir le peintre chez lui et posa sur la table un coffret oblong en cuir vert. Ayant allumé un projecteur accroché au plafond pour éclairer le coffret, il l’ouvrit : une arme reposait sur la doublure d’un rouge éclatant, sa poignée lisse en frêne, sa lame plate, falciforme, en or. « Savez-vous ce que c’est ? » demanda-t-il. Valène leva les sourcils en signe d’ignorance. « C’est la serpe d’or, la serpe dont les druides gaulois se servaient pour cueillir le gui. » Valène regarda Grifalconi d’un air incrédule mais l’ébéniste ne parut pas se démonter. « Le manche, c’est moi qui l’ai fabriqué, bien sûr, mais la lame est authentique ; elle a été trouvée dans une tombe aux environs d’Aix ; il paraît qu’elle est caractéristique du travail des Salyens. » Valène examina la lame de plus près ; sept minuscules gravures étaient finement ciselées sur une des faces, mais il ne parvint pas à voir ce qu’elles représentaient, même en s’aidant d’une forte loupe ; il vit seulement que sur plusieurs d’entre elles, il y avait vraisemblablement une femme aux cheveux très longs.
Le second objet était plus étrange encore. Lorsque Grifalconi le sortit de sa caisse capitonnée, Valène crut d’abord qu’il s’agissait d’un bouquet de corail. Mais Grifalconi secoua la tête : dans les combles du château de la Muette, il avait trouvé les vestiges d’une table ; le plateau, ovale, merveilleusement incrusté de nacre, était dans un état de conservation remarquable, mais le piétement central, une lourde colonne fusiforme en bois veiné, se révéla complètement vermoulu ; l’action des vers avait été souterraine, intérieure, suscitant d’innombrables canaux et canalicules remplis de bois pulvérisé. De l’extérieur rien n’apparaissait de ce travail de sape et Grifalconi vit qu’il n’était possible de conserver le pied d’origine qui, presque complètement évidé, était incapable de soutenir le poids du plateau, qu’en le renforçant intérieurement ; en conséquence, après avoir nettoyé par aspiration les canaux de toutes leurs vermoulures, il entreprit d’y injecter sous pression un mélange presque liquide de plomb, d’alun et de fibres d’amiante. L’opération réussit mais il apparut rapidement que, même ainsi consolidé, le pied restait trop fragile et Grifalconi dut se résoudre à le remplacer totalement. C’est alors qu’il eut l’idée de dissoudre le bois qui restait, faisant ainsi apparaître cette fantastique arborescence, trace exacte de ce qu’avait été la vie du ver dans ce morceau de bois, superposition immobile, minérale, de tous les mouvements qui avaient constitué son existence aveugle, cette obstination unique, cet itinéraire opiniâtre, cette matérialisation fidèle de tout ce qu’il avait mangé et digéré, arrachant à la compacité du monde alentour les imperceptibles éléments nécessaires à sa survie, image étalée visible, incommensurablement troublante de ce cheminement sans fin qui avait réduit le bois le plus dur en un réseau impalpable de galeries pulvérulentes.
Grifalconi retourna à Vérone. Une ou deux fois, Valène lui envoya une de ces petites gravures sur linoléum qu’il tirait à l’intention de ses amis pour ses vœux de nouvel an. Mais il ne reçut jamais de réponse. En 1972, une lettre de Vittorio — c’était l’un des deux jumeaux — qui était devenu professeur de taxinomie végétale à Padoue, lui apprit que son père était mort des suites d’un trichinose. De l’autre jumeau, Alberto, la lettre disait seulement qu’il vivait en Amérique du Sud et qu’il se portait bien.
Quelques mois après le départ des Grifalconi, Gratiolet vendit l’appartement qu’ils avaient occupé à Rémi Rorschash. C’est aujourd’hui le rez-de-chaussée du duplex. La salle à manger est devenue un salon. La cheminée sur laquelle Emilio Grifalconi avait fait mettre la couronne de mariée de sa femme et les deux pots de romarin a été modernisée et offre extérieurement l’aspect d’une structure d’acier poli ; le sol est recouvert d’une multitude de tapis de laine à dessins exotiques, empilés les uns sur les autres ; pour seuls meubles, trois fauteuils dits « de metteur en scène », en toile bise et tubes métalliques, qui ne sont en fait que des sièges de camping légèrement améliorés ; de nombreux gadgets américains traînent un peu partout, et en particulier un jeu de jacquet électronique, le Feedback-Gammon, dans lequel les joueurs n’ont plus qu’à lancer les dés et à appuyer sur deux touches correspondant à leurs valeurs numériques, l’avance des dames étant effectuée par des microprocesseurs incorporés dans l’appareil ; les pièces du jeu sont matérialisées par des cercles lumineux se déplaçant sur le damier translucide selon des stratégies optimisées ; chaque joueur disposant à tour de rôle de la meilleure attaque et/ou de la meilleure défense, l’issue la plus fréquente d’une partie est un blocage réciproque des pièces équivalant à un nul.
L’appartement de Paul Hébert, après d’obscures affaires de scellés et de saisies, fut récupéré par le gérant qui le loue. Geneviève Foulerot l’occupe actuellement avec son petit bébé. Laetizia ne revint pas et plus personne n’eut jamais de ses nouvelles. Et c’est grâce au jeune Riri, qui le rencontra par hasard en mille neuf cent soixante-dix, que l’on sut, au moins partiellement, ce qu’était devenu Paul Hébert.
Le jeune Riri, qui a aujourd’hui près de vingt-cinq ans, s’appelle en réalité Valentin, Valentin Collot. C’est le plus jeune des trois enfants d’Henri Collot, le cafetier qui tient le tabac au coin de la rue Jadin et de la rue de Chazelles. Tout le monde a toujours appelé Henri Riri, sa femme Lucienne Madame Riri, leurs deux filles, Martine et Isabelle les petites Riri, et Valentin le jeune Riri, sauf Monsieur Jérôme, l’ancien professeur d’histoire, qui disait plus volontiers « Riri le jeune » et avait même essayé pendant quelque temps d’imposer « Riri II° » mais n’avait été suivi par personne, pas même par Morellet qui était pourtant généralement favorable à ce type d’initiative.
Le jeune Riri, donc, qui avait été pendant un an au collège Chaptal le malheureux élève de pH et qui se souvenait encore avec terreur des joules, des coulombs, des ergs, des dynes, des ohms et des farads et de : acide plus base donne sel plus eau, fit son service à Bar-le-Duc. Un samedi après-midi, alors qu’il se promenait en ville avec cet ennui tenace qui n’appartient qu’aux militaires du contingent, il aperçut son ancien professeur : installé à l’entrée d’un supermarché, habillé en paysan normand avec une blouse bleue, un foulard rouge à carreaux et une casquette, Paul Hébert proposait aux passants des charcuteries régionales, du cidre bouché, des gâteaux bretons, du pain cuit au four à bois. Le jeune Riri, s’approchant de l’étalage, s’acheta quelques tranches de saucisson à l’ail en se demandant s’il allait oser adresser la parole à son ancien prof. Lorsque Paul Hébert lui rendit sa monnaie, leurs regards se croisèrent une fraction de seconde, et le jeune Riri comprit que l’autre s’était senti reconnu, et qu’il le suppliait de partir.
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