La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 90 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE LXXXVIII Altamont, 5

CHAPITRE LXXXVIII

 

Altamont, 5

 

Dans le grand salon des Altamont, deux serviteurs mettent la dernière main aux préparatifs de la réception. L’un, un Noir athlétique portant avec une nonchalance débraillée une livrée Louis XV — jaquette et culottes à fines rayures vertes, bas de coton vert, chaussures à boucles d’argent — soulève, sans efforts apparents, un canapé à trois places, en bois laqué rouge sombre, décoré de feuillages stylisés et d’incrustations en nacre, garni de coussins de chintz ; l’autre, un maître d’hôtel au teint jaune, à la pomme d’Adam proéminente, vêtu d’un costume noir un tout petit peu trop grand pour lui, dispose sur une longue desserte à dessus de marbre, placée contre le mur de droite, plusieurs grands plats de métal anglais couverts de petits sandwiches à la langue écarlate, aux œufs de saumon, à la viande des Grisons, à l’anguille fumée, aux pointes d’asperges, etc.

Au-dessus de la desserte se trouvent deux tableaux signés de J. T. Maston, un peintre de genre d’origine anglaise qui vécut longtemps en Amérique centrale et connut la notoriété au début du siècle : le premier, intitulé l’Apothicaire, représente un homme en redingote verdâtre, chauve, le nez chaussé de lorgnons, le front affligé d’une énorme loupe qui, au fond d’une boutique obscure pleine de grands bocaux cylindriques, semble déchiffrer avec une peine extrême une ordonnance ; le second, le Naturaliste, montre un homme maigre, sec, d’une figure énergique, avec une barbe taillée à l’américaine, c’est-à-dire foisonnant sous son menton. Debout, les bras croisés, il regarde se débattre un petit écureuil prisonnier d’une toile d’araignée à mailles serrées, tendue entre deux tulipiers gigantesques, tissée par une bête hideuse, grosse comme un œuf de pigeon et munie de pattes énormes.

Contre le mur de gauche, sur la tablette d’une cheminée de marbre veiné, deux lampes, aux socles faits de douilles d’obus en cuivre jaune, encadrent une haute cloche de verre qui protège un bouquet de fleurs dont chaque pétale est une fine feuille d’or.

Sur presque toute la longueur du mur du fond est accrochée une tapisserie très détériorée, aux couleurs complètement éteintes. Elle représente très vraisemblablement les Rois Mages : ce sont trois personnages, l’un agenouillé, les deux autres debout, dont un seul est resté à peu près intact : il porte une longue robe avec des manches à crevés ; une épée est pendue à sa taille et il tient dans la main gauche une sorte de drageoir ; il a des cheveux noirs et est coiffé d’un curieux chapeau orné d’un médaillon, tenant à la fois du béret, du tricorne, de la couronne et du bonnet.

 

Au premier plan, un peu à droite et en biais par rapport à la fenêtre, Véronique Altamont est assise à un bureau gainé de cuir agrémenté d’arabesques dorées sur lequel sont étalés plusieurs ouvrages : un roman de Georges Bernanos, La Joie ; Le Village lilliputien, un livre d’enfants sur la couverture duquel on voit quelques maisons miniature, un poste d’incendie, une mairie avec son horloge et des bambins ébahis aux visages couverts de taches de rousseur, à qui des nains porteurs de longues barbes servent des tartines beurrées et des grands verres de lait ; le Dictionnaire des abréviations françaises et latines utilisées au Moyen Âge, d’Espingole, et les Exercices de Diplomatique et de Paléographie médiévales, de Toustain et Tassin, ouverts sur deux fac-similés de textes médiévaux : sur la page de gauche, un contrat-type de location

 

Connue chose soit à tous ceuz qui ces lettres

varront et oiront que li ceuz de Menoalville doit a ceuz di Leglise Dauteri trois sols de tolois à

randre chascun an a dict terme…

 

sur la page de droite un extrait de la Veridicque Histoyre de Philemo et Bauci, de Garin de Garlande : c’est une très libre adaptation de la légende racontée par Ovide, dans laquelle l’auteur, un clerc de Valenciennes qui vécut au XIIE siècle, imagine que Zeus et Mercure ne se contentèrent pas de provoquer un déluge pour inonder les Phrygiens qui leur avaient refusé l’hospitalité, mais leur envoyèrent également des légions de bêtes féroces que, de retour dans sa cabane devenue temple, Philémon décrit à Baucis :

 

J’y vy trois cens et neuf pélicans ; six mille et seize oizeaux seleucieds, marchans en ordonnance et devorans les sauterelles parmy les bleds, des cynamolges, des argathyles, des caprimulges, des thynnuncules, des crotenotaires, voire, dis-je, des onocrotales avec leur grand gosier ; des stymphalides, harpyes, panthères, dorcades, cemades, cynocéphales, satyres, cartasonnes, tarandes, ures, monopes, pephages, cepes, neares, steres, cercopiteques, bisons, musimones, bytures, ophyres, stryges, gryphes.

 

Au milieu de ces livres se trouve une chemise de toile forte, de couleur bise, fermée par deux élastiques, munie d’une étiquette rectangulaire auto-adhésive sur laquelle a été très soigneusement calligraphié le titre suivant :

 

Véronique est une jeune fille de seize ans, trop grande pour son âge, au teint très pâle, aux cheveux extrêmement blonds, au visage ingrat, à l’air un peu morose ; elle est vêtue d’une longue robe blanche à manches de dentelle, dont le col largement ouvert laisse voir des épaules aux clavicules saillantes. Elle examine attentivement une photographie de petit format, striée et cassée, qui représente deux danseuses, dont l’une n’est autre que Madame Altamont plus jeune de vingt-cinq ans : elles font des exercices à la barre sous la direction de leur professeur, un homme maigre, à tête d’oiseau, aux yeux ardents, au cou efflanqué, aux mains osseuses, pieds nus, torse nu, vêtu seulement d’un caleçon long et d’un grand châle tricoté qui lui tombe sur les épaules, et tenant dans sa main gauche une haute canne à pommeau d’argent.

Madame Altamont — de son nom de jeune fille Blanche Gar-del — était à dix-neuf ans danseuse dans une troupe qui s’appelait les Ballets Frère, fondés et animés, non par deux frères, mais par deux cousins : Jean-Jacques Frère, qui faisait office de directeur commercial, discutait les contrats, organisait les tournées, et Maximilien Riccetti, de son vrai nom Max Riquet, directeur artistique, chorégraphe et danseur étoile. La troupe, fidèle à la plus pure tradition classique — tutu, pointes, entrechats, jetés battus, Giselle, Lac des Cygnes, pas de deux et suite en blanc — se produisait dans des festivals de banlieue — Nuits musicales de Chatou. Samedis artistiques de La Hacquinière, Son et Lumière d’Arpajon, Festival de Livry-Gargan, etc. — et dans les lycées où, titulaires d’une subvention dérisoire de l’Éducation nationale, les Ballets Frère initiaient les grandes classes à l’art de la danse en faisant dans la salle de gymnastique ou dans le réfectoire des démonstrations que Jean-Jacques Frère ponctuait au fur et à mesure de commentaires bon enfant émaillés de jeux de mots usés et de sous-entendus grivois.

Jean-Jacques Frère était un petit homme bedonnant et rigolard et se serait volontiers contenté de cette vie plutôt médiocre qui lui laissait tout loisir de pincer les fesses de ses danseuses et de reluquer les lycéennes. Mais Riccetti n’y trouvait pas son compte et brûlait de donner au monde la preuve de son exceptionnel talent. Alors, disait-il à Blanche, dont il était presque aussi passionnément amoureux qu’il l’était de lui-même, une gloire méritée rejaillirait sur eux et ils deviendraient le plus beau couple de danseurs jamais vu.

L’occasion tant espérée se présenta un jour de novembre 1949 : le comte délia Marsa, un mécène vénitien passionné de ballets, décida de commanditer la création au prochain Festival international de Saint-Jean-de-Luz, des Vertiges de Psyché, fantaisie-bouffe dans la manière de Lulli, de René Becquerloux (le bruit courait que sous ce nom se cachait le comte lui-même) et en confia ta réalisation aux Ballets Frère qu’il avait eu l’occasion d’applaudir un an auparavant aux Grandes Heures de Moret-sur-Loing.

Quelques semaines plus tard, Blanche découvrit qu’elle était enceinte et que la naissance de l’enfant coïnciderait à quelques jours près avec l’ouverture du festival. La seule solution était qu’elle se fasse avorter ; mais lorsqu’elle l’annonça à Riccetti, le danseur entra dans une indescriptible fureur, et lui interdit de sacrifier l’être irremplaçable qu’il allait lui donner au seul profit d’un soir de gloire.

Blanche hésita. Elle était violemment attachée au danseur et leur amour se nourrissait de leurs rêves communs de grandeur ; mais entre un enfant qu’elle n’avait jamais voulu et qu’il serait toujours temps de faire et le rôle qu’elle attendait depuis toujours, son choix était clair ; elle demanda l’avis de Jean-Jacques Frère pour qui elle avait, malgré sa vulgarité, une affection réelle et dont elle savait qu’il l’aimait bien : sans lui donner ni raison ni tort, le directeur de la troupe lâcha quelques propos graveleux sur les faiseuses d’anges jouant de l’aiguille à tricoter et de la queue de persil sur des tables de cuisine recouvertes de toiles cirées à carreaux, et lui recommanda d’aller au moins en Suisse, en Grande-Bretagne ou au Danemark, où certaines cliniques privées pratiquaient l’interruption volontaire de grossesse dans des conditions moins traumatisantes. Et c’est ainsi que Blanche décida d’aller chercher aide et conseil auprès d’un de ses amis d’enfance qui vivait en Angleterre. C’était Cyrille Altamont, qui récemment sorti de l’E.N.A., faisait alors un stage à l’Ambassade de France à Londres.

 

Cyrille avait dix ans de plus que Blanche. Leurs parents avaient leurs maisons de campagne à Neauphle-le-Château et, enfants, avant-guerre, Blanche et Cyrille y avaient passé des grandes vacances joyeuses au milieu de ribambelles de cousins et de cousines, petits Parisiens bien coiffés et bons élèves, qui réapprenaient à grimper aux arbres, à gober les œufs et à aller à la ferme chercher le lait et le fromage blanc à peine égoutté.

Blanche était l’une des plus petites et Cyrille l’un des plus grands ; à la fin de septembre quand, à la veille de se séparer pour une année scolaire, les enfants donnaient aux grandes personnes la fête qu’ils avaient préparée dans le plus grand secret pendant quinze jours, Blanche faisait un numéro de petit rat et Cyrille l’accompagnait au violon.

La guerre interrompit ces fastes enfantins. Lorsque Blanche et Cyrille se revirent, elle était devenue une magnifique jeune fille de seize ans à laquelle on n’aurait plus osé tirer les nattes, et lui un lieutenant éphémère mais auréolé de gloire : il était allé se battre dans les Ardennes et il venait de réussir en même temps les concours d’entrée à Polytechnique et à l’École Nationale d’Administration. Dans les trois ans qui suivirent, il l’emmena plusieurs fois au bal et lui fit une cour assidue mais inutile, car elle ne cessa de vouer une passion muette aux trois danseurs étoiles des Ballets de Paris — Jean Babilée, Jean Guélis et Roland Petit — que pour tomber dans les bras de Maximilien Riccetti.

Cyrille Altamont reconnut sans peine que Blanche avait raison de vouloir se faire avorter et lui offrit son aide. Le surlendemain matin, après une visite de pure forme chez un médecin de Harley Street auprès duquel Cyrille se fit passer pour le mari de Blanche, le jeune haut fonctionnaire conduisit la danseuse dans une clinique de la banlieue nord, un cottage qui ressemblait à tous les cottages qui l’entouraient. Il revint la chercher, comme convenu, le lendemain dans la matinée et l’accompagna à la gare de Victoria où elle prit la Flèche d’Argent.

Elle lui téléphona dans la nuit, le suppliant de venir à son secours. En rentrant chez elle, elle avait trouvé, assis autour de la table de la salle à manger, vidant une bouteille de calvados, Jean-Jacques Frère et deux inspecteurs de police : ils lui apprirent que Maximilien s’était pendu la veille. Dans le court billet qu’il avait laissé pour expliquer son geste, il écrivait seulement qu’il n’arriverait jamais à supporter l’idée que Blanche ait refusé son enfant.

 

Blanche Gardel épousa Cyrille Altamont un an et demi plus tard, en avril 1951. En mai ils emménagèrent rue Simon-Crubellier. Mais Cyrille n’y habita pour ainsi dire jamais car quelques semaines après il fut nommé à Genève et s’y fixa. Il ne revient depuis lors à Paris que pour de très brefs séjours au cours desquels il descend le plus souvent à l’hôtel.

Véronique est née en 1959 et c’est d’abord pour expliquer sa propre naissance que, vers l’âge de huit ou neuf ans, elle a commencé son enquête sur ses parents. À l’âge où l’on se raconte volontiers qu’on est enfant trouvé, fils ou fille de roi échangé au berceau, bébé abandonné sous une porte cochère et recueilli par des forains ou des Gitans, elle inventa des histoires rocambolesques pour expliquer pourquoi sa mère portait perpétuellement enroulée autour de son poignet et de sa main gauche une mince bande de gaze noire, et qui était cet homme toujours absent qui se disait son père et qu’elle haïssait si fort que, pendant des années, elle raya systématiquement sur sa carte d’identité scolaire et sur tous ses cahiers le nom d’Altamont pour le remplacer par celui de sa mère.

Alors, avec un acharnement proche de la fascination, avec une minutie maniaque et douloureuse, elle voulut reconstituer l’histoire de sa famille. Sa mère, un jour, répondant enfin à sa question, lui dit qu’elle gardait cette bande d’étoffe en signe de deuil, à la mémoire d’un homme qui avait beaucoup compté pour elle. Véronique crut qu’elle était la fille de cet homme et qu’Altamont punissait sa mère d’en avoir aimé un autre avant lui. Plus tard elle découvrit, marquant la page 73 de L’Âge de Raison, la photographie de sa mère en train de travailler à la barre avec une autre danseuse sous la direction de Maximilien et elle en conclut que c’était là son vrai père. Ce jour-là elle prit un classeur neuf et décida d’y consigner secrètement tout ce qui aurait trait à son histoire et à celle de ses parents, et elle se mit à fouiller systématiquement tous les placards et tiroirs de sa mère. Tout y était toujours trop bien rangé et aucune trace ne semblait être restée de sa vie de danseuse. Pourtant, un jour, sous des liasses bien empilées de factures et de quittances, Véronique finit par découvrir quelques lettres anciennes, de camarades de classe, de cousins, de cousines, d’amies perdues de vue depuis des années, et qui évoquaient des souvenirs de classe, excursions à bicyclette, goûters, bains de mer, bals costumés, spectacles au Théâtre du Petit-Monde. Une autre fois, ce fut un programme des Ballets Frère, pour la Fête des Parents d’Élèves du Lycée Hoche à Versailles, annonçant un extrait de Coppélia dansé par Maximilien Riccetti et Blanche Gardel. Une autre fois encore, passant des vacances chez sa grand-mère maternelle, non pas à Neauphle, qui avait été depuis longtemps vendu, mais à Grimaud, sur la Côte d’Azur, elle mit la main dans le grenier sur une boîte étiquetée La petite danseuse : elle contenait un film de soixante mètres, tourné avec une Pathé Baby et, réussissant à se le faire projeter, Véronique vit sa mère, toute petite ballerine en tutu, accompagnée au violon par un grand dadais boutonneux dans lequel elle put toutefois reconnaître Cyrille. Puis, il y a quelques mois, un jour de novembre 1974, elle trouva dans la corbeille à papier de sa mère une lettre de Cyrille et, la lisant, comprit que Maximilien était mort dix ans avant qu’elle ne naisse, et que la vérité était l’exact contraire de ce qu’elle croyait :

 

« J’étais à Londres il y a quelques jours et je n’ai pas pu

m’empêcher de me faire conduire dans la lointaine banlieue où il y

a vingt-cinq ans presque jour pour jour, je t’avais conduite. La clinique est toujours là, 130 Crescent Gardens, mais c’est maintenant un immeuble de trois étages, plutôt moderne. Le reste du paysage n’a pratiquement pas changé par rapport au souvenir que j’en ai gardé. J’ai revécu la journée que j’ai passée dans ce faubourg pendant que l’on t’opérait. Je ne t’ai jamais raconté cette journée : je voulais venir te voir en fin d’après-midi, lorsque tu te réveillerais, ce n’était pas la peine de retourner à Londres, mieux valait rester dans les parages, quitte à perdre quelques heures dans un pub ou au cinéma. Il était à peine dix heures du matin quand je t’ai quittée. J’ai erré pendant une bonne demi-heure dans des rues bordées de semi-detached cottages tellement identiques que l’on aurait pu croire qu’il n’y en avait qu’un seul se reflétant dans un gigantesque jeu de miroirs : les mêmes portes peintes en vert sombre, avec leurs marteaux de cuivre bien luisants et leurs gratte-pieds, les mêmes rideaux de dentelle mécanique aux bow-windows, les mêmes pots d’aspidistra à la fenêtre de l’étage. À la fin j’ai réussi à trouver ce qui était sans doute le centre commercial : quelques magasins apparemment déserts, un Woolworth’s, un cinéma qui s’appelait évidemment The Odeon et un pub fièrement baptisé Unicorn and Castle, et malheureusement fermé. Je suis allé m’asseoir dans le seul endroit qui m’a paru donner des signes de vie, une sorte de milk-bar installé dans une longue roulotte en bois, et tenu par trois vieilles filles. On m’y a servi un thé infect et des toasts sans beurre — j’avais refusé la margarine — avec de la marmelade d’oranges qui sentait le fer-blanc.

Ensuite j’ai acheté des journaux et je suis allé les lire dans un

petit square à côté d’une statue représentant un monsieur à l’air ironique, assis, les jambes croisées, tenant dans sa main gauche une feuille de papier — je veux dire de pierre — s’enroulant abondamment sur elle-même à ses deux extrémités, et dans la main droite une plume d’oie ; il m’a fait penser à Voltaire et j’en ai déduit que c’était Pope ; mais il s’agissait d’un certain William Warburton, 1698-1779, littérateur et prélat, auteur, précisait

l’inscription gravée sur le socle, d’une Démonstration de la Mission Divine de Moïse.

Vers midi le pub a enfin ouvert ses portes et je suis allé boire

quelques bières en mangeant des sandwiches à la crème d’anchois et au chester. Je suis resté là jusqu’à deux heures, assis au bar, le nez dans mon verre, à côté de deux beaux-frères, tous deux fonctionnaires municipaux : l’un était aide-comptable à la compagnie du gaz, l’autre chef de bureau au service des retraites et pensions. Ils ingurgitaient une sorte de ragoût assez répugnant en se racontant avec un épouvantable accent cockney une interminable histoire de famille où intervenaient une sœur installée au Canada, une nièce infirmière en Égypte, une autre mariée à Nottingham, un énigmatique O’Brien prénommé Bobby et une Mrs Bridgett qui tenait une pension de famille à Margate, à l’embouchure de la Tamise.

À deux heures je suis sorti du pub pour entrer dans le cinéma ;

je me souviens qu’il y avait au programme deux grands films et plusieurs documentaires, actualités et dessins animés. J’ai oublié le titre des longs métrages ; ils étaient tout aussi insipides l’un que l’autre : le premier était une énième histoire d’officiers de la R.A.F. s’évadant d’un oflag en creusant un tunnel ; le second était censé être une comédie ; cela se passait au XIXe siècle et l’on voyait au début un gros homme riche souffrant de la goutte qui refusait à un jeune-homme-mièvre la main de sa fille car ledit jeune-homme-mièvre était pauvre et sans avenir. Je ne sais toujours pas comment le jeune-homme-mièvre faisait pour s’enrichir et prouver à son futur beau-père qu’il était plus intelligent qu’il n’en avait l’air car je me suis endormi au bout d’un quart d’heure. J’ai été réveillé plutôt brutalement par deux ouvreuses. La salle était éclairée, j’étais le dernier spectateur. Complètement abruti, je ne compris pas un mot de ce que les ouvreuses me criaient et c’est seulement en arrivant dans la rue que je me rendis compte que j’avais oublié mes journaux, mon manteau, mon parapluie et mes gants. Heureusement une des ouvreuses me rattrapa et me les rendit.

La nuit était noire. Il était cinq heures et demie. Une pluie fine

tombait. Je suis revenu à la clinique mais ils ne m’ont pas laissé te voir. Ils me dirent simplement que tout s’était bien passé, que tu dormais, que je devais venir te chercher le lendemain à onze heures.

J’ai repris l’autobus qui revenait à Londres, à travers ces

banlieues immenses et sans âme, ces milliers et ces milliers de home sweet home où des milliers et des milliers d’hommes et de femmes à peine sortis de leurs ateliers et de leurs bureaux soulevaient en même temps le tea-cosy de leur théière, se versaient leur tasse de thé, l’arrosaient d’un nuage de lait, saisissaient du bout des doigts le toast juste jailli de leur grille-pain automatique et le tartinaient de Bovril. J’avais un sentiment d’irréalité totale, comme si j’avais été sur une autre planète, dans un autre monde, ouateux, brumeux, humide, traversé de lumières d’un jaune presque orangé. Et tout à coup je me suis mis à penser à toi, à ce qui t’arrivait, et à cette ironie cruelle qui faisait que pour t’aider à supprimer cet enfant qui n’était pas de moi, nous jouions pour quelques heures à être mari et femme en disant, non pas que tu t’appelais Madame Altamont, mais que j’étais Monsieur Gardel.

Il était sept heures et demie quand le bus arriva à Charing

Cross, son terminus. Je bus un whisky dans un pub qui s’appelait The Greens puis je retournai au cinéma. Cette fois-ci je vis un film dont tu m’avais parlé, Les Chaussons rouges, de Michael Powell, avec Moira Shearer et une chorégraphie de Léonide Massine ; je ne me souviens plus de ce que raconte le film, mais seulement d’un des ballets dans lequel un journal jeté à terre et emporté par le vent devient un inquiétant danseur. Je sortis du cinéma vers dix heures. Moi qui ne bois pratiquement jamais d’alcool et qu’un verre rend tout de suite malade, j’avais une envie irrésistible de me soûler.

J’entrai dans un pub qui s’appelait The Donkey in Trousers.

L’enseigne représentait un âne dont les quatre pattes étaient prises dans des sortes de jambières en toile blanche avec des pois rouges. Je croyais que cela n’existait que sur l’île de Ré mais sans doute y

avait-il quelque part en Angleterre une coutume analogue. La queue de l’âne était une ficelle tressée et la légende expliquait comment cette queue pouvait servir de baromètre :

 

If tail is dry Fine If tail is wet Rain If tail moves Windy If tail cannot be seen Fog

If tail is frozen Cold If tail falls out Earthquake

 

Le pub était bondé. J’ai fini par trouver une place à une table

partiellement occupée par un couple extraordinaire : un homme, déjà vieux, d’une corpulence gigantesque, le front haut, la tête puissante nimbée d’une abondante chevelure blanche, et une femme d’une trentaine d’années, avec quelque chose de slave et d’asiatique en même temps dans la physionomie, des larges pommettes, des yeux étroits, et des cheveux d’un blond roux nattés en torsade autour de la tête. Elle était silencieuse et posait fréquemment la main sur celle de son compagnon, comme pour l’empêcher de se mettre en colère. Lui parlait sans arrêt, avec un léger accent que je ne parvenais pas à identifier ; il ne finissait pas ses phrases, les interrompait tout le temps de « bref », « bien », « parfait », « excellent », sans cesser un seul instant d’engouffrer des masses énormes de nourritures et de boissons, se levant toutes les cinq minutes et se frayant un chemin jusqu’au bar pour en rapporter des assiettées de sandwiches, des paquets de pommes chips, des saucisses, des petits pâtés chauds, des pickles, des portions d’apple pie et des pintes de bière brune qu’il engloutissait d’un trait.

Il ne tarda pas à m’adresser la parole et nous commençâmes à

boire ensemble, à deviser de tout et de rien, de la guerre, de la mort, de Londres, de Paris, de la bière, de la musique, des trains de nuit, de la beauté, de la danse, du brouillard, de la vie. Je crois

aussi que je tentai de lui raconter ton histoire. Sa compagne ne disait rien. De temps en temps elle lui souriait ; le reste du temps elle laissait son regard aller et venir dans le bar enfumé, buvant à toutes petites gorgées son gin pink et allumant l’une après l’autre des cigarettes à embouts dorés qu’elle écrasait presque tout de suite dans un cendrier publicitaire offert par le whisky Antiquarian.

Très vite sans doute je perdis conscience du lieu et de l’heure.

Tout devint comme un bourdonnement confus ponctué de coups sourds, d’exclamations, de rires, de chuchotis. Puis tout à coup, rouvrant les yeux, je vis que l’on m’avait mis debout, que j’avais mon manteau sur les épaules, mon parapluie à la main. Le pub s’était presque complètement vidé. Le patron fumait un cigare sur le pas de la porte. Une serveuse jetait de la sciure sur le sol. La femme avait revêtu un épais manteau de fourrure et l’homme enfilait avec l’aide d’un serveur une large houppelande à col de loutre. Et soudain, il se retourna d’un seul mouvement du corps vers moi et il me lança d’une voix presque tonitruante. « La vie, jeune homme, est une femme étendue, avec des seins rapprochés et gonflés, avec un grand ventre lisse et mou entre les hanches saillantes, avec des bras minces, des cuisses rebondies et des yeux mi-clos, qui dans sa provocation magnifique et moqueuse exige notre ferveur la plus haute. »

Comment ai-je fait pour revenir chez moi, me déshabiller, me

mettre dans mon lit ? Je n’en ai aucun souvenir. Quand je me suis réveillé, quelques heures plus tard, pour venir te chercher, je me suis aperçu que toutes les lumières étaient restées allumées et que la douche avait coulé pendant toute la nuit. Mais je garde le souvenir intact de ce couple, et des dernières paroles que me dit cet homme, et chaque fois je revois l’éclat de ses yeux à ce moment, et je pense à tout ce qui s’est passé quelques heures plus tard, et au cauchemar que sont devenues nos deux existences.

Désormais tu as bâti ta vie sur la haine et sur l’illusion

ressassée de ton bonheur sacrifié. Toute ta vie tu me puniras pour t’avoir aidée à faire ce que tu voulais faire et que tu aurais fait de toute façon, même sans mon aide ; toute ta vie, tu rejetteras sur

moi l’échec de cet amour, l’échec de cette vie que ce danseur bouffi de prétention aurait impitoyablement gâchée au profit de sa seule minable gloriole. Toute ta vie tu me joueras la comédie du remords, de la femme pure hantée dans ses rêves par l’homme qu’elle a acculé au suicide, comme tu te joueras à toi-même la belle histoire modèle de la femme douloureuse, l’épouse abandonnée du haut fonctionnaire volage, la mère irréprochable élevant magnifiquement sa fille en la soustrayant à l’influence nocive de son père. Mais tu ne m’as donné cette enfant que pour pouvoir me reprocher davantage d’avoir contribué à tuer l’autre, et tu l’as élevée dans la haine de moi, en m’interdisant de la voir, de lui parler, de l’aimer.

Je te voulais pour femme, et je voulais un enfant avec toi. Je n’ai

ni l’une ni l’autre, et cela fait si longtemps que ça dure que j’ai cessé de me demander si c’est dans la haine ou dans l’amour que nous trouvons la force de continuer cette vie mensongère, que nous puisons l’énergie formidable qui nous permet encore de souffrir, et d’espérer. »

 

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