La Vie mode d'emploi
CHAPITRE LXXXV Berger, 2
CHAPITRE LXXXV
Berger, 2
La chambre des parents Berger : une pièce parquetée, peu spacieuse, presque carrée, aux murs couverts d’un papier bleu clair à fines rayures jaunes ; une carte du Tour de France 1975, grand format, offerte par Vitamix, le reconstituant des sportifs et des champions, est épinglée sur le mur du fond, à gauche de la porte ; à côté de chaque ville-étape des espaces interlignés ont été prévus pour que l’amateur puisse inscrire, au fur et à mesure, les performances des six premiers de chaque étape ainsi que les trois premiers des divers classements généraux (Maillot Jaune, Maillot Vert, Grand Prix de la Montagne).
La pièce est vide, à l’exception d’un gros chat de gouttière — Poker Dice — qui somnole en boule sur la courtepointe de peluche bleu ciel jetée sur un canapé-lit flanqué de deux tables de nuit jumelles. Sur celle de droite est posé un ancien poste de radio à lampes (celui dont l’écoute jugée excessivement matinale par Madame Réol compromet les relations par ailleurs amicales que les deux couples entretiennent) : son dessus, susceptible de se soulever pour dévoiler un pick-up sommaire, supporte une lampe de chevet dont l’abat-jour conique est décoré des quatre symboles des couleurs des cartes à jouer, et quelques pochettes de disques 45 tours : la première de la pile illustre la célèbre rengaine de Boyer et Val-bonne, Boire un petit coup c’est agréable, interprétée par Viviane Malehaut accompagnée par Luca Dracena, son accordéon et ses rythmes ; elle représente une jeune fille d’environ seize ans trinquant avec des ouvriers charcutiers obèses et hilares qui, sur fond de moitiés de porcs pendues à des crochets, brandissent d’une main leur coupe de mousseux tout en présentant de l’autre des grands plats de faïence blanche débordants de cochonnailles diverses : jambon persillé, cervelas, museau, andouille de Vire, langue écarlate, pieds de porcs, hure et fromage de tête.
Sur la table de nuit de gauche, une lampe dont le socle est une fiasque de vin italien (Valpolicella) et un roman policier de la Série Noire, La Dame du lac, de Raymond Chandler.
C’est dans cet appartement que vécurent, jusqu’en 1965, la dame au petit chien et son fils qui se destinait à la prêtrise. Le locataire précédent avait été, pendant de nombreuses années, un vieux Monsieur que tout le monde appelait le Russe, parce qu’il portait à longueur d’année une toque de fourrure. Le reste de son habillement était nettement plus occidental : un costume noir avec un pantalon qui lui montait jusqu’au sternum et qui était maintenu à la fois par des bretelles élastiques et par une ceinture sous-ventrière, une chemise d’une blancheur rarement immaculée, une grande cravate noire genre lavallière, et une canne dont le pommeau était une boule de billard.
Le Russe s’appelait en fait Abel Speiss. C’était un Alsacien sentimental, ancien vétérinaire aux armées, qui occupait ses loisirs en répondant à tous les petits concours publiés dans les journaux. Il résolvait avec une facilité déconcertante les devinettes :
Trois Russes ont un frère. Ce frère meurt sans laisser de frères. Comment est-ce possible ?
les colles historiques
Qui était l’ami de John Leland ?
Qui fut menacé par une action de chemin de fer ?
Qui était Sheraton ?
Qui rasa la barbe du vieillard ?
les « d’un mot à l’autre »
VIN HOMME POÈME VAN GOMME POÈTE VAU GEMME PRÊTE EAU FEMME PROTE
PROSE
les problèmes mathématiques
Prudence a 24 ans. Elle a deux fois l’âge que son mari avait quand elle
avait l’âge que son mari a. Quel âge a son mari ?
Écrivez le chiffre 120 en vous servant de quatre « 8 »
les anagrammes
MARIE = AIMER
SPARTE = TRÉPAS
NICOMÈDE = COMÉDIEN
les problèmes de logique
Qu’est-ce qui vient après UDTQCSSH ?
Quel est l’intrus dans l’énumération suivante : français court,
polysyllabique, écrit, visible, imprimé, masculin, mot, singulier,
américain, intrus ?
les mots carrés, croisés, triangulaires, à rallonges (a, ai, mai, mari, marin, marine, martine, martinet), à tiroirs, etc., et même les « questions subsidiaires », ces terreurs de tous les amateurs.
Sa grande spécialité était les cryptogrammes. Mais s’il avait triomphalement remporté le Grand Concours National doté de TROIS MILLE FRANCS de prix, organisé par le Réveil de Vienne et Romans, en découvrant que le message
aeeeil ihnalz ruiopn tœedt zaemen eeuart
odxhnp trvree noupvg
eedgnc estlev artuee arnuro ennios ouitse
spesdr erssur mtqssl
dissimulait le premier couplet de La Marseillaise, il n’avait jamais pu déchiffrer l’énigme posée par la revue le Chien français
t’cea uc tsel rs
n neo rt aluot
ia ouna s ilel-
— rc oal ei ntoi
et sa seule consolation était qu’aucun autre concurrent n’y était arrivé et que la revue avait dû se résoudre à ne pas décerner de premier prix.
En dehors des rébus et des logogriphes, le Russe vivait une autre passion : il était amoureux à la folie de Madame Hardy, la femme du négociant marseillais en huile d’olive, une matrone au doux visage dont la lèvre supérieure s’ornait d’une ombre de moustache. Il cherchait conseil auprès de tous les gens de l’immeuble, mais en dépit des encouragements que tous lui prodiguèrent, il n’osa jamais — comme il le disait lui-même — « déclarer sa flamme ».
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