La Vie mode d'emploi
CHAPITRE XXXI Beaumont, 3
CHAPITRE XXXI
Beaumont, 3
Madame de Beaumont est dans sa chambre à coucher, assise au fond d’un lit de style Louis XV, calée dans quatre oreillers finement brodés. C’est une vieille femme de soixante-quinze ans, au visage strié de rides, aux cheveux d’un blanc neigeux, aux yeux gris. Elle est vêtue d’une liseuse de soie blanche et porte à l’auriculaire gauche une bague dont le chaton de topaze est taillé en losange. Un livre d’art de grand format, intitulé Ars Vanitatis, est ouvert sur ses genoux, montrant une reproduction en pleine page d’une de ces célèbres Vanités de l’École strasbourgeoise : un crâne entouré d’attributs se rapportant aux cinq sens, ici fort peu canoniques par rapport aux modèles habituels, mais parfaitement reconnaissables : le goût est représenté, non par une oie grasse ou un lièvre fraîchement tués, mais par un jambon pendu à une solive, et par une délicate tisanière de faïence blanche remplaçant le classique verre de vin ; le toucher par des dés et par une pyramide d’albâtre surmontée d’un bouchon de cristal taillé comme un diamant ; l’audition par une petite trompette à trous — et non à pistons — telle qu’on en utilisait pour les musiques de fanfares ; la vue, qui est en même temps, selon la symbolique même de ces tableaux, perception du temps inexorable, est figurée par le crâne lui-même et, s’opposant dramatiquement à lui, par une de ces pendules ouvragées appelées cartels ; l’odorat enfin, n’est pas évoqué par les traditionnels bouquets de roses ou d’œillets, mais par une plante grasse, une sorte d’anthure naine dont les inflorescences bisannuelles dégagent un fort parfum de myrrhe.
Un commissaire venu de Rethel fut chargé d’élucider les circonstances du double assassinat de Chaumont-Porcien. Son enquête dura une petite semaine et ne fit qu’épaissir le mystère qui entourait cette ténébreuse affaire. Il fut établi que l’assassin n’était pas entré par effraction dans le pavillon des Breidel, mais vraisemblablement en passant par la porte de la cuisine qui n’était presque jamais fermée à clé, pas même la nuit, et qu’il était ressorti de la même façon, mais cette fois-ci en fermant lui-même la porte à clé derrière lui. L’arme du crime était un rasoir ou, plus précisément, un bistouri à lame mobile que l’assassin avait sans doute apporté et en tout cas remporté avec lui car on n’en trouva pas trace dans la maison, pas plus qu’on ne trouva d’empreintes ni d’indices. Le crime avait eu lieu dans la nuit du dimanche au lundi ; l’heure ne put être précisée. Personne n’avait rien entendu. Pas un cri, pas un bruit. Il est plus vraisemblable que François et Elizabeth furent tués pendant leur sommeil, et si vite qu’ils n’eurent même pas à se débattre : l’assassin leur trancha la gorge avec une dextérité telle qu’une des premières conclusions de la police fut qu’il s’agissait d’un professionnel du crime, d’un boucher d’abattoir ou d’un chirurgien.
De toute évidence, tous ces éléments prouvaient que le crime avait été soigneusement prémédité. Mais personne, à Chaumont-Porcien ou ailleurs, n’arrivait à concevoir qu’on eût pu vouloir assassiner quelqu’un comme François Breidel ou sa femme. Il y avait un peu plus d’un an qu’ils étaient venus vivre au village, on ne savait pas exactement d’où ils venaient ; du Midi peut-être, mais personne n’en était certain et il semblait qu’avant de se fixer ils avaient mené une vie plutôt errante. Les interrogatoires des parents Breidel, à Arlon, et de Véra de Beaumont, n’apportèrent aucun élément nouveau : comme Madame de Beaumont, les parents Breidel étaient depuis plusieurs années déjà sans nouvelles de leur enfant. Des demandes de renseignements accompagnées des photos des deux victimes furent abondamment diffusées en France et à l’étranger, mais ne donnèrent rien non plus.
Pendant quelques semaines, l’opinion publique se passionna pour cette énigme sur laquelle s’affairèrent plusieurs dizaines de Maigret amateurs et de journalistes en mal de copie. On fit de ce double crime un lointain prolongement de l’affaire du Bazooka, Breidel ayant été, selon certains, un homme de main de Kovacs ; on impliqua le F. L. N., la Main rouge, les Rexistes, et on évoqua même une obscure histoire de prétendants au trône de France, un certain Sosthène de Beaumont, hypothétique ancêtre d’Elizabeth, n’ayant rien été d’autre qu’un fils, naturel mais légitimé, du duc de Berry. Puis, l’enquête piétinant, policiers, échotiers, détectives en chambre et curieux se lassèrent. L’instruction, contre toute espèce de vraisemblance, conclut à un crime « commis par un de ces vagabonds ou désaxés tels qu’il s’en rencontre encore trop souvent dans les zones suburbaines et aux abords des villages ».
Indignée de ce verdict qui ne lui apprenait rien de ce qu’elle estimait avoir le droit de savoir sur le sort de sa fille, Madame de Beaumont demanda à son avocat, Léon Salini, dont elle connaissait le goût pour les affaires criminelles, de reprendre l’enquête.
Pendant plusieurs mois, Véra de Beaumont resta pratiquement sans nouvelles de Salini. De temps à autre elle recevait de lui de laconiques cartes postales l’informant qu’il continuait sans se décourager ses recherches à Hambourg, à Bruxelles, à Marseille, à Venise, etc. Enfin, le sept mai i960, Salini revint la voir :
« Tout le monde, lui dit-il, à commencer par la police, a compris que les Breidel ont été assassinés pour quelque chose qu’ils ont fait ou qui leur est arrivé jadis. Mais jusqu’à présent personne n’a pu découvrir quoi que ce soit qui permette d’orienter l’enquête dans une direction plutôt que dans une autre. La vie du couple Breidel est apparemment limpide, en dépit de cette bougeotte dont ils semblent avoir été affectés la première année de leur mariage. Ils se sont rencontrés en juin 1957 à Bagnols-sur-Cèze, et se sont mariés six semaines plus tard ; lui travaillait à Marcoule, elle venait de se faire embaucher comme serveuse dans le restaurant où il prenait ses repas du soir. Sa vie à lui célibataire ne laisse pas davantage de place au mystère. À Arlon, la petite ville d’où il s’était envolé quelque quatre ans auparavant, on le considérait comme un bon ouvrier, un futur contremaître, un petit patron probable ; en fait, il n’avait trouvé de travail qu’en Allemagne, en Sarre précisément, à Neuweiler, un petit village à côté de Sarrebruck ; ensuite il était allé à Château d’Œx, en Suisse, et de là à Marcoule où il bâtissait une villa pour un des ingénieurs. Dans aucun de ces endroits, il ne lui est arrivé d’événements assez graves pour qu’on puisse vouloir l’assassiner cinq ans plus tard. Apparemment, la seule affaire à laquelle il ait été mêlé est une rixe avec quelques militaires à la sortie d’un bal.
« Pour Elizabeth, c’est tout à fait différent. Entre le moment où elle est partie de chez vous en 1946 et son arrivée à Bagnols-sur-Cèze en 1957, on ne sait rien, absolument rien sur votre fille, sinon qu’elle s’est présentée à la patronne du restaurant en prétendant s’appeler Elizabeth Ledinant. Tout cela a d’ailleurs été établi par l’enquête officielle et la police a essayé désespérément de savoir ce qu’Elizabeth avait bien pu faire au cours de ces onze années. Ils ont interrogé des centaines et des centaines de fichiers. Mais ils n’ont rien trouvé.
« C’est sur cette base inexistante que j’ai repris l’enquête. Mon hypothèse de travail, ou plus exactement mon scénario de départ, fut le suivant : plusieurs années avant son mariage, Elizabeth a commis une faute grave, et elle a été obligée de s’enfuir et de se cacher. Le fait qu’elle se soit finalement mariée signifie qu’elle pensait avoir alors définitivement échappé à celui ou à celle dont elle avait tout lieu de craindre la vengeance. Mais pourtant, deux ans plus tard, cette vengeance vient la frapper.
« Mon raisonnement dans son ensemble était cohérent ; encore fallait-il en combler les trous. Je supposai alors que pour que le problème ne soit pas insoluble, il fallait que cet événement grave ait laissé au moins une trace repérable, et je résolus de dépouiller systématiquement la presse quotidienne de 1946 à 1957. C’est un travail fastidieux, mais qui n’a rien d’impossible : j’engageai cinq étudiants qui recensèrent à la Bibliothèque nationale tous les articles et entrefilets dans lesquels il était question — explicitement ou implicitement — d’une femme entre quinze et trente ans. Dès qu’un fait divers répondait à ce critère initial, je faisais procéder à une enquête plus poussée. J’ai ainsi étudié plusieurs centaines de cas correspondant à la première phase de mon scénario ; par exemple, un certain Émile D., circulant à bord d’une Mercédès bleu roi avec, à ses côtés, une jeune femme blonde, avait écrasé, entre Parentis et Mimizan, un campeur australien qui lui faisait signe de le prendre en stop ; ou bien au cours d’une bagarre dans un bar de Montpellier, une prostituée répondant au prénom de Véra avait tailladé à coups de tessons de bouteilles le visage d’un nommé Lucien Campen, dit Monsieur Lulu ; cette histoire me plaisait assez, surtout à cause de ce nom de Véra qui éclairait la personnalité de votre fille d’une façon tout à fait troublante. Malheureusement pour moi, Monsieur Lulu était en prison et Véra, bien vivante, gérait une mercerie à Palinsac. Quant à la première histoire, elle tournait court elle aussi : Émile D. avait été arrêté, jugé, et condamné à une forte amende et à trois mois de prison avec sursis ; l’identité de sa compagne de voyage n’avait pas été révélée à la presse par crainte du scandale car c’était l’épouse légitime d’un ministre en exercice.
« Aucun des cas que j’eus à examiner ne résista à ces vérifications complémentaires. J’étais sur le point d’abandonner cette affaire lorsque l’un des étudiants que j’avais recrutés me fit remarquer que l’événement dont nous cherchions la trace pouvait très bien avoir eu lieu à l’étranger ! La perspective de devoir dépouiller les chiens écrasés de la planète entière ne nous réjouit pas outre mesure, mais nous nous y attelâmes cependant. Si votre fille s’était enfuie en Amérique, je crois que je me serais découragé avant, mais cette fois-ci la chance fut pour nous : dans l’Express and Echo d’Exeter du lundi quatorze juin 1953, nous lûmes ce fait divers navrant : Ewa Ericsson, la femme d’un diplomate suédois en service à Londres passait avec son fils de cinq ans ses vacances dans une villa qu’elle avait louée pour un mois à Sticklehaven, dans le Devon. Son mari, Sven Ericsson, retenu à Londres pour les fêtes du Couronnement devait la rejoindre le dimanche treize après avoir assisté à la grande réception que le couple royal donnait le douze au soir à Buckingham Palace pour plus de deux mille invités. De santé fragile, Ewa avait engagé à Londres juste avant son départ une fille au pair d’origine française dont l’unique tâche serait de s’occuper de l’enfant, une femme de ménage recrutée sur place se chargeant de l’entretien et de la cuisine. Sven Ericsson, quand il arriva le dimanche soir, découvrit un spectacle horrible : son fils, gonflé comme une outre, flottait dans la baignoire et Ewa, les deux poignets tailladés, gisait sur le carrelage de la salle de bains ; leur mort remontait à quarante-huit heures au moins, c’est-à-dire au vendredi soir. On expliquait les faits de la manière suivante : chargée de faire prendre son bain au petit garçon tandis qu’Ewa se repose dans sa chambre, la fille au pair, intentionnellement ou non, le laisse se noyer. Prenant conscience des inexorables suites de cet acte, elle décide de fuir sur-te-champ. Un peu plus tard, Ewa découvre le cadavre de son enfant et, folle de douleur, se sentant incapable de lui survivre, se donne la mort à son tour. L’absence de la femme de ménage, qui ne devait reprendre son service que le lundi matin, empêche que ces événements soient découverts avant l’arrivée de Sven Ericsson et donne donc à la fille au pair quarante-huit heures d’avance.
« Sven Ericsson n’avait vu la Française que quelques minutes. Ewa avait mis des petites annonces dans divers endroits : YWCA, Centre culturel danois, Lycée français, Gœthe Institut, Maison de la Suisse, Fondation Dante Alighieri, American Express, etc., et avait engagé la première fille qui s’était présentée, une jeune Française d’une vingtaine d’années, étudiante, infirmière diplômée, grande, blonde, aux yeux pâles. Elle s’appelait Véronique Lambert ; son passeport lui avait été volé un mois auparavant, mais elle avait montré à Madame Ericsson un récépissé de perte établi par le consulat français. Le témoignage de la femme de ménage apporta peu de précisions supplémentaires ; manifestement elle n’aimait pas la mise et les manières de la Française, et lui parlait le moins possible, mais elle put tout de même indiquer qu’elle avait une mouche sous la paupière droite, qu’un bateau chinois était dessiné sur son flacon de parfum et qu’elle bégayait légèrement. Ce signalement fut diffusé sans résultat en Grande-Bretagne et en France.
« Il ne me fut pas difficile, poursuivit Salini, d’établir avec certitude que cette Véronique Lambert était bien Elizabeth de Beaumont et que son assassin était Sven Ericsson, car lorsque je me rendis il y a deux semaines à Sticklehaven pour tenter de retrouver cette femme de ménage afin de lui montrer une photographie de votre fille, la première chose que j’appris fut que Sven Ericsson qui, depuis le drame, continuait à louer à l’année la villa sans jamais y habiter, y était revenu et s’y était donné la mort, le dix-sept septembre précédent, trois jours seulement après le double assassinat de Chaumont-Porcien. Mais si ce suicide sur les lieux même du premier drame désignait sans doute possible le meurtrier d’Elizabeth, il continuait à laisser dans l’ombre l’essentiel : comment le diplomate suédois avait-il réussi à retrouver la trace de celle qui, six ans auparavant, avait causé la mort de sa femme et de son fils ? J’espérais vaguement qu’il avait laissé une lettre expliquant son geste, mais la police fut formelle : il n’y avait pas de lettre à côté du cadavre, ni nulle part.
« Mon intuition, pourtant, était juste : lorsque je pus enfin interroger Mrs Weeds, la femme de ménage, je lui demandai si elle avait jamais entendu parler d’une Elizabeth de Beaumont qui avait été assassinée à Chaumont-Porcien. Elle se leva et alla chercher une lettre qu’elle me remit.
"Mr. Ericsson, me dit-elle en anglais, m’a dit que si quelqu’un venait un jour me parler de cette Française et de sa mort dans les Ardennes, je devrais lui donner cette lettre.
— Et si je n’étais pas venu ?
— J’aurais attendu, et au bout de six ans, je l’aurais envoyée à l’adresse indiquée. "
« Voici cette lettre, continua Salini. Elle vous était destinée. Votre nom et votre adresse figurent sur l’enveloppe. »
Immobile, figée, silencieuse, Véra de Beaumont prit les feuillets que Salini lui tendait, les déplia et se mit à lire :
Exeter, le seize septembre 1959
Madame,
Un jour ou l’autre, que vous la découvriez après l’avoir cherchée
ou fait chercher, ou que vous la receviez par la poste dans six ans — c’est le temps qu’il m’a fallu pour que ma vengeance s’assouvisse —, vous aurez dans les mains cette lettre et vous saurez enfin pourquoi et comment j’ai tué votre fille.
Il y a un peu plus de six ans, votre fille, qui se faisait alors appeler
Véronique Lambert, fut engagée pour un mois comme fille au pair par ma femme qui, malade, désirait que quelqu’un s’occupe de notre fils Erik, qui avait tout juste cinq ans. Le vendredi 11 juin 1953, pour des raisons que je continue d’ignorer, volontairement ou involontairement, elle laissa notre fils se noyer. Incapable d’assumer la responsabilité de cet acte criminel, elle prit la fuite, vraisemblablement dans l’heure qui suivit. Un peu plus tard, ma femme, découvrant notre fils noyé, fut
saisie de folie et se trancha les poignets avec des ciseaux. J’étais alors à Londres et c’est seulement le dimanche soir que je les vis. Je jurai alors de consacrer ma vie, ma fortune et mon intelligence à me venger.
Je n’avais vu votre fille que quelques secondes lorsqu’elle était
arrivée à Paddington pour prendre le train avec ma femme et notre fils, et lorsque j’appris que le nom sous lequel on la connaissait était faux, je désespérai de jamais retrouver sa trace.
Au cours des épuisantes insomnies qui commencèrent alors à
m’accabler et ne m’ont plus jamais laissé en repos, je me souvins de deux détails anodins que ma femme avait mentionnés lorsqu’elle me raconta l’entrevue qu’elle avait eue avec votre fille avant de l’engager : ma femme, apprenant qu’elle était Française, lui avait parlé d’Arles et d’Avignon où nous avions plusieurs fois séjourné, et votre fille lui avait dit qu’elle avait été élevée dans la région ; et quand ma femme l’avait félicitée pour la qualité de son anglais, elle avait précisé qu’elle vivait en Angleterre depuis déjà deux ans et qu’elle étudiait l’archéologie.
Mrs. Weeds, la femme de ménage qui travaillait dans la maison que
ma femme avait louée, et qui sera la dépositaire de cette lettre ultime jusqu’à ce qu’elle parvienne entre vos mains, me fut d’un secours plus précieux encore : c’est elle qui m’apprit que votre fille avait un grain de beauté sous la paupière droite, qu’elle se parfumait avec un parfum appelé « Sampang », et qu’elle bégayait. C’est avec elle aussi que je fouillai de fond en comble la villa à la recherche d’un indice que la fausse Véronique Lambert aurait pu y laisser. À mon grand dépit, elle n’avait volé ni bijoux ni objets, mais seulement emporté le porte-monnaie de cuisine que ma femme préparait pour que Mrs. Weeds fasse les courses et qui contenait trois livres, onze shillings et sept pence. Par contre, elle n’avait pas pu prendre toutes ses affaires et en particulier avait dû laisser celles qui étaient cette semaine-là au lavage : divers sous-vêtements bon marché, deux mouchoirs, un foulard imprimé aux couleurs assez criardes et surtout un chemisier blanc brodé aux initiales E. B. Le chemisier pouvait avoir été volé ou emprunté mais je retins pourtant ces initiales comme un indice possible ; je retrouvai également éparses dans la maison diverses choses qui étaient sans doute à elle et en particulier, dans le salon où
elle n’avait pas osé entrer avant de s’enfuir de peur de réveiller ma femme qui dormait dans la pièce à côté, le premier volume de la série romanesque d’Henri Troyat intitulée Les Semailles et les Moissons qui avait été publié quelques mois auparavant en France. Une étiquette précisait que cet exemplaire venait de la Librairie Rolandi, 20 Berners Street, librairie spécialisée dans le prêt des livres étrangers.
Je rapportai le livre chez Rolandi ; j’y appris que Véronique
Lambert y avait un abonnement de lecture : elle était étudiante à l’Institut d’Archéologie, dépendant du British Muséum, et habitait une chambre dans un bed and breakfast, 79 Keppel Street, juste derrière le musée.
C’est en pure perte que je fis irruption dans sa chambre : elle l’avait
quittée quand ma femme l’avait engagée comme fille au pair. Je ne pus rien apprendre de la logeuse ni des autres pensionnaires. À l’Institut d’Archéologie, j’eus davantage de chance : non seulement je trouvai une photographie d’elle dans son dossier d’inscription, mais je pus rencontrer plusieurs de ses camarades, et parmi eux un garçon avec lequel il semble qu’elle soit sortie deux ou trois fois ; il me fournit un renseignement capital : quelques mois auparavant, il l’avait invitée à venir écouter Didon et Enée à Covent Garden. « Je déteste l’opéra », lui avait-elle dit et elle avait ajouté : « ce n’est pas étonnant, ma mère était cantatrice ! »
Je chargeai plusieurs agences de détectives privés de retrouver, en
France ou ailleurs, la trace d’une jeune femme entre vingt et trente ans, grande, blonde, aux yeux pâles, avec une petite tache sous la paupière droite, un léger bégaiement ; la fiche de renseignements mentionnait également qu’elle se parfumait peut-être avec un parfum appelé « Sampang », qu’elle se faisait peut-être appeler Véronique Lambert, que ses initiales réelles pouvaient éventuellement être E.B., qu’elle avait été élevée dans le midi de la France, avait séjourné en Angleterre et parlait très bien l’anglais, avait fait des études, s’intéressait à l’archéologie, et que sa mère, enfin, était, ou avait été, cantatrice.
Ce dernier indice se révéla décisif : l’examen de la
biographie — dans des Who’s who et autres répertoires spécialisés — de toutes les chanteuses dont le nom commençait par la
lettre B ne donna rien, mais lorsque nous recensâmes toutes celles qui avaient eu une fille entre 1912 et 1935, votre nom sortit parmi quelque soixante-quinze autres : Véra Orlova, née à Rostov en 1900, épouse en 1926 l’archéologue français Fernand de Beaumont ; une fille, Elizabeth Natacha Victorine Marie, née en 1929. Une rapide enquête m’apprit qu’Elizabeth avait été élevée par sa grand-mère à Lédignan, dans le Gard, et qu’elle s’était enfuie de chez vous le 3 mars 1945 à l’âge de seize ans. Je compris alors que c’était pour échapper à vos recherches qu’elle dissimulait son identité véritable, mais cela voulait dire aussi, hélas, que la piste que j’avais enfin retrouvée s’arrêtait là puisque ni vous ni votre belle-mère, en dépit des innombrables appels que vous aviez lancés à la radio et dans la presse, n’aviez eu depuis sept ans de ses nouvelles !
Nous étions déjà en mille neuf cent cinquante-quatre : il m’avait
fallu presque un an pour savoir qui j’allais tuer : il me fallut encore plus de trois ans pour en retrouver la trace.
Pendant ces trois années, je tiens à ce que vous le sachiez,
j’entretins des équipes de détectives qui, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, se relayaient pour vous surveiller et vous prendre en filature dès que vous sortiez, vous à Paris et la Comtesse de Beaumont à Lédignan, au cas, de plus en plus improbable, où votre fille aurait essayé de vous revoir ou serait allée chercher refuge chez sa grand-mère. Cette surveillance fut complètement inutile mais je ne voulais rien négliger. Tout ce qui avait une chance, même infime, de me mettre sur une voie, fut systématiquement essayé : c’est ainsi que je finançai une gigantesque étude de marché sur les parfums « exotiques » en général et le parfum « Sampang » en particulier ; que je me fis communiquer le nom de toutes les personnes ayant emprunté dans une bibliothèque publique un ou plusieurs volumes des Semailles et les Moissons ; que j’adressai à tous les chirurgiens esthétiques de France une lettre personnelle leur demandant s’ils avaient eu l’occasion de procéder depuis 1953 à l’ablation d’un naevus situé sous la paupière droite d’une jeune femme d’environ vingt-cinq ans ; que je fis le tour de tous les orthophonistes et professeurs de diction à la recherche de grandes blondes s’étant fait guérir d’un léger bégaiement ; et enfin que j’organisai plusieurs expéditions
archéologiques plus fictives les unes que les autres à seule fin de pouvoir recruter par petites annonces une « jeune femme parlant bien anglais pour accompagner mission scientifique nord-américaine effectuant fouilles archéologiques Pyrénées ».
Je comptais beaucoup sur ce dernier piège. Il ne donna rien. Il y eut
chaque fois affluence de candidats, mais Elizabeth ne se montra pas. À la fin de l’année mille neuf cent cinquante-six, je piétinais toujours et j’avais dépensé plus des trois quarts de ma fortune ; j’avais vendu tous mes titres, toutes mes terres, toutes mes propriétés. Il me restait ma collection de tableaux et les bijoux de ma femme. Je commençai à les disperser l’un après l’autre pour continuer à payer les armées d’enquêteurs que j’avais lancées aux trousses de votre fille.
La mort de votre belle-mère, la Comtesse de Beaumont, au début
1957, ranima mes espérances, car je savais à quel point votre fille y était attachée ; mais, pas plus que vous, elle ne vint à Lédignan pour l’enterrement, et c’est en pure perte que, pendant plusieurs semaines, je fis surveiller le cimetière en m’imaginant qu’elle tiendrait obstinément à venir fleurir sa tombe.
Ces échecs répétés m’exaspéraient de plus en plus, mais je me
refusai à abandonner. Je ne pouvais pas admettre qu’Elizabeth fût morte, comme si j’avais été désormais le seul à pouvoir décider de sa vie ou de sa mort, et je voulais continuer à croire qu’elle était en France : j’avais fini par savoir comment elle avait pu quitter l’Angleterre sans que l’on retrouve la trace de son embarquement : dès le lendemain de son crime, le 12 juin 1953, elle avait pris à Torquay un bateau pour les îles anglo-normandes : en grattant la première lettre de son nom sur son récépissé de perte de passeport, elle avait réussi à s’inscrire sous le nom de Véronique Ambert et sa fiche, classée à la lettre A, avait échappé aux recherches de la police portuaire. Cette découverte tardive ne m’avançait pas davantage, mais je m’appuyais dessus pour me persuader qu’Elizabeth continuait à se cacher en France.
Cette année-là je commençai, je crois, à perdre la raison. Je me mis
à tenir des raisonnements de ce genre : je cherche Elizabeth de Beaumont, c’est-à-dire une femme grande, blonde, aux yeux pâles, parlant bien l’anglais, ayant été élevée dans le Gard, etc. Or Elizabeth
de Beaumont sait que je la cherche, donc elle se cache, et se cacher, en l’occurrence, signifie effacer le plus possible les signes particuliers par lesquels elle sait que je la désigne ; par conséquent ce n’est pas une Elizabeth que je dois chercher, pas une femme grande, blonde, etc., mais une anti-Elizabeth et je me mettais à soupçonner des petites femmes noiraudes baragouinant l’espagnol.
Une autre fois, je me réveillai, trempé de sueur. Je venais de
trouver en rêve l’évidente solution de mon cauchemar. Installé à côté d’un immense tableau noir couvert d’équations, un mathématicien finissait de démontrer devant une assistance houleuse que le fameux théorème dit « de Monte-Carlo » était généralisable ; cela voulait dire que non seulement un joueur de roulette misant au hasard avait au moins autant de chances de gagner qu’un joueur misant selon une martingale infaillible, mais que moi-même j’avais autant sinon davantage de chances de découvrir Elizabeth en allant prendre le thé chez Rumpelmayer le lendemain à seize heures dix-huit minutes qu’en la faisant rechercher par quatre cent treize détectives.
Je fus assez faible pour céder. À 16 h 18, j’entrai dans ce salon de
thé. Une femme grande, aux cheveux roux, en sortait au même instant. Je la fis suivre, évidemment pour rien. Plus tard, je racontai mon rêve à l’un des enquêteurs qui travaillaient pour moi : tout à fait sérieusement, il me dit que j’avais seulement commis une erreur d’interprétation : le nombre des détectives aurait dû me mettre la puce à l’oreille : 413 était évidemment l’inverse de 314, c’est-à-dire du nombre π : c’est à 18 h 16 qu’il se serait passé quelque chose.
Alors je me mis à faire appel aux épuisantes ressources de
l’irrationnel. Si votre mystérieuse et belle voisine américaine avait encore été là, soyez sûre que j’aurais fait appel à ses troublants services ; à la place, je fis tourner les tables, je portai des anneaux incrustés de certaines pierres, je fis coudre dans les plis de mes vêtements des aimants, des ongles de pendus, ou de minuscules flacons contenant des herbes, des graines, des cailloux colorés ; je consultai des sorciers, des sourciers, des tireuses de cartes, des voyantes, des devins de toutes sortes : ils lancèrent des dés, ils firent brûler une photographie de votre fille dans une assiette de porcelaine blanche et en observèrent les cendres, ils se frottèrent le bras gauche
avec des feuilles de verveine fraîche, ils se mirent des calculs de hyène sous la langue, ils répandirent de la farine sur le sol, ils firent d’innombrables anagrammes sur les noms et les pseudonymes de votre fille, ou remplacèrent les lettres de son nom par des chiffres en s’efforçant d’arriver à 253, ils examinèrent la flamme d’une bougie à travers des vases remplis d’eau, ils jetèrent dans le feu du sel dont ils écoutèrent les crépitements ; des grains de jasmin ou des branches de laurier dont ils observèrent les fumées, ils versèrent dans une tasse pleine d’eau un blanc d’œuf frais pondu par une poule noire, ou bien du plomb, ou de la cire fondue, et regardèrent les figures qui se formèrent ; ils firent griller des omoplates de brebis sur des charbons ardents, suspendirent des tamis à un fil et les firent tourner, examinèrent des laitances de carpes, des têtes d’ânes morts, des cercles de grains picorés par un coq.
Le onze juillet mille neuf cent cinquante-sept i1 y eut un coup de
théâtre : l’un des hommes que j’avais postés à Lédignan et qui continuaient leur surveillance malgré la mort de la Comtesse de Beaumont, me téléphona pour m’apprendre qu’Elizabeth venait d’écrire à la mairie pour demander un certificat d’état civil. Elle donnait comme adresse un hôtel d’Orange.
La logique — si, en l’occurrence il est encore permis d’invoquer la
logique — aurait voulu que je saisisse cette occasion pour mettre un terme à cette histoire sans issue. Il me suffisait de sortir de son fourreau de cuir vert l’arme dont un peu plus de trois ans auparavant j’avais décidé qu’elle serait l’instrument de ma vengeance : un bistouri de campagne à manche de corne, analogue extérieurement à un rasoir à main mais infiniment plus tranchant, que j’avais appris à manier avec une dextérité sans égale, et de faire irruption à Orange. Au lieu de cela, je m’entendis donner l’ordre à mes hommes de simplement repérer votre fille et de ne plus relâcher leur surveillance. Ils la ratèrent à Orange d’ailleurs — l’hôtel n’existait pas ; elle était allée à la poste en disant qu’elle s’était trompée et le postier chargé du service du rebut avait récupéré la lettre de la mairie de Lédignan et la lui avait remise — mais ils retrouvèrent sa trace, quelques semaines plus tard, à Valence. C’est là qu’elle se maria, avec comme témoins deux camarades de chantier de François Breidel.
Elle quitta Valence le soir même avec son mari. Ils avaient
certainement deviné qu’ils étaient suivis et pendant plus d’un an ils tentèrent de m’échapper ; ils firent tout ce qu’il leur était possible de faire, multipliant les fausses pistes, les leurres, les feintes, les faux indices, se terrant dans des meublés infâmes, acceptant pour sur-vivre des travaux misérables : gardiens de nuit, plongeurs, vendangeurs, vidangeurs. Mais de semaine en semaine, les quatre détectives dont je pouvais encore me permettre d’utiliser les services resserraient leur étau. À plus de vingt reprises, j’eus la possibilité de tuer impunément votre fille. Mais chaque fois, sous un prétexte ou sous un autre, je laissais passer l’occasion : c’était comme si ma longue chasse m’avait fait oublier au nom de quel serment je l’avais entreprise : plus il me devenait facile d’assouvir ma vengeance, plus j’y répugnais.
Le 8 août 1958, je reçus une lettre de votre fille :
Monsieur,
J’ai toujours su que vous feriez tout pour me retrouver. À l’instant
même où votre fils mourut, je compris qu’il serait inutile d’implorer de vous comme de votre femme un geste de clémence ou de pitié. La nouvelle du suicide de votre femme me parvint quelques jours plus tard et me persuada que vous consacreriez désormais votre existence à me traquer.
Ce qui ne fut d’abord qu’une intuition et une crainte se confirma
au cours des mois qui suivirent ; j’étais pleinement consciente que vous ne saviez presque rien de moi, mais j’étais sûre que vous alliez tout mettre en œuvre pour vous servir au maximum des maigres éléments dont vous disposiez ; le jour où, dans une rue de Cholet, un enquêteur m’offrit un échantillon du parfum que j’avais utilisé cette année-là en Angleterre, je devinai instinctivement que c’était un piège ; quelques mois plus tard une petite annonce demandant une jeune femme parlant bien l’anglais pour accompagner des archéologues m’apprit que vous me connaissiez mieux que je ne le croyais. À partir de là ma vie est devenue un long cauchemar : je me sentais épiée par tout le monde, tout le temps, partout, je me mettais à soupçonner tout le monde, les garçons de café qui m’adressaient la
parole, les caissières qui me rendaient la monnaie, les clientes d’une boucherie qui me houspillaient parce que je n’attendais pas mon tour, les passants qui me bousculaient ; j’étais suivie, traquée, surveillée par les chauffeurs de taxi, par les agents de police, les pseudo-clochards affalés sur des bancs de square, les marchands de marrons, les vendeurs de loterie, les crieurs de journaux. Un soir, à bout de nerfs, dans la salle d’attente de la gare de Brive, je me mis à frapper un homme qui me dévisageait. Je fus arrêtée, conduite au poste et ne dus qu’à un quasi-miracle de ne pas être internée sur-le champ dans un asile psychiatrique : un jeune couple qui avait assisté à la scène offrit de me prendre en charge : ils vivaient dans les Cévennes, dans un village abandonné dont ils reconstruisaient les maisons effondrées. Je vécus là pendant presque deux ans. Nous étions seuls, trois êtres humains, une vingtaine de chèvres et de poules. Nous n’avions ni journaux ni radio.
Avec le temps mes craintes se dissipèrent. Je me persuadai que
vous aviez renoncé ou que vous étiez mort. En juin 1957, je revins vivre parmi les hommes. Peu de temps après je fis la connaissance de François. Quand il me demanda de l’épouser, je lui racontai toute mon histoire et il n’eut pas de mal à me convaincre que c’était mon sentiment de culpabilité qui m’avait fait imaginer cette surveillance incessante.
Je repris peu à peu confiance, assez pour me risquer, presque sans
précaution, à demander à la mairie un bulletin d’état civil nécessaire à notre mariage. C’était, je le suppose, l’une de ces erreurs que, depuis des années, tapi dans votre coin, vous attendiez que je commette.
Notre vie n’est plus, depuis, qu’une fuite incessante. Pendant un
an, j’ai cru que je pourrais vous échapper. Je sais désormais que c’est impossible. La chance et l’argent ont été et seront toujours de votre côté ; il est inutile de croire que je parviendrai un jour à passer entre les mailles des filets que vous tendez, comme il est illusoire d’espérer qu’un jour vous cesserez de me poursuivre. Vous avez le pouvoir de me tuer, et vous croyez en avoir le droit, mais vous ne m’obligerez plus à fuir : avec François mon mari, avec Anne, que je viens de
mettre au monde, nous vivrons désormais sans plus bouger à Chaumont-Porcien, dans les Ardennes. Je vous y attendrai avec sérénité.
Pendant plus d’un an, je m’imposai de ne pas donner signe de vie ;
¡e licenciai tous les détectives et enquêteurs que j’avais embauchés ; je me terrai au fond de mon appartement, ne sortant pratiquement plus, ne me nourrissant plus que de biscottes au gingembre et de thé en sachet, entretenant en permanence à l’aide d’alcools, de cigarettes et de comprimés de maxiton une sorte de fièvre vibrante qui faisait parfois place à des phases de complète torpeur. La certitude qu’Elizabeth m’attendait, s’endormait chaque soir en se disant qu’elle ne se réveillerait peut-être plus, embrassait sa fille chaque matin en s’étonnant presque d’être encore en vie, le sentiment que ce sursis était pour elle une torture chaque jour renouvelée, parfois m’emplissait d’une ivresse vengeresse, une sensation d’exaltation mauvaise, omnipotente, omniprésente, parfois me plongeait dans un abattement sans bornes. Pendant des semaines entières, nuit et jour, incapable de dormir pendant plus de quelques minutes d’affilée, j’arpentais les couloirs et les chambres de mon appartement désert en poussant des ricanements, ou me mettant à sangloter, m’imaginant tout à coup devant elle, me roulant sur le sol, implorant son pardon.
Vendredi dernier, le 11 septembre, Elizabeth me fit parvenir une
seconde lettre :
Monsieur,
Je vous écris de la maternité de Rethel où je viens de mettre au
monde ma seconde fille, Béatrice. Anne, la première, vient d’avoir un an. Venez, je vous en supplie, c’est maintenant, ou jamais, que vous devez venir.
Je l’ai tuée deux jours plus tard. En la tuant, j’ai compris que la
mort la délivrait comme, après-demain, elle me délivrera moi-même. Les maigres restes de ma fortune, déposés chez mes hommes de loi,
seront, conformément à mes dernières instructions partagés entre vos deux petites-filles au jour de leur majorité.
Madame de Beaumont, même si elle avait été bouleversée en apprenant la mort de sa fille, lut sans plus frémir le dénouement de cette histoire dont la tristesse ne semblait pas plus l’atteindre que ne l’avait atteinte, quelque vingt-cinq ans auparavant, le suicide de son mari. Cette apparente indifférence à la mort s’explique peut-être par sa propre histoire : un matin d’avril mille neuf cent dix-huit, alors que la famille Orlov, que la Révolution avait éparpillée aux quatre coins de la Sainte Russie, avait miraculeusement réussi à se retrouver presque intacte, un détachement de gardes rouges prit d’assaut leur résidence. Véra vit son grand-père, le vieux Serge Ilarionovitch Orlov, qu’Alexandre III avait nommé ambassadeur plénipotentiaire en Perse, son père, le colonel Orlov qui commandait le célèbre bataillon des Lanciers de Krasnodar, et que Trotski avait surnommé « Le Boucher du Kouban », et ses cinq frères, dont le plus jeune venait tout juste d’avoir onze ans, fusillés sous ses yeux. Elle-même et sa mère réussirent à s’enfuir, protégées par un épais brouillard qui dura pendant trois jours. Au terme d’une hallucinante marche forcée de 79 jours, elles parvinrent enfin à gagner la Crimée qu’occupaient les corps francs de Denikine, et de là la Roumanie et l’Autriche.
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