La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 43 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE XLI Marquiseaux, 3

CHAPITRE XLI

 

Marquiseaux, 3

 

En réunissant l’ancienne chambre des parents Echard et la petite salle à manger et en y annexant la portion correspondante du vestibule, devenue dès lors inutile, et un placard à balais, Philippe et Caroline Marquiseaux ont obtenu une pièce plutôt grande dont ils ont fait une salle de réunion pour leur agence : ce n’est absolument pas un bureau, mais, inspirée des plus récentes techniques en matière de brain-storming et de groupologie, une pièce que les Américains appellent une « Informal Creative Room », en abrégé I.C.R., et familièrement I see her ; les Marquiseaux, pour leur part, l’appellent leur gueuloir, leur cogitorium ou, mieux, en référence à la musique qu’ils ont à charge de promouvoir, leur poperie : c’est là que se définissent les grands axes de leurs campagnes dont les détails seront ensuite réglés dans les bureaux que leur agence occupe au dix-septième étage d’une des tours de la Défense.

Les murs et le plafond sont tendus de vinyle blanc, le sol est couvert d’un tapis de caoutchouc mousse identique à celui qu’utilisent les adeptes de certains arts martiaux ; rien sur les murs ; presque aucun meuble : un buffet bas laqué de blanc sur lequel sont posées des boîtes de jus de légumes Seven-Up et de bière sans alcool (root-beer) ; une jardinière « zen », octogonale, remplie de sable finement strié d’où émergent quelques rares galets, une multitude de coussins de toutes couleurs et de toutes formes

Quatre objets se partagent l’essentiel de l’espace : le premier est un gong de bronze à peu près de la taille de celui des génériques des films de la Rank, c’est-à-dire plus haut qu’un homme ; il ne provient pas d’Extrême-Orient, mais d’Alger : il aurait servi à rassembler les prisonniers du tristement célèbre bagne barbaresque où, entre autres, Cervantes, Regnard et saint Vincent de Paul furent emprisonnés ; en tout cas, une inscription arabe

 

celle-là même, l’al-Fâtiha, qui introduit chacune des cent quatorze sourates du Coran : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux », est gravée en son centre.

 

Le deuxième objet est un juke-box « elvis-presleyien » aux chromes étincelants ; le troisième est un billard électrique appartenant à un modèle particulier que l’on appelle Flashing Bulbs : sa caisse et sa table ne contiennent ni plots ni ressorts, ni compteurs : ce sont des miroirs percés d’innombrables petits trous derrière lesquels sont disposées autant d’ampoules connectées à un flash électronique ; le déplacement de la bille d’acier, elle-même invisible et silencieuse, déclenche des éclairs lumineux d’une intensité telle que dans l’obscurité un spectateur situé à trois mètres de l’appareil peut lire sans difficultés des caractères aussi petits que ceux d’un dictionnaire ; pour celui qui se tient devant ou juste à côté de l’appareil, et même s’il porte des verres protecteurs, l’effet est à ce point « psychédélique » qu’un poète hippy a parlé à son sujet de coït astral. La fabrication de cette machine a été arrêtée après qu’elle eut été reconnue responsable de six cas de cécité ; il est devenu très difficile de s’en procurer, car certains amateurs, accoutumés à ces éclairs miniature comme on peut l’être à une drogue, n’hésitent pas à s’entourer de quatre ou cinq appareils et à les faire fonctionner tous en même temps.

Le quatrième objet est un orgue électrique, abusivement baptisé synthétiseur, flanqué de deux haut-parleurs sphériques.

 

Les Marquiseaux, absorbés par leurs attouchements aquatiques, ne sont pas encore arrivés dans cette pièce où les attendent deux de leurs amis qui sont en même temps deux de leurs clients.

L’un, un jeune homme en costume de toile, pieds nus, affalé dans les coussins, allumant une cigarette avec un briquet zippo, est un musicien suédois, Svend Grundtvig. Disciple de Falkenhausen et de Hazefeld, adepte de la musique post-webernienne, auteur de constructions aussi savantes que discrètes, dont la plus célèbre, Crossed Words, offre une partition curieusement semblable à une grille de mots croisés, la lecture horizontale ou verticale correspondant à des séquences d’accords dans lesquelles les noirs fonctionnent comme des silences, Svend Grundtvig est néanmoins désireux d’aborder des musiques plus populaires et vient de composer un oratorio, Proud Angels, dont le livret se fonde sur l’histoire de la chute des Anges. La réunion de ce soir étudiera les moyens de le promouvoir avant sa création au festival de Tabarka.

 

L’autre, la très célèbre « Hortense », est une personnalité beaucoup plus curieuse. C’est une femme d’une trentaine d’années, au visage dur, aux yeux inquiets ; elle est accroupie près de l’orgue électrique, et en joue pour elle seule, des écouteurs aux oreilles. Elle est pieds nus elle aussi — c’est sans doute une règle de la maison que d’enlever ses chaussures avant de pénétrer dans cette pièce — et porte un caleçon long de soie kaki serré aux mollets et aux hanches par des lacets blancs garnis de ferrets en strass, et un blouson court, une sorte de boléro plutôt, fait d’une multitude de petits morceaux de fourrure.

Jusqu’en mille neuf cent soixante-treize, « Hortense » — l’usage s’est imposé de toujours écrire son nom avec des guillemets — était un homme nommé Sam Horton. Il était guitariste et compositeur dans une petite formation new-yorkaise, les Wasps. Sa première chanson, Come in, little Nemo, resta trois semaines au Top 50 de Variety, mais les suivantes — Susquehanna Mammy, Slumbering Wabash, Mississippi Sunset, Dismal Swamp, I’m homesick for being homesick — ne remportèrent pas le succès escompté, en dépit de leur charme très « années quarante ». Le groupe végétait donc et voyait avec angoisse les engagements se raréfier et les directeurs de maisons de disque faire répondre qu’ils étaient en conférence, lorsque, au début de 1973, Sam Horton lut par hasard dans un magazine qu’il feuilletait dans la salle d’attente de son dentiste un article sur cet officier de l’armée des Indes qui était devenu (e) une respectable Lady. Ce qui sur-le-champ intéressa Sam Horton, ce n’est pas tant qu’un homme ait pu changer de sexe que le succès d’édition remporté par le récit relatant cette rare expérience. Cédant à la séduction trompeuse du raisonnement analogique, Sam Horton se persuada qu’un groupe pop constitué de transsexuels devrait nécessairement connaître le succès. Il ne parvint évidemment pas à convaincre ses quatre partenaires, mais l’idée continua à le troubler. Elle répondait certainement chez lui à un besoin autre que publicitaire, car il partit seul au Maroc dans une clinique spécialisée subir les traitements chirurgicaux et endocriniens adéquats.

Quand « Hortense » revint aux États-Unis, les Wasps, qui avaient entre-temps embauché un nouveau guitariste et qui semblaient en voie de remonter la pente, refusèrent de la reprendre, et quatorze éditeurs lui renvoyèrent son manuscrit, « simple copie, dirent-ils, d’un succès récent ». Ce fut le début d’une période de vache enragée qui dura plusieurs mois et où elle dut pour survivre faire des ménages le matin dans des agences de voyages.

Du fond de sa détresse — pour reprendre les termes des résumés biographiques imprimés au dos de ses pochettes de disques —, « Hortense » se remit à écrire des chansons, et comme personne ne voulait les chanter, elle finit par se décider à les interpréter elle-même : sa voix rauque et instable apportait incontestablement ce new sound que tous les gens du métier ne cessent de traquer et les chansons elles-mêmes répondaient bien à l’attente inquiète d’un public de jour en jour plus fébrile pour qui elle devint bientôt l’incomparable symbole de toute la fragilité du monde : avec Lime Blossom Lady, histoire nostalgique d’une herboristerie démolie pour faire place à une pizzeria, elle obtint en quelques jours le premier de ses 59 disques d’or.

 

Philippe Marquiseaux, en réussissant à prendre sous contrat exclusif pour l’Europe et l’Afrique du Nord cette créature craintive et vacillante, a certainement réalisé la plus belle affaire de son encore courte carrière ; pas pour « Hortense » elle-même qui avec ses fugues incessantes, ses ruptures de contrat, ses suicides, ses dépressions, ses procès, ses ballets roses et bleus, ses cures, ses lubies diverses, lui coûte au moins aussi cher qu’elle ne lui rapporte, mais parce que tous ceux qui rêvent de se faire un nom au music-hall, tiennent désormais à appartenir à la même agence qu’« Hortense ».

 

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