La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 35 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE XXXIII Caves, 1

CHAPITRE XXXIII

 

Caves, 1

 

Caves.

La cave des Altamont, propre, bien rangée, nette : du sol au plafond, des étagères et des casiers munis d’étiquettes larges et bien lisibles. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ; on a pensé à tout : des stocks, des provisions, de quoi soutenir un siège, de quoi survivre en cas de crise, de quoi voir venir en cas de guerre.

Le mur de gauche est réservé aux produits alimentaires. D’abord les produits de base : farine, semoule, maïzena, fécule de pommes de terre, tapioca, flocons d’avoine, sucre en morceaux, sucre en poudre, sucre glace, sel, olives, câpres, condiments, grands bocaux de moutarde et de cornichons, bidons d’huile, paquets d’herbes séchées, paquets de poivre en grains, clous de girofles, champignons lyophilisés, petites boîtes de pelures de truffes ; vinaigre de vin et d’alcool ; amandes effilées, cerneaux de noix, noisettes et cacahouètes empaquetées sous vide, biscuits apéritifs, bonbons, chocolat à cuire et à croquer, miel, confitures, lait en boîte, lait en poudre, poudre d’œufs, levure, entremets Francorusse, thé, café, cacao, tisanes, bouillon Kub, concentré de tomates, harissa, noix de muscade, piments oiseaux, vanille, épices et aromates, chapelure, biscottes, raisins secs, fruits confits, angélique ; puis viennent les conserves : conserves de poisson, thon en miettes, sardines à l’huile, anchois roulés, maquereaux au vin blanc, pilchards à la tomate, colin à l’andalouse, sprats fumés, œufs de lump, foie de morue fumé ; conserves de légumes : petits pois, pointes d’asperges, champignons de Paris, haricots verts extra, épi-nards, cœurs d’artichaut, mange-tout, salsifis, macédoine ; et aussi des paquets de légumes secs, pois cassés, flageolets, lentilles, fèves, haricots, des sacs de riz, de pâtes alimentaires, macaronis coupés, vermicelle, coquillettes, spaghetti, des pommes de terre chips, des pommes de terre en flocons pour purée, des soupes en sachets ; conserves de fruits : oreillons d’abricots, poires au sirop, cerises, pêches, prunes, paquets de figues, caissettes de dattes, de bananes séchées, de pruneaux ; conserves de viande et plats cuisinés : corned-beef, jambons, terrines, rillettes, foie gras, pâté de foie, galantine, museau, choucroute, cassoulet, saucisse aux lentilles, raviolis, navarin d’agneau, ratatouille niçoise, couscous, poulet basquaise, paella, blanquette de veau à l’ancienne.

Le mur du fond et la plus grande partie du mur de droite sont occupés par des bouteilles couchées dans des casiers de fil de fer plastifié selon un ordre apparemment canonique : d’abord les vins dits de table, puis les Beaujolais, Côtes-du-Rhône et vins blancs de Loire de l’année, puis les vins de courte garde, Cahors, Bourgueil, Chinon, Bergerac, puis la vraie cave enfin, la grande cave, gérée par un livre de cave où chaque bouteille est enregistrée avec sa provenance, le nom de l’éleveur, le nom du fournisseur, le millésime, la date d’entrée, le délai de garde optimal, la date éventuelle de sortie : vins d’Alsace : Riesling, Traminer, Pinot noir, Tokay ; Bordeaux rouge : Médoc : Château-de-l’Abbaye-Skinner, Château-Lynch-Bages, Château-Palmer, Château-Brane-Cantenac, Château-Gruau-Larose ; Graves : Château-La-Garde-Martillac, Château-Larrivet-Haut-Brion, Saint-Émilion : Château-La-Tour-Beau-Site, Château-Canon, Château-La-Gaffellière, Château-Trottevieille ; Pomerol : Château-Taillefer ; Bordeaux blanc : Sauternes : Château-Sigalas-Rabaud, Château-Caillou, Château-Nairac ; Graves : Château-Chevalier, Château-Malartic-Lagravière ; Bourgognes rouges : Côtes de Nuits : Chambolle-Musigny, Charmes-Chambertin, Bonnes-Mares, Romanée-Saint-Vivant, La Tâche, Richebourg ; Côtes de Beaune : Pernand-Vergelesse, Aloxe-Corton, Santenay Gravières, Beaune Grèves « Vignes-de-l’En-fant-Jésus », Yolnay Caillerets ; Bourgognes blancs : Beaune Clos-des-Mouches, Corton Charlemagne, Côtes-du-Rhône : Côte-Rôtie, Crozes-Hermitage, Cornas, Tavel, Châteauneuf-du-pape ; Côtes-de-Provence : Bandol, Cassis ; vins du Mâconnais et du Dijonnais, vins nature de Champagne — Vertus Bouzy, Crémant —, vins divers du Languedoc, du Béarn, du Saumurais et de Touraine, vins étrangers : Fechy, Pully, Sidi-Brahim, Château-Mattilloux, vin du Dorset, vins du Rhin et de Moselle, Asti, Koudiat, Haut-Mornag, Sang-de-Taureau, etc. ; enfin viennent quelques caisses de Champagne, d’apéritifs et d’alcools divers — whisky, gin, kirsch, calvados, cognac, Grand-Marnier, Bénédictine, et, de nouveau sur des étagères, quelques cartons contenant diverses boissons non alcoolisées, gazeuses ou non, des eaux minérales, de la bière, des jus de fruits.

À l’extrême droite enfin, entre le mur et la porte — claire-voie de bois épais bardée de fer fermant par deux gros cadenas — c’est la zone des produits d’entretien, des produits de toilette et des divers : lots de serpillières, containers de lessive, détergents, détartrants, déboucheurs, doses d’eau de Javel, éponges, produits pour les parquets, les vitres, les cuivres, l’argenterie, le cristal, les carrelages et les linoléums, têtes de balais, sacs d’aspirateurs, bougies, réserves d’allumettes, lots de piles électriques, filtres à café, aspirine vitaminée, ampoules torsadées pour lustres, lames de rasoir, eau de Cologne bon marché en litre, savons, shampooings, cotons, bâtonnets à oreilles, limes émerisées, cartouches d’encre, encaustique, pots de peinture, pansements individuels, insecticide, allume-feu, sacs poubelles, pierres à briquets, essuie-tout.

 

Caves.

La cave des Gratiolet. Des générations ont empilé là des rebuts que personne n’a jamais rangés ni triés. Ils gisent, par trois mètres de fond, sous la garde inquiète d’un gros chat tigré qui accroupi tout en haut de l’autre côté du soupirail, guette à travers le grillage l’inaccessible et néanmoins pas tout à fait imperceptible trottinement d’une souris.

L’œil, s’habituant petit à petit à l’obscurité, finirait par reconnaître sous leur fine couche de poussière grise des restes épars provenant de tous les Gratiolet : le châssis et les montants d’un lit bateau, des skis d’hickory ayant depuis longtemps perdu toute leur élasticité, un casque colonial d’une blancheur jadis immaculée, des raquettes de tennis prises dans leurs lourdes presses trapézoïdales, une vieille machine Underwood, de la célèbre série des Quatre Millions qui, à cause de son tabulateur automatique passa en son temps pour un des objets les plus perfectionnés jamais conçus, sur laquelle François Gratiolet se mit à dactylographier ses quittances quand il décida qu’il lui fallait moderniser sa comptabilité ; un vieux Nouveau Petit Larousse Illustré commençant avec une demi-page 71 — ASPIC n. m. (gr. aspis). Nom vulgaire de la vipère. Fig. Langue d’aspic, personne médisante — et se terminant page 1530 : MAROLLES-LES-BRAULTS, ch. — l. de c. (Sarthe), arr. de Mamers ; 2 000 hab, (950 aggl.) ; un portemanteau en fer forgé auquel est encore accrochée une capote de grosse laine brute toute rapiécée de morceaux de couleurs et parfois même d’étoffes différentes : le manteau du deuxième classe Gratiolet Olivier, fait prisonnier à Arras le vingt mai 1940, libéré dès mai 1942 grâce à l’intervention de son oncle Marc (Marc, fils de Ferdinand, n’était pas l’oncle d’Olivier, mais le cousin germain de son père Louis, mais Olivier lui disait « mon oncle », comme il disait, « mon oncle » à l’autre cousin de son père, François) ; un vieux globe terrestre en carton, passablement troué ; des piles et des piles de journaux dépareillés : L’Illustration, Point de Vue, Radar, Détective, Réalités, Images du Monde, Cœmédia ; sur une couverture de Paris-Match, Pierre Boulez, en frac, brandit sa baguette, lors de la première de Wozzeck à l’Opéra de Paris ; sur une couverture d’Historia, on voit deux adolescents, l’un en costume de colonel de hussards — pantalon de casimir blanc, dolman bleu nuit à brandebourgs gris perle, shako à aigrette —, l’autre en redingote noire avec cravate et manchettes de dentelle, se précipitant dans les bras l’un de l’autre avec, en dessous, cette légende : Louis XVII et l’Aiglon se sont-ils rencontrés secrètement à Fiume le huit août 1808 ? La plus fantastique énigme de l’Histoire enfin résolue ! Un carton à chapeaux débordant de photographies racornies, de ces clichés jaunis ou bistrés dont on se demande toujours qui ils représentent et qui les a pris : trois hommes sur une petite route de campagne ; ce monsieur gracieux et brun avec une moustache noire élégamment frisée et un pantalon à carreaux clairs, c’est sans doute Juste Gratiolet, l’arrière-grand-père d’Olivier, le premier propriétaire de l’immeuble, avec des amis à lui qui sont peut-être les Bereaux, Jacques et Emile, dont il épousa la sœur Marie ; et ces deux-là, devant le monument aux morts de Beyrouth tous les deux avec leur manche droite flottante, et saluant du bras gauche les trois couleurs, la poitrine constellée de décorations, c’est Bernard Lehameau, un cousin de Marthe, la femme de François, avec son vieil ami le colonel Augustus B. Clifford, à qui il servit d’interprète au Grand Quartier Général des Forces Alliées à Péronne, et qui, comme lui perdit le bras droit lorsque ledit G.Q.G. fut bombardé par le Baron Rouge le 19 mai 1917 ; et celui-là, cet homme manifestement presbyte, en train de lire un livre posé sur un pupitre incliné, c’est Gérard, le grand-père d’Olivier.

À côté, entassés dans une boîte carrée en fer-blanc, des coquillages et des galets ramassés par Olivier Gratiolet à Gatseau, dans l’île d’Oléron, le trois septembre 1934, le jour de la mort de son grand-père, et, maintenu par un élastique, un lot d’images d’Épinal telles qu’on en distribuait à l’école primaire lorsqu’on avait obtenu un nombre suffisant de bons points : celle du dessus représente la rencontre sur un vaisseau de guerre du Czar et du Président de la République française. Partout jusqu’à l’horizon ce ne sont que navires dont la fumée se perd dans un ciel sans nuages. À grands pas, le Czar et le Président viennent de s’avancer l’un vers l’autre, et se donnent la main. Derrière le Czar, comme derrière le Président se tiennent deux messieurs ; par contraste avec la joie manifeste des visages des deux chefs, leurs visages paraissent graves. Les regards des deux escortes se concentrent sur leurs souverains respectifs. En bas — la scène a lieu visiblement sur le haut-pont du navire — à demi coupées par la marge de l’image, de longues rangées de matelots se dressent au garde-à-vous.

 

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