La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 11 sur 105

Pages du PDF

La Vie mode d'emploi

CHAPITRE IX Chambres de bonne, 3

CHAPITRE IX

 

Chambres de bonne, 3

 

C’est la chambre où le peintre Hutting loge ses deux domestiques, Joseph et Ethel.

Joseph Nieto est chauffeur et homme de peine. C’est un Paraguayen d’une quarantaine d’années, ancien quartier-maître dans la marine marchande.

Ethel Rogers, une Hollandaise de vingt-six ans, fait office de cuisinière et de lingère.

La chambre est presque entièrement occupée par un grand lit de style Empire dont les montants se terminent par des boules de cuivre soigneusement astiquées. Ethel Rogers fait sa toilette, à demi dissimulée par un paravent en papier de riz décoré de motifs floraux, sur lequel est jeté un grand châle à impression cachemire. Nieto, vêtu d’une chemise blanche brodée et d’un pantalon noir à large ceinture, est étendu sur le lit ; il tient dans sa main gauche levée à la hauteur de ses yeux une lettre dont le timbre en forme de losange représente l’effigie de Simon Bolivar, et dans sa main droite, dont le médius s’orne d’une grosse chevalière, un briquet allumé, comme s’il s’apprêtait à brûler cette lettre qu’il vient de recevoir.

Entre le lit et la porte, il y a une petite commode en bois fruitier sur laquelle est posée une bouteille de whisky Black and White, reconnaissable à ses deux chiens, et une assiette contenant un assortiment de biscuits salés.

La chambre est peinte en vert clair. Le sol est recouvert d’un tapis à carreaux jaunes et roses. Une coiffeuse, une unique chaise paillée sur laquelle est posé un livre défraîchi : Le Français par les textes. Cours moyen. Deuxième année, complètent le mobilier.

Au-dessus du lit, est épinglée une reproduction intitulée Arminius et Sigimer : elle représente deux colosses en casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces rouges embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris buissonnants.

Sur la porte d’entrée est punaisée une carte postale : elle représente une sculpture monumentale de Hutting — Les Bêtes de la Nuit — qui décore la cour d’honneur de la Préfecture de Pontarlier : c’est un enchevêtrement de blocs de scories dont l’ensemble évoque assez confusément quelque animal préhistorique.

La bouteille de whisky et les biscuits salés sont un cadeau, ou plus exactement un pourboire que, d’avance, leur a fait monter Madame Altamont. Hutting et les Altamont sont très liés et le peintre leur a prêté ses domestiques qui serviront ce soir comme extra à la réception annuelle qu’ils donnent dans leur grand appartement du deuxième droite, au-dessous de chez Bartlebooth. Il en va ainsi chaque année, et les Altamont lui rendent la pareille pour les fêtes souvent somptueuses que le peintre donne, presque chaque trimestre, dans son atelier.

 

SI VOUS VOULEZ EN SAVOIR DAVANTAGE :

BOSSEUR. J. — Les Sculptures de Franz Hutting. Paris, Galerie Maillard. 1965.

JACQUET, B. — Hutting ou de l’Angoisse. Forum, 1967, 7.

HUTTING, F. — Manifeste du Mineral Art. Bruxelles, Galerie 9 + 3. 1968.

HUTTING, F. — Of Stones and Men. Urbana Museum of Fine Arts, 1970.

NAHUM, E. — Towards a Planetary Consciousness : Grillner, Hagiwara, Hutting. In : S. Gogolak (Ed.), An Anthology of Neocreative Painting. Los Angeles, Markham and Coolidge, 1974.

NAHUM, E. — Les Brumes de l’Etant. Essai sur la Peinture de Franz Hutting. Paris, XYZ, 1974.

XERTIGNY, A. de — Hutting portraitiste. Cahiers de l’art nouveau, Montréal, 1975, 3.

OceanofPDF.com