La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 75 sur 105

Pages du PDF

La Vie mode d'emploi

CHAPITRE LXXIII Marcia, 5

CHAPITRE LXXIII

 

Marcia, 5

 

La première pièce de la boutique de Madame Marcia, celle dont s’occupe son fils David, est pleine de petits meubles : guéridons de café à dessus de marbre, tables gigognes, poufs rebondis, chaises ponteuses, tabourets Early American provenant de l’ancien relais de poste de Woods Hole, Massachusetts, prie-Dieu, pliants de toile en X aux pieds torsadés, etc. Sur les murs tendus de toile bise écrue, plusieurs étagères de profondeurs et de hauteurs différentes, recouvertes d’un tissu vert gainé d’un ruban de cuir rouge fixé par des clous de cuivre à grosse tête, supportent tout un assortiment méticuleusement rangé de bibelots : un drageoir au corps de cristal, au pied et au couvercle d’or, finement ciselé, des bagues anciennes présentées sur d’étroits cylindres de carton blanc, une balance de changeur d’or, quelques monnaies sans effigie, découvertes par l’Ingénieur Andrussov lors des travaux de déblaiement pour la voie de chemin de fer transcaspien, un livre enluminé ouvert sur une miniature représentant une Vierge à l’Enfant, un cimeterre de Chiraz, un miroir de bronze, une gravure illustrant le suicide de Jean-Marie Roland de La Platière à Bourg-Beaudoin (vêtu d’une culotte couleur parme et d’une veste rayée, le Conventionnel, à genoux, griffonne la courte lettre par laquelle il explique son geste. Par la porte entrebâillée on aperçoit un homme en carmagnole et bonnet phrygien, armé d’une longue pique, qui le regarde avec un air plein de haine) ; deux tarots de Bembo représentant, l’un le diable, l’autre la Maison-Dieu ; une forteresse miniature avec quatre tours d’aluminium et sept portes à pont-levis, à ressorts, garnies de tout petits soldats de plomb ; d’autres soldats de collection, plus gros, figurant des Poilus de la Grande Guerre : un officier observe à la jumelle, un autre, assis sur un baril de poudre, examine une carte étalée sur ses genoux ; une estafette remet en saluant militairement un pli cacheté à un général portant une cape ; un soldat ajuste sa baïonnette ; un autre, en bourgeron, mène à la longe un cheval ; un troisième dévide un dérouleur hypothétiquement porteur de cordon Bickford ; une glace octogonale dans un cadre en écaille ; plusieurs lampes dont deux torchères brandies par des bras humains, semblables à ceux qui, certaines nuits, s’animent dans le film La Belle et la Bête, des modèles réduits de chaussures, en bois sculpté, dissimulant des boîtes à pilules ou des tabatières de priseurs ; une tête de jeune femme en cire peinte, dont la coiffure faite de vrais cheveux un à un plantés, susceptibles d’être peignés, sert de publicité aux coiffeurs ; le petit Gutenberg, imprimerie d’enfant datant des années vingt, avec non seulement une casse pleine de caractères en caoutchouc, un composteur, une pincette et des tampons encreurs, mais aussi des images en relief taillées dans des carrés de linoléum, servant à agrémenter les textes de vignettes diverses : guirlandes de fleurs, grappes et pampres, gondole, grande pyramide, petit sapin, crevettes, licorne, gaucho, etc.

Sur le petit bureau où David Marcia se tient pendant la journée se trouve un classique de bibliographie numismatique, le Recueil des monnaies de la Chine, du Japon, etc. par le baron de Chaudoir, et un carton d’invitation à la création mondiale de Suite sérielle 94 d’Octave Coppel.

 

OceanofPDF.com

Le premier occupant de la boutique fut un graveur sur verre qui travaillait surtout pour des aménagements de magasins et dont, aux débuts des années cinquante, on pouvait encore admirer les délicates arabesques sur les glaces en verre dépoli du Café Riri avant que Monsieur Riri, cédant à la mode, ne les fasse remplacer par des panneaux de formica et de jute collé. Ses éphémères successeurs furent un pépiniériste, un vieil horloger qu’on retrouva un matin mort dans sa boutique au milieu de toutes ses horloges arrêtées, un serrurier, un lithographe, un fabricant de chaises longues, un marchand d’articles de pêche et enfin, vers la fin des années trente, un bourrelier nommé Albert Massy.

 

Fils d’un pisciculteur de Saint-Quentin, Massy n’avait pas toujours été bourrelier. À seize ans, alors qu’il était en apprentissage à Levallois, il s’était inscrit dans un club sportif et s’y était révélé d’emblée un cycliste exceptionnel : bon grimpeur, vite au sprint, merveilleux au train, récupérant admirablement, sachant d’instinct quand et qui il fallait attaquer, Massy avait l’étoffe d’un de ces géants de la route dont les exploits illustrent l’âge d’or du cyclisme ; à vingt ans, à peine passé professionnel, il le manifesta avec éclat : dans l’avant-dernière étape, Ancône-Bologne, du Tour d’Italie 1924, sa première grande épreuve, il déclencha entre Forli et Faenza une échappée, démarrant avec une telle ardeur que seuls Alfredo Binda et Enrici purent s’accrocher à sa roue : Enrici y assura sa victoire finale et Massy lui-même une très honorable cinquième place.

Un mois plus tard, dans son premier et dernier Tour de France, Massy faillit renouveler avec encore plus de bonheur sa performance et dans la dure étape Grenoble-Briançon manqua ravir à Bottechia qui l’avait conquis dès la première journée, le maillot jaune. Avec Leducq et Magne, qui faisaient comme lui leur premier Tour de France, ils s’échappèrent au pont de l’Aveynat et dès la sortie de Rochetaillée avaient semé le peloton. Leur avance ne cessa de s’accentuer dans les cinquante kilomètres qui suivirent : trente secondes à Bourg-d’Oisans, une minute à Dauphin, deux à Villar-d’Arène, au pied du Lautaret. Galvanisés par la foule qui s’enthousiasmait de voir enfin des Français menacer l’invincible Bottecchia, les trois jeunes coureurs franchirent le col avec plus de trois minutes d’avance : il ne leur restait plus qu’à se laisser triomphalement descendre jusqu’à Briançon ; quel que soit par ailleurs le classement de l’étape, il suffisait que Massy conserve les trois minutes d’avance qu’il avait prises à Bottecchia pour passer en tête du classement général : mais à vingt kilomètres de l’arrivée, juste avant Monêtier-les-Bains, il dérapa dans un virage et fit une chute, pour lui sans gravité, mais désastreuse pour sa machine : la fourche cassa net. Le règlement interdisait alors aux coureurs de changer de vélo au cours d’une étape, et le jeune champion dut abandonner.

La fin de sa saison fut lamentable. Son directeur d’équipe, qui avait une foi quasi illimitée dans les possibilités de son poulain, parvint à le convaincre, alors qu’il parlait tout le temps d’abandonner à jamais la compétition, que sa malchance dans le Tour avait provoqué chez lui une véritable phobie de la route et le persuada de se convertir à la piste.

Massy pensa d’abord aux Six-Jours et à cet effet contacta le vieux pistard autrichien Peter Mond dont l’équipier habituel, Hans Gottlieb, venait de se retirer. Mais Mond venait juste de signer avec Arnold Augenlicht et Massy décida alors, sur les conseils de Toto Grassin, de se lancer dans le demi-fond : de toutes les disciplines cyclistes, c’était alors la plus populaire et des champions comme Brunier, Georges Wambst, Sérès, Paillard ou l’américain Walthour, étaient littéralement adulés par les foules dominicales qui emplissaient le Vel d’Hiv, Buffalo, la Croix de Berny ou le Parc des Princes.

La jeunesse et l’enthousiasme de Massy firent merveille et le quinze octobre 1925, moins d’un an après ses débuts dans la spécialité, le nouveau stayer battit à Montlhéry le record du monde de l’heure en parcourant 118,75 kilomètres derrière la grosse moto de son entraîneur Barrère équipée pour la circonstance d’un coupe-vent élémentaire. Le Belge Léon Vanderstuyft, quinze jours auparavant, tiré sur la même piste par Deliège avec un coupe-vent un peu plus important, n’avait atteint que 115,098 kilomètres.

Ce record qui, en d’autres circonstances, aurait pu inaugurer une carrière prodigieuse de pistard ne fut malheureusement qu’une apothéose triste et sans lendemain. Massy était alors en effet, et depuis seulement six semaines, soldat de deuxième classe au premier régiment du Train à Vincennes, et s’il avait pu obtenir une permission spéciale pour sa tentative, il ne put réussir à la faire déplacer in extremis lorsqu’un des trois juges exigés par la Fédération Internationale de Cyclisme se décommanda deux jours avant la date prévue.

Sa performance ne fut donc pas homologuée. Massy se battit tant qu’il put, ce qui ne fut pas facile du fond de sa caserne, malgré l’appui spontané que lui apportèrent, non seulement ses camarades de chambrée pour qui il était évidemment une idole, mais ses supérieurs et jusqu’au colonel commandant la garnison, qui provoqua même une intervention à la Chambre des députés du ministre de la Guerre, lequel n’était autre que Paul Painlevé.

La Commission internationale d’Homologation resta inflexible ; tout ce que Massy put obtenir fut l’autorisation de recommencer sa tentative dans des conditions réglementaires. Il reprit son entraînement avec acharnement et confiance et en décembre, lors de sa seconde tentative, impeccablement tiré par Barrère, battit son propre record en parcourant dans l’heure 119,851 kilomètres. Mais cela ne l’empêcha pas de descendre de machine en hochant tristement la tête : une quinzaine de jours auparavant, Jean Brunier, derrière la moto de Lautier, avait fait 120,958 kilomètres, et Massy savait qu’il ne l’avait pas battu.

Cette injustice du sort qui le privait à jamais de voir son nom figurer au palmarès alors qu’il avait, en tout état de cause, été recordman du monde de l’heure du 15 octobre au 14 novembre 1925, démoralisa tellement Massy qu’il décida de renoncer complètement au cyclisme. Mais il commit alors une grave erreur : à peine libéré de son service militaire, au lieu de se chercher une occupation loin de la foule déchaînée des vélodromes, il devint pacemaker, c’est-à-dire entraîneur, d’un tout jeune stayer, Lino Margay, un Picard opiniâtre et increvable qui par admiration pour les prouesses de Massy avait choisi comme spécialité le demi-fond, et était venu spontanément se placer sous son égide.

Le métier de pacemaker est un métier ingrat. Bien cambré sur sa grosse moto, les jambes bien verticales, les avant-bras collés au corps pour fournir le meilleur abri possible, il tire le stayer et dirige sa course de manière à lui imposer le minimum d’efforts tout en essayant de se placer dans des conditions favorables pour attaquer tel ou tel adversaire. Dans cette position terriblement fatigante où presque tout le poids du corps porte sur l’extrémité du pied gauche, et qu’il doit conserver pendant une heure ou une heure et demie sans remuer un bras ou une jambe, le pacemaker voit à peine son stayer et ne peut pratiquement pas, à cause du rugissement des machines, recevoir des messages de lui : tout au plus peut-il lui communiquer, au moyen de brefs signes de tête dont la signification est convenue d’avance, qu’il va accélérer, ralentir, monter aux balustrades, plonger à la corde, ou passer tel adversaire. Le reste, l’état de fraîcheur du coureur, sa combativité, son moral, il doit le deviner. Le coureur et son entraîneur doivent par conséquent ne faire qu’un, raisonner et agir ensemble, procéder en même temps à la même analyse de la course et en tirer aux mêmes instants les mêmes conséquences : celui qui est surpris a perdu : l’entraîneur qui laisse une moto adverse venir se placer de manière à lui casser le vent ne pourra pas éviter que son coureur ne décroche ; le coureur qui ne suit pas son entraîneur lorsque celui-ci accélère dans un virage pour attaquer un concurrent, s’asphyxiera en essayant de coller de nouveau au rouleau ; dans les deux cas, le coureur perdra en quelques secondes toutes ses chances de gagner.

Dès le début de leur association, il fût clair pour tous que Massy et Margay formeraient un tandem modèle, une de ces équipes dont on cite encore en exemple la parfaite homogénéité, à l’instar de ces autres couples célèbres que furent dans les années vingt à trente, à la grande époque du demi-fond, Lénart et Pasquier aîné, De Wied et Bisserot, ou les Suisses Stampfli et d’Entrebois.

Pendant des années, Massy mena Margay à la victoire dans tous les grands vélodromes d’Europe. Et longtemps, quand il entendait le public des pelouses et des gradins applaudir Lino à tout rompre et se lever en scandant son nom dès qu’il apparaissait sur la piste dans son maillot blanc à bandes violettes, quand il le voyait, vainqueur, grimper sur le podium pour recevoir ses médailles et ses bouquets, il n’en éprouvait que joie et fierté.

Mais bientôt ces acclamations qui ne s’adressaient pas à lui, ces honneurs qu’il aurait dû connaître et dont un sort inique l’avait privé, provoquèrent en lui un ressentiment de plus en plus tenace. Il se mit à haïr ces foules hurlantes qui l’ignoraient et adoraient stupidement ce héros du jour qui ne devait ses victoires qu’à son expérience à lui, sa volonté, sa technique, son abnégation. Et comme s’il avait eu besoin pour se confirmer dans sa haine et dans son mépris de voir son poulain accumuler les triomphes, il en vint à lui demander de plus en plus d’efforts, prenant de plus en plus de risques, attaquant dès le départ, et menant de bout en bout la course à une moyenne d’enfer. Margay suivait, dopé par l’inflexible énergie de Massy pour qui aucune victoire, aucun exploit, aucun record ne semblaient jamais suffire. Jusqu’au jour où, ayant poussé le jeune champion à s’attaquer à son tour à ce record du monde de l’heure dont il avait été le méconnu détenteur, Massy lui imposa, sur la terrible piste du Vigorelli de Milan, un train si fort et des temps de passage tellement serrés que l’inévitable finit par se produire : mené à plus de cent kilomètres à l’heure, Margay décolla dans un virage et, pris dans un remous, perdit l’équilibre, tombant sur plus de cinquante mètres.

 

Il ne mourut pas, mais quand il sortit de l’hôpital, six mois plus tard, il était atrocement défiguré. Le bois de la piste lui avait arraché toute la moitié droite du visage : il n’avait plus qu’une oreille et plus qu’un œil, plus de nez, plus de dents, plus de mâchoire inférieure. Tout le bas de sa figure était un horrible magma rosâtre agité de tremblements irrépressibles ou au contraire figé dans des rictus innommables.

À la suite de l’accident, Massy avait enfin renoncé définitivement au cyclisme et repris le métier de bourrelier qu’il avait appris et exercé alors qu’il n’était encore qu’amateur. Il avait racheté la boutique de la rue Simon-Crubellier — son prédécesseur, le marchand de cannes à pêche, que le Front Populaire avait enrichi, s’installait rue Jouffroy dans un local quatre fois plus grand — et il partageait avec sa jeune sœur Josette l’appartement du rez-de-chaussée. Tous les jours à six heures il allait voir Lino Margay à Lariboisière et il le recueillit chez lui à sa sortie de l’hôpital. Son sentiment de culpabilité était inextinguible et lorsque, quelques mois plus tard, l’ancien champion lui demanda la main de Josette, il fit tant et si bien qu’il réussit à persuader sa sœur d’épouser ce monstre larvaire.

Le jeune couple s’installa à Enghien dans un pavillon au bord du lac. Margay louait aux estivants et aux curistes des chaises longues, des barques et des pédalos. Le bas du visage constamment emmitouflé dans un grand cache-col de laine blanche, il parvenait à peu près à dissimuler son insupportable hideur. Josette tenait la maison, faisait les courses et le ménage, ou cousait à la machine dans une lingerie où elle avait demandé à Margay de ne jamais entrer.

Cet état de choses ne dura pas dix-huit mois. Un soir d’avril mille neuf cent trente-neuf, Josette revint chez son frère, le suppliant de la libérer de cet homme à tête de ver qui était devenu pour elle un cauchemar de chaque seconde.

Margay n’essaya pas de retrouver, revoir ou reprendre Josette. Quelques jours plus tard, une lettre arriva chez le bourrelier : Margay comprenait trop bien ce que Josette endurait depuis qu’elle s’était sacrifiée pour lui et il implorait son pardon ; tout aussi incapable de lui demander de revenir que de pouvoir s’accoutumer à vivre sans elle, il préférait partir, s’expatrier, espérant trouver dans quelque contrée lointaine une mort qui le délivrerait.

 

La guerre survint. Réquisitionné par le S.T.O. Massy partit en Allemagne travailler dans une usine de chaussures et, dans la boutique de bourrellerie, Josette installa un atelier de couture. Dans ces périodes de pénurie où les almanachs recommandaient de renforcer ses chaussures de semelles taillées dans des épaisseurs de papier journal ou de vieux morceaux de feutre hors d’usage, et de détricoter les vieux pull-overs pour en tricoter de nouveaux, il était de règle de faire retailler les vieux vêtements et elle ne manqua pas de travail. On pouvait la voir, assise près de la fenêtre, récupérant des épaulettes et des doublures, retournant un manteau, taillant un caraco dans un vieux coupon de brocart ou, agenouillée aux pieds de Madame de Beaumont, marquant à la craie l’ourlet de sa jupe-culotte confectionnée dans un pantalon de tweed ayant appartenu à son défunt mari.

Marguerite et Mademoiselle Crespi venaient parfois lui tenir compagnie. Les trois femmes restaient silencieuses autour du petit poêle à bois que ne venaient alimenter que des boulettes de sciure et de papier, tirant pendant des heures leurs aiguillées de fil sous la faible lumière de la lampe bleutée.

Massy revint à la fin quarante-quatre. Le frère et la sœur reprirent leur vie commune. Ils ne prononçaient jamais le nom de l’ancien stayer. Mais un soir le bourrelier surprit sa sœur en larmes et elle finit par lui avouer que pas un seul jour depuis qu’elle avait quitté Margay elle n’avait cessé de penser à lui : ce n’était ni la pitié ni le remords qui la tenaillaient, mais l’amour, un amour mille fois plus fort que la répulsion que lui inspirait le visage de l’être aimé.

Le lendemain matin on sonna à la porte et un homme merveilleusement beau apparut sur le seuil : c’était Margay, ressuscité d’entre les monstres.

 

Lino Margay n’était pas seulement devenu beau, il était devenu riche. Décidé à s’expatrier, il avait confié au hasard le soin de choisir sa destination ultime ; il avait ouvert un atlas et sans le regarder avait planté une épingle sur une carte du monde ; le hasard, après être plusieurs fois tombé en pleine mer, avait fini par désigner l’Amérique du Sud, et Margay s’était engagé comme soutier à bord d’un cargo grec, le Stephanotis, en partance pour Buenos Aires et au cours de la longue traversée s’était lié d’amitié avec un vieux matelot d’origine italienne, Mario Ferri, dit Ferri le Rital.

 

Avant la première guerre mondiale, Ferri le Rital dirigeait à Paris, 94 rue des Acacias, une petite boîte de nuit appelée le Chéops, qui dissimulait un tripot clandestin connu de ses habitués sous le nom de l’Octogone à cause de la forme des jetons qu’on y utilisait. Mais les véritables activités de Ferri étaient d’un tout autre ordre : il était l’un des dirigeants de ce groupe d’agitateurs politiques que l’on appelait les Panarchistes, et la police, si elle savait pertinemment que le Chéops cachait une boîte de jeux connue sous le nom d’Octogone, ignorait que cet Octogone n’était lui-même que la couverture d’un des quartiers généraux panarchistes. Lorsque, après la nuit du 21 janvier 1911, le mouvement fut décapité et deux cents de ses militants les plus actifs emprisonnés dont ses trois chefs historiques Purkinje, Martinotti et Barbenoire, Ferri le Rital fut un des seuls responsables à échapper au coup de filet du Préfet de Police, mais dénoncé, repéré, pourchassé, il ne put, après s’être terré quelques mois en Beauce, que commencer une vie errante qui le mena sans trêve d’un bout à l’autre de la planète, lui faisant exercer pour survivre les métiers les plus divers, de tondeur de chien à agent électoral, de guide de montagne à minotier.

Margay n’avait pas de projet précis. Ferri, bien qu’il eût depuis longtemps dépassé la cinquantaine, en avait pour deux et plaçait tous ses espoirs sur un gangster notoire qu’il connaissait à Buenos Aires, Rosendo Juarez dit « le Cogneur ». Rosendo le Cogneur était un de ceux qui tenaient le haut du pavé à Villa Santa Rita. Un gars doué comme pas deux pour le surin et c’était avec ça l’un des hommes de don Nicolas Paredès qu’était lui-même un des hommes de Morel, lequel était certainement un homme très important. À peine débarqués, Ferri et Margay allèrent voir le Cogneur et se mirent sous ses ordres. Mal leur en prit car à la première affaire qu’il leur confia — une simple livraison de drogue — ils se firent arrêter, très vraisemblablement d’ailleurs sur l’instigation du Cogneur lui-même. Ferri le Rital écopa de dix ans de prison et y mourut au bout de quelques mois. Lino Margay, qui n’avait pas d’armes sur lui, n’en prit que pour trois ans.

Lino Margay — Lino le Baveur ou Lino Tête-de-Nœud comme on l’appelait alors — se rendit compte en taule que sa laideur immonde inspirait à chacun — qu’il fut flic ou truand — pitié et confiance. En le voyant les gens voulaient connaître son histoire, et quand il la leur avait racontée, ils lui racontaient la leur. Lino Margay découvrit à cette occasion qu’il possédait une mémoire étonnante : quand il sortit de prison en juin mille neuf cent quarante-deux, il n’ignorait plus rien du pedigree des trois quarts de la pègre sud-américaine. Non seulement il connaissait en détail leurs casiers judiciaires, mais il savait par le menu leurs goûts, leurs défauts, leurs armes préférées, leurs spécialités, leurs tarifs, leurs cachettes, la manière de les joindre, etc. Bref il était très exactement équipé pour devenir l’imprésario des bas-fonds d’Amérique latine.

Il s’installa à Mexico dans une ancienne librairie, au coin des rues Corrientes et Talcahuano. Officiellement il était prêteur sur gages, mais convaincu de l’efficacité de la double couverture telle que l’avait pratiquée Ferri le Rital, il ne chercha pas trop à dissimuler qu’il était plutôt receleur. En fait c’était rarement pour lui confier des marchandises de valeur que des gangsters de plus en plus gros bonnets venaient le consulter de toutes les Amériques : désormais connu sous le sobriquet respectueux d’el Fichero (le Fichier), Lino Margay était devenu le who’s who des bandits du Nouveau Monde : il savait tout sur chacun, il savait qui faisait quoi, quand, où et pour qui, il savait que tel contrebandier cubain cherchait un garde du corps, que tel gang de Lima avait besoin d’un bon « souffleur », que Barrett avait engagé un tueur nommé Razza pour descendre son concurrent Ramon, ou que le coffre de l’Hôtel Sierra Bella à Port-au-Prince renfermait une rivière de diamants estimée à cinq cent mille dollars pour laquelle un Texan était prêt à verser cash trois cent mille.

Sa discrétion était exemplaire, son efficacité garantie et sa commission raisonnable : entre deux et cinq pour cent du produit final de l’opération.

Lino Margay fit rapidement fortune. À la fin de l’année 1944 il avait amassé suffisamment d’argent pour aller aux États-Unis tenter de se faire opérer : il avait appris qu’un chirurgien de Pasadena, Californie, venait de mettre au point une technique de greffe protéolytique qui permettait aux tissus cicatriciels de se régénérer sans laisser de trace. Le procédé n’avait malheureusement été testé de façon satisfaisante que sur de tout petits animaux ou, pour l’homme, sur des fragments de peau dépourvus d’innervation. Jamais il n’avait été appliqué à un champ aussi ravagé — et depuis déjà si longtemps — que le visage de Margay et il semblait si vain d’espérer un résultat positif que le chirurgien refusa de tenter l’entreprise. Mais Margay n’avait rien à perdre : c’est sous la menace de quatre gorilles armés de mitraillettes que le praticien dut opérer l’ancien champion.

L’opération réussit miraculeusement. Lino Margay put enfin revenir en France et retrouver celle qu’il n’avait jamais cessé d’aimer. Quelques jours plus tard, il l’emmena dans la somptueuse propriété qu’il s’était fait construire au bord du lac de Genève, près de Coppet, où tout porte à croire qu’il continua, et sans doute sur une échelle encore plus vaste, ses lucratives activités.

Massy resta encore quelques semaines à Paris, puis il vendit la bourrellerie et retourna à Saint-Quentin finir paisiblement ses jours.

 

OceanofPDF.com