La Vie mode d'emploi
CHAPITRE XII Réol, 1
CHAPITRE XII
Réol, 1
Pendant très longtemps, le petit appartement de deux pièces au cinquième gauche a été occupé par une dame seule, Madame Hourcade. Avant la guerre, elle travaillait dans une fabrique de cartonnages, qui faisait des emboîtages pour des livres d’art, en carton fort recouvert de soie, de cuir ou de suédine, avec des titres frappés à froid, des classeurs, des présentoirs publicitaires, des garnitures de bureau, des cartonniers en toile rouge sombre ou vert Empire avec des filets à l’or fin, et des boîtes fantaisie — à gants, à cigarettes, à chocolats, à pâtes de fruits — avec des décorations au pochoir. C’est à elle bien sûr, en mille neuf cent trente-quatre, quelques mois avant son départ, que Bartlebooth commanda les boîtes dans lesquelles Winckler devrait mettre ses puzzles au fur et à mesure de leur fabrication : cinq cents boîtes absolument identiques, longues de vingt centimètres, larges de douze, hautes de huit, en carton noir, fermant par un ruban noir que Winckler scellait à la cire, sans autre indication qu’une étiquette ovale portant les initiales P. B., suivies d’un numéro.
Pendant la guerre, la fabrique ne parvint plus à se procurer des matières premières de qualité suffisante et dut fermer. Madame Hourcade survécut difficilement jusqu’à ce qu’elle ait la chance de trouver une place dans une grande quincaillerie de l’avenue des Ternes. C’est un travail qui apparemment lui plut, car elle le garda après la Libération, même quand la fabrique rouvrit ses portes et lui offrit de la reprendre.
Elle prit sa retraite aux débuts des années soixante-dix et alla s’installer dans une petite maison qu’elle avait aux environs de Montargis. Elle y mène une vie retirée et paisible et, une fois par an, répond aux vœux que lui adresse Mademoiselle Crespi.
Les gens qui lui ont succédé dans l’appartement s’appellent les Réol. C’était alors un jeune couple, avec un petit garçon de trois ans. Quelques mois après leur installation, ils ont placardé sur la porte vitrée de la loge un faire-part annonçant leur mariage. Madame Nochère a fait une quête dans l’immeuble pour leur offrir un cadeau, mais n’a récolté que 41 francs !
Les Réol seront dans leur salle à manger et viendront de finir de dîner. Il y aura sur la table une bouteille de bière pasteurisée, les restes d’un gâteau de Savoie dans lequel sera encore planté un couteau, et un compotier de cristal taillé contenant des mendiants, c’est-à-dire un assortiment de fruits séchés, pruneaux, amandes, noix et noisettes, raisins de Smyrne et de Corinthe, figues et dattes.
La jeune femme, debout sur la pointe des pieds près d’un vaisselier genre Louis XIII, les bras tendus, prend sur l’étagère supérieure du meuble un plat de faïence décoré représentant un paysage romantique : d’immenses prairies entourées de clôtures de bois et coupées par de sombres bois de pins et par de petits ruisseaux débordés formant des lacs, avec, dans le lointain, une bâtisse étroite et haute avec un balcon et un toit tronqué sur lequel est posée une cigogne.
L’homme est vêtu d’un chandail à pois. Il tient une montre de gousset dans la main gauche et la regarde tout en remettant à l’heure de la main droite les aiguilles d’une grosse horloge à balancier de type Early American, sur laquelle est sculpté un groupe de Negro Minstrels : une dizaine de musiciens avec des hauts-de-forme, des jaquettes et de gros nœuds papillons, jouant de divers instruments à vent, de banjos et de shuffle-board.
Les murs sont tendus de toile de jute. Il n’y a aucun tableau, aucune reproduction, pas même un calendrier des postes. L’enfant — il a aujourd’hui huit ans — est à quatre pattes sur un tapis de paille très fine. Il est coiffé d’une sorte de casquette de cuir rouge. Il joue avec une petite toupie ronfleuse sur laquelle des oiseaux ont été dessinés de telle manière que lorsque la toupie ralentit on a l’impression qu’ils battent des ailes. À côté de lui sur un journal de bandes dessinées on voit un grand jeune homme à tignasse avec un chandail bleu à bandes blanches, chevauchant un âne. Dans la bulle qui sort de la bouche de l’âne — car c’est un âne qui parle — on lit ces mots : « Qui veut faire l’âne fait la bête. »
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