La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 68 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE LXVI Marcia, 4

CHAPITRE LXVI

 

Marcia, 4

 

De même qu’elle considère les meubles et bibelots dont elle fait commerce comme lui appartenant, Madame Marcia considère ses clients comme des amis. Indépendamment des affaires qu’elle traite avec eux, et dans lesquelles elle se révèle souvent particulièrement coriace, elle a réussi à créer avec la plupart d’entre eux des liens qui dépassent de loin ceux des strictes relations d’affaires : ils s’offrent le thé, s’invitent à dîner, jouent au bridge, vont à l’Opéra, visitent des expositions, se prêtent des livres, échangent des recettes de cuisine, et font même ensemble des croisières dans les îles grecques ou des séjours d’étude au Prado.

Son magasin n’a pas de nom particulier. Une simple inscription est apposée, au-dessus de la poignée de la porte, en petites anglaises blanches.

 

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Plus discrètement encore, sur les deux petites vitrines, plusieurs étiquettes autocollantes indiquent que telles et telles cartes de crédit sont acceptées et que la surveillance de nuit du magasin est assurée par une officine spécialisée.

La boutique proprement dite consiste en deux pièces communiquant par un étroit passage. La première pièce, celle par où l’on entre, est surtout consacrée à de petits objets, bibelots, curiosités, instruments scientifiques, lampes, carafes, boîtes, porcelaines, biscuits, gravures de mode, meubles d’appoint, etc., toutes choses que, même si elles sont de grande valeur, le client peut s’empresser d’emporter dès qu’il en a fait l’acquisition. C’est David Marcia, aujourd’hui âgé de vingt-neuf ans, qui a la charge de cette partie du magasin depuis que son accident dans le 35e Bol d’Or, en 1971, l’a définitivement écarté de la compétition motocycliste.

Madame Marcia elle-même, tout en conservant la direction du magasin, s’occupe plus particulièrement de la deuxième pièce, celle où nous nous trouvons maintenant, la pièce du fond, communiquant directement avec l’arrière-boutique, et qui est davantage réservée aux gros mobiliers, aux salons, aux tables de ferme ou de monastère flanquées de leurs longs bancs, aux lits à baldaquin ou aux cartonniers de notaire. Elle y passe généralement ses après-midi et y a installé son bureau, une petite table en noyer à trois tiroirs, fin dix-huitième, sur laquelle elle a posé deux fichiers métalliques gris, consacrés, l’un aux clients réguliers dont elle connaît les goûts particuliers et qu’elle convie personnellement à venir voir ses dernières acquisitions, l’autre à tous les objets qui sont passés par ses mains et dont elle s’est chaque fois efforcée de décrire l’histoire, la provenance, les caractéristiques et le destin. Un téléphone noir, un bloc, un stylomine en écaille, un minuscule presse-papier conique, dont la base a moins d’un centimètre et demi de diamètre, mais que sa petitesse n’empêche pas de peser trois « onces d’apothicaire », c’est-à-dire plus de 93 grammes, et un soliflore de Gallé contenant une ipomée à fleur pourpre, variété d’immortelle également connue sous le nom d’Étoile du Nil, achèvent d’encombrer l’étroit plateau de cette table.

 

Par rapport à l’arrière-boutique, et même à sa chambre, il y a relativement peu de meubles dans cette pièce ; la saison est peu propice aux affaires, mais surtout Madame Marcia n’a jamais, par principe, vendu beaucoup de choses en même temps. Entre sa cave, son arrière-boutique et les propres pièces de son appartement, elle a tout le temps de renouveler son stock sans être contrainte de surcharger la pièce où elle expose les meubles qu’elle désire à ce moment-là vendre et qu’elle préfère présenter dans un cadre spécifiquement conçu pour eux. Une des raisons des incessants déménagements qu’elle fait faire à ses meubles tient précisément à cette volonté de mise en valeur qui lui fait changer ses décors bien plus souvent que si elle était étalagiste dans un grand magasin.

Sa dernière acquisition, centre de la présentation actuelle de cette pièce, est un salon fin-de-siècle trouvé dans une pension de famille de Davos où un Hongrois élève de Nietzsche aurait passé quelques années : des fauteuils aux bras tors et capitonnés groupés autour d’une table ronde incrustée de métal, derrière laquelle se trouve un canapé du même style, chargé de coussins en velours de soie. Autour de ces pâtisseries austro-hongroises un peu lourdes, louisdeux-esques, Madame Marcia a disposé quelques éléments qui y accordent leur tourment baroque, ou qui y opposent, au contraire, leur étrangeté rustique ou sauvage, ou leur perfection glacée : à gauche de la table, un guéridon en bois de rose sur lequel sont posés trois montres anciennes finement ciselées, une très jolie cuiller à thé en forme de feuille, quelques livres enluminés avec des reliures et des fermoirs de métal incrustés d’émaux, et une dent de cachalot gravée, bel exemple de ces skrimshanders que les baleiniers fabriquaient pour meubler leurs heures de loisir forcé, représentant une vigie juchée dans la mâture.

De l’autre côté, à droite des fauteuils, un strict pupitre à musique métallique, muni de deux longs bras articulés susceptibles de recevoir à leur extrémité des chandelles, supporte une étonnante gravure, vraisemblablement destinée à un ancien ouvrage de sciences naturelles, représentant à gauche un paon (peacock), vu de profil, épure sévère et rigide où le plumage se ramasse en une masse indistincte et presque terne et auquel seuls le grand œil bordé de blanc et l’aigrette en couronne donnent un frisson de vie, et à gauche, le même animal, vu de face, faisant la roue (peacock in his pride), exubérance de couleurs, chatoiements, scintillements, éclatements, flamboiements auprès desquels un vitrail gothique semble une pâle copie.

Le mur du fond est nu, mettant en valeur un panneau de boiserie en merisier clair et une tenture de soie brodée.

Dans la devanture enfin, quatre objets qui, sous la lumière discrète de spots invisibles, semblent reliés entre eux par une multitude de fils imperceptibles.

 

Le premier, le plus à gauche par rapport à notre regard, est une pietà médiévale, une sculpture en bois peint, presque grandeur nature, posée sur un socle de grès : une Madone à la bouche tordue, aux sourcils froncés et un Christ à l’anatomie presque grotesque avec des gros paquets de sang coagulé sur les stigmates. On la considère d’origine rhénane, datant du quatorzième siècle, représentative du réalisme exacerbé de cette époque et de son goût pour le macabre.

 

Le deuxième objet est posé sur un petit chevalet en forme de lyre. C’est une étude de Carmontelle — fusain rehaussé de pastels — pour son portrait de Mozart enfant ; elle diffère par plusieurs détails du tableau définitif conservé aujourd’hui à Carnavalet : Léopold Mozart ne se tient pas derrière la chaise de son fils, mais de l’autre côté, et tourné de trois quarts de manière à pouvoir surveiller l’enfant tout en lisant la partition ; quant à Maria-Anna, elle n’est pas de profil de l’autre côté du clavecin, mais de face, devant le clavecin, masquant partiellement la partition que le jeune prodige déchiffre ; on conçoit volontiers que Léopold ait demandé à l’artiste les modifications qui ont abouti au tableau final et qui, sans léser le fils de sa position centrale, donnent au père une place un peu moins défavorisée.

 

Le troisième objet est une grande feuille de parchemin, encadrée d’ébène, posée obliquement sur un support qu’on ne voit pas. La moitié supérieure de la feuille reproduit très finement une miniature persane ; alors que le jour va se lever, un jeune prince, sur les terrasses d’un palais, regarde dormir une princesse aux pieds de laquelle il est agenouillé. Sur la moitié inférieure de la feuille, six vers d’Ibn Zaydûn sont élégamment calligraphiés :

 

Et je vivrais dans l’anxiété de ne pas savoir

Si le Maître de ma Destinée

Moins indulgent que le Sultan Sheriar

Le matin quand j’interrompais mon récit

Voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort

Et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir.

 

Le dernier objet est une armure espagnole du quinzième siècle dont la rouille a définitivement soudé tous les éléments.

La véritable spécialité de Madame Marcia concerne cette variété d’automates que l’on appelle les montres animées. Contrairement aux autres automates ou boîtes à musique dissimulés dans des bonbonnières, des pommeaux de cannes, des drageoirs, des flacons à parfum, etc., ce ne sont généralement pas des merveilles de technique. Mais leur rareté en fait tout le prix. Alors que les horloges animées, genre jacquemarts, et les pendules animées, genre chalets suisses à coucous, etc. ont toujours été excessivement répandues, il est extrêmement rare de trouver une montre un tant soit peu ancienne, qu’elle soit montre de gousset, oignon ou savonnette, dans laquelle l’indication des heures et des secondes soit le prétexte d’un tableau mécanique.

Les premières qui apparurent n’étaient en fait que des jacquemarts miniature avec un ou deux personnages à l’épaisseur négligeable venant frapper les heures sur un carillon presque plat.

Ensuite vinrent les montres lubriques, ainsi désignées par les horlogers qui, s’ils acceptèrent de les fabriquer, refusèrent de les vendre sur place, c’est-à-dire à Genève. Confiées à des agents de la Compagnie des Indes chargés de les négocier en Amérique ou en Orient, elles arrivèrent rarement à destination ; le plus souvent elles furent, dans les ports européens, l’objet d’un trafic clandestin si intense que, très vite, il devint pratiquement impossible de s’en procurer. On n’en fabriqua guère plus que quelques centaines et une soixantaine au maximum ont survécu. Un horloger américain en possède à lui seul plus des deux tiers. Des maigres descriptifs qu’il a donnés de sa collection — il n’a jamais autorisé personne à voir ou à photographier une seule de ses montres —, il ressort que leurs fabricants n’ont pas beaucoup cherché à faire preuve d’imagination : sur trente-neuf des quarante-deux montres qu’il possède, la scène représentée est en effet la même : un coït hétérosexuel entre deux individus appartenant au genre humain, tous deux adultes, faisant partie de la même race (blanche ou, comme on dit encore, caucasienne) ; l’homme est étendu sur le ventre de la femme qui est couchée sur le dos (position dite « du missionnaire »). L’indication des secondes est marquée par un déhanchement de l’homme dont le bassin se recule et s’avance toutes les secondes ; la femme donne l’indication des minutes avec son bras gauche (épaule visible) et celle des heures avec son bras droit (épaule masquée). La quarantième montre est identique aux trente-neuf premières, mais a été peinte après coup, faisant de la femme une femme noire. Elle appartint à un négrier nommé Silas Buckley. La quarante et unième, d’une finesse d’exécution beaucoup plus poussée, représente Léda et le Cygne : les battements d’aile de l’animal rythment chaque seconde de leur émoi amoureux. La quarante-deuxième, réputée avoir appartenu au chevalier Andréa de Nerciat, est censée illustrer une scène de son célèbre ouvrage Lolotte ou mon noviciat : un jeune homme, déguisé en soubrette, est troussé et sodomisé par un homme dont l’habit, en s’écartant, laisse entrevoir un sexe démesurément gros ; les deux personnages sont debout, l’homme derrière la femme de chambre qui s’appuie contre le chambranle d’une porte. Le descriptif fourni par l’horloger américain ne précise malheureusement pas comment sont indiquées les heures et les secondes.

Madame Marcia elle-même ne possède que huit montres de cette espèce, ce qui n’empêche pas sa collection d’être beaucoup plus variée : en dehors d’un jacquemart ancien représentant deux forgerons tapant à tour de rôle sur une enclume, et d’une montre « lubrique » analogue à celles du collectionneur américain, ce sont tous des jouets d’époque victorienne ou edwardienne dont les mouvements d’horlogerie sont miraculeusement restés en état de marche :

 

— un boucher découpant un gigot sur un étal ;

— deux danseuses espagnoles ; l’une donne l’heure avec ses bras

agitant des castagnettes, l’autre donne les secondes en abaissant un éventail ;

— un clown athlétique perché sur une sorte de cheval d’arçon, se

contorsionnant de manière à ce que ses jambes inflexiblement tendues montrent les heures, tandis que sa tête s’agite toutes les secondes ;

— deux soldats, l’un faisant des signaux de sémaphore (heures),

l’autre, l’arme à la bretelle, saluant militairement à chaque seconde ;

— une tête d’homme dont les longues et fines moustaches sont les

aiguilles de la montre ; les yeux battent les secondes en se déplaçant de droite à gauche et de gauche à droite.

Quant à la pièce la plus curieuse de cette courte collection, elle semble sortir tout droit du Bon petit diable de la Comtesse de Ségur : une horrible mégère fesse un petit garçon.

S’étant toujours refusé à s’occuper de ce magasin, c’est cependant Léon Marcia qui a donné à sa femme l’idée d’une spécialisation si poussée ; alors qu’il existe, dans toutes les grandes villes du monde, des experts se consacrant aux automates, aux jouets ou aux montres, il n’y en avait pas dans ce domaine plus particulier des montres animées. En fait c’est par hasard que Madame Marcia s’est retrouvée, avec les années, en posséder huit ; elle n’est pas le moins du monde collectionneuse, et vend volontiers des objets avec lesquels elle a longtemps vécu, sûre d’en retrouver d’autres qu’elle aimera au moins autant. Son rôle consiste beaucoup plus précisément à rechercher de telles montres, à en retracer l’histoire, à les expertiser, et à mettre en contact les amateurs. Il y a une dizaine d’années, au cours d’un voyage en Écosse, elle fit étape à Newcastle-upon-Tyne, et découvrit, au Musée municipal, le tableau de Forbes, Un rat derrière la tenture. Elle en fit faire une photographie au format réel et, de retour en France, entreprit de l’examiner à la loupe afin de vérifier si Lady Forthright possédait dans sa collection des montres de ce type. La réponse ayant été négative, elle offrit la reproduction à Caroline Echard à l’occasion de son mariage avec Philippe Marquiseaux.

 

Le tableau ne correspondait pas du tout aux desiderata que les jeunes époux avaient inscrits sur leur liste de mariage. Ce cocher pendu et cette Lady hébétée donnaient à ce présent un caractère plutôt morbide dont on voyait mal comment il pouvait accompagner des vœux de bonheur. Mais peut-être était-ce précisément ce que Madame Marcia entendait souhaiter à Caroline qui, deux ans auparavant, avait rompu avec David.

Caroline avait, à deux mois près, le même âge que David ; ils avaient appris à marcher ensemble, avaient fait des pâtés dans le même square, s’étaient assis à côté l’un de l’autre à l’école maternelle, puis à l’école communale. Madame Marcia l’avait adorée et adulée tant qu’elle était petite fille, puis avait commencé à la détester dès qu’elle avait cessé d’avoir des tresses et des robes en vichy. Elle se mit à la traiter de petite dinde et à se moquer de son fils qui se laissait mener par le bout du nez. Leur rupture la soulagea plutôt, mais pour David ce fut évidemment plus douloureux.

C’était à l’époque un garçon athlétique, pétaradant de fierté dans sa combinaison de motocycliste en cuir rouge entièrement doublée de soie et dans le dos de laquelle était brodé un scarabée d’or. Sa moto était alors une modeste Suzuki 125 et il n’est pas possible d’exclure tout à fait l’hypothèse que cette petite dinde de Caroline Echard lui ait préféré un autre garçon — non pas Philippe Marquiseaux, mais un certain Bertrand Gourguechon avec lequel elle rompit presque aussitôt — parce qu’il avait une 250 Norton.

Quoi qu’il en soit, la cicatrisation sentimentale de David Marcia peut se mesurer à l’augmentation de la cylindrée de ses machines : Yamaha 250, Kawasaki 350, Honda 450, Kawasaki Mach III 500, Honda 750 à quatre cylindres, Guzzi 750, Suzuki 750 avec radiateur à eau, BSA A75 750, Laverda SF 750, BMW 900, Kawasaki 1 000.

Il y avait déjà plusieurs années qu’il était passé professionnel lorsque, sur cette dernière moto, il dérapa sur une flaque d’huile, le 4 juin 1971, quelques minutes après le départ du 35e Bol d’Or à Montlhéry. Il eut la chance de bien tomber et de ne se casser que la clavicule et le poignet droit, mais cet accident suffit à lui interdire à jamais la compétition.

 

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