La Vie mode d'emploi

Georges Perec · Chapitre 36 sur 105

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La Vie mode d'emploi

CHAPITRE XXXIV Escaliers, 4

CHAPITRE XXXIV

 

Escaliers, 4

 

Gilbert Berger descend les escaliers à cloche-pied. Il est presque arrivé sur le palier du premier étage. Il tient dans la main droite une poubelle de matière plastique orange de laquelle émergent deux bottins périmés, une bouteille vide de sirop d’érable Arabelle et diverses épluchures de légumes. C’est un garçon de quinze ans à la tignasse d’un blond presque blanc. Il porte une chemise écossaise en lin et de larges bretelles noires brodées de brins de muguet. Il porte à l’annulaire gauche une bague en fer-blanc telle qu’on en trouve accompagnant généralement un bubble-gum au goût chimique dans ces cartonnages bleus intitulés Joie d’Offrir, Plaisir de Recevoir qui ont remplacé les classiques pochettes-surprises et qu’on obtient moyennant un franc dans les distributeurs automatiques installés à côté des papeteries et des merceries. Le chaton ovale de la bague affecte la forme d’un camée dont la tête en relief s’efforce de représenter un jeune homme aux longs cheveux évoquant lointainement un portrait de la Renaissance italienne.

Gilbert Berger s’appelle Gilbert, en dépit de l’effet peu euphonique produit par le redoublement du « ber », parce que ses parents se rencontrèrent lors d’un récital que Gilbert Bécaud — dont ils étaient tous deux fanatiques — donna en 1956 à l’Empire et au cours duquel 87 fauteuils furent brisés. Les Berger vivent au quatrième gauche, à côté des Rorschash, sous les Réol, au-dessus de Bartlebooth, dans un appartement de deux-pièces cuisine où vécut jadis la dame qui sortait en petite tenue sur le palier et qui avait une petite chienne appelée Dodéca.

Gilbert est en troisième. Dans sa classe leur professeur de français leur fait rédiger un journal mural. Chaque élève ou groupe d’élèves s’occupe d’une rubrique et fournit des textes que la classe tout entière, réunie deux heures par semaine en comité de rédaction, discute et parfois même rejette. Il y a des rubriques politiques et syndicales, des pages sportives, des bandes dessinées, des nouvelles du lycée, des mots croisés, des petites annonces, des informations locales, des faits divers, de la publicité — généralement fournie par les parents d’élèves ayant un commerce à côté du lycée — et plusieurs rubriques de jeux et de bricolages (conseils pour poser le papier peint, fabriquez vous-même votre damier de jacquet, réussissez vos encadrements, etc.). Avec deux de ses camarades, Claude Coûtant et Philippe Hémon, Gilbert s’est chargé d’écrire un roman-feuilleton. L’histoire s’appelle La Piqûre mystérieuse et ils en sont au cinquième épisode.

 

Dans le premier épisode, Pour l’Amour de Constance, un acteur célèbre, François Gormas, demande au peintre Lucero qui vient d’obtenir le grand prix de Rome de faire un portrait de lui dans la scène qui lui a valu son plus grand triomphe, celle où, incarnant d’Artagnan, il se bat en duel contre Rochefort pour l’amour de la jeune et jolie Constance Bonacieux. Bien qu’il considère que Gormas est un cabotin bouffi de prétention et indigne de son pinceau, Lucero accepte, non sans l’espoir d’être princièrement rétribué. Au jour convenu, Gormas arrive dans le grand atelier de Lucero, revêt son costume de scène et, un fleuret à la main, prend la pose ; mais le modèle que Lucero a retenu depuis plusieurs jours déjà pour faire Rochefort n’est pas là. Pour le remplacer au pied levé, Gormas envoie chercher un nommé Félicien Michard qui est fils de sa concierge, et qui sert comme frotteur de parquet chez le comte de Châteauneuf. Fin du premier épisode.

 

Second épisode : La Botte de Rochefort. La première séance peut donc enfin commencer. Les deux adversaires prennent place, Gormas feignant de parer habilement in extremis la terrible botte secrète que lui porte Michard et qui est censée lui traverser la veine jugulaire. C’est alors qu’une abeille entre dans l’atelier et se met à voleter autour de Gormas qui, soudain, porte la main à sa nuque et s’affale. Heureusement, un médecin habite dans l’immeuble et Michard court le chercher ; le médecin arrive quelques minutes plus tard, diagnostique une piqûre d’abeille ayant atteint le bulbe rachidien et provoqué une syncope paralysante, et emmène d’urgence l’acteur à l’hôpital. Fin du second épisode.

Troisième épisode : Le Poison qui tue. Gormas est mort pendant le transport à l’hôpital. Le médecin, surpris par la rapidité de l’effet de cette piqûre d’insecte, refuse le permis d’inhumer. L’autopsie démontre qu’effectivement l’abeille n’y est pour rien : Gormas a été empoisonné avec une quantité microscopique de topazine qui se trouvait sur la pointe du fleuret de Michard. Cette substance dérivée du curare utilisé par les chasseurs indiens d’Amérique du Sud qui l’appellent la Mort silencieuse, possède une propriété curieuse : elle n’est active que sur des individus ayant récemment eu une hépatite virale. Or, précisément, Gormas relève d’une maladie de ce genre. Devant cet élément nouveau qui semble prouver qu’il y a eu assassinat avec préméditation, un détective, le commissaire principal Winchester, est chargé de l’enquête. Fin du troisième épisode.

 

Quatrième épisode : Les Confidences à Ségesvar. Le commissaire principal Winchester fait part à son adjoint Ségesvar des remarques que cette affaire lui inspire :

 

premièrement, l’assassin doit être un familier de l’acteur puisqu’il savait que celui-ci avait eu tout récemment une hépatite virale ;

deuxièmement, il faut qu’il ait pu se procurer

petit a, le poison, et surtout

petit b, l’abeille, car cette affaire se passe en décembre

et il n’y a pas d’abeille en décembre ;

troisièmement, il a fallu qu’il ait accès au fleuret de Michard. Or ce fleuret, de même que celui de Gormas, a été prêté à Lucero par son marchand de tableaux, Gromeck, dont on sait que la femme a été la maîtresse de l’acteur. Cela fait donc six suspects qui ont tous un mobile :

 

1. Le peintre Lucero, ulcéré de devoir faire le portrait d’un homme qu’il méprise ; de plus, le scandale que ne manquera pas de susciter cette affaire pourrait lui être commercialement très profitable ;

2. Michard : autrefois Madame Gormas mère invita le petit Félicien à passer des vacances avec son fils ; depuis, le pauvre garçon n’a jamais cessé d’être humilié par l’acteur qui dispose de lui sans aucune vergogne ;

3. Le comte de Châteauneuf, qui est apiculteur, et dont on sait qu’il a voué une haine mortelle à la famille Gormas, car Gatien Gormas, président du Comité de salut public de Beaugency, a fait guillotiner Eudes de Châteauneuf en 1793.

4. Le marchand de tableaux Gromeck, à la fois par jalousie et pour des raisons publicitaires ;

5. Lise Gromeck, qui n’a jamais pardonné à Gormas de lui avoir préféré l’actrice italienne Angelina di Castelfranco ;

6. Et enfin Gormas lui-même : acteur comblé, mais producteur incompétent et malchanceux, il est en fait totalement ruiné et n’est pas parvenu à obtenir l’aval bancaire indispensable au financement de sa dernière superproduction : un suicide déguisé en assassinat est le seul moyen pour lui de quitter dignement la scène tout en laissant à ses enfants, par le jeu d’une importante assurance-vie, un héritage à la hauteur de leurs ambitions. Fin du quatrième épisode.

 

Voici donc où en est ce roman-feuilleton dont on peut sans trop de peine identifier quelques-unes des sources immédiates : un article sur le curare dans Science et Vie, un autre sur les épidémies d’hépatite dans France-Soir, les aventures du commissaire Bougret et de son fidèle adjoint Charolles dans les Rubriques à Brac de Gotlib, plusieurs faits divers sur les habituels scandales financiers du cinéma français, une lecture hâtive du Cid, un roman policier d’Agatha Christie intitulé La Mort dans les nuages, un film avec Danny Kaye dont le titre anglais est Knock on wood et le titre français Un grain de folie. Les quatre premiers épisodes ont reçu de toute la classe un accueil des plus chaleureux. Mais le cinquième pose à ses trois auteurs de difficiles problèmes. On apprendra en effet dans le sixième et dernier épisode que le coupable est en réalité le médecin qui habite l’immeuble dans lequel Lucero a son atelier. Il est exact que Gormas est au bord de la ruine. Une tentative d’assassinat dont il sortirait miraculeusement indemne lui assurerait suffisamment de publicité pour que son dernier film, dont le tournage a été arrêté au bout de huit jours, puisse repartir. Avec la complicité du médecin, le docteur Borbeille, qui n’est autre que son frère de lait, il imagine donc ce scénario tortueux. Mais Jean-Paul Gormas, le fils de l’acteur, aime la fille du docteur, Isabelle. Gormas s’oppose farouchement au mariage que le médecin au contraire verrait d’un bon œil. Voilà pourquoi il profite du transport de Gormas à l’hôpital, seul avec lui à l’arrière de l’ambulance, pour l’empoisonner avec une piqûre de topazine, certain que l’on accusera le fleuret de Michard. Mais le Commissaire principal Winchester apprendra en interrogeant le figurant que Félicien Michard dut remplacer in extremis, qu’il avait en réalité été payé pour se décommander, et, à partir de cette révélation, reconstruira toute la machination. En dépit de quelques révélations de dernière minute qui contredisent une des règles d’or du roman policier, cette solution et ses rebondissements ultimes constituent un dénouement tout à fait acceptable. Mais avant d’en arriver là, les trois jeunes auteurs doivent innocenter tous les autres suspects et ils ne savent pas très bien comment s’y prendre. Philippe Hémon a suggéré que, comme dans Le Crime de l’Orient-Express, ils soient tous coupables, mais les deux autres ont énergiquement refusé.

 

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