Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Chapitre IX
—A partir de demain, s'écrie-t-il, un souper sera servi tous les soirs, ici, et il faudra bien m'absoudre!
IX
Au fond du salon de Tribschen, à gauche en venant du jardin, une lourde portière, soulevée par une cordelière, laissait apercevoir une très petite pièce, dont je ne pouvais approcher sans une vive émotion: c'était le sanctuaire, le saint des saints, le cabinet de travail de Richard Wagner!
Des draperies sombres, un demi-jour recueilli, deux parois que recouvraient des rayons de bibliothèque chargés des plus belles œuvres: musique, poésie, littérature, philosophie; un piano d'une forme spéciale (un autel presque), muni de tiroirs et plan comme une table; un seul tableau: le portrait de Louis II, le royal ami, l'archange sauveur:—«Celui qui, disait Wagner, semble m'avoir été envoyé du ciel!» Qu'il était beau, ce fin visage, dont le teint bistré sous les cheveux noirs faisait ressortir encore la clarté splendide des yeux d'un bleu polaire, rayonnants d'enthousiasme, des yeux vraiment surnaturels.
Tous, nous l'aimions, ce jeune homme, nous le considérions comme notre roi, notre chef et notre allié, puisqu'il avait la même foi que nous-mêmes et, comme nous, rang d'apôtre. Nous étions nés pour la même mission: affirmer la divinité d'un homme de génie, être les miroirs réfléchissant pour lui l'éblouissement de ses rêves, lui donnant la certitude de sa splendeur, les soldats prêts à recevoir pour sa défense les horions et les insultes, et qui joyeusement seraient tombés pour sa gloire. Et ce roi, plus que nous, était fort pour le combat; son sceptre valait mieux que nos poings.