Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 37 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XXXIX

 

Wagner a, de Tribschen, télégraphié au roi, pour lui dire que des Français amis, qui viennent à Munich, seraient heureux de voir représenter, durant leur séjour, Lohengrin, Tannhäuser, etc., en attendant l'Or du Rhin. Déjà Lohengrin est annoncé. Mais depuis notre arrivée, chaque matin, un domestique, en livrée bleue galonnée d'or, nous apporte des places de «galerie noble», tantôt pour l'Opéra Royal, tantôt pour le Théâtre de la Résidence: c'est par ordre du roi que l'on nous fait cette gracieuseté et nous avons le plaisir—rare pour les seuls Français, hélas!—de pouvoir assister, presque chaque soir, à des représentations de drames et de comédies de Shakespeare alternant avec des opéras de Wagner. Transporté au théâtre, l'amour qu'ont les Bavarois pour les reconstitutions et les pastiches produit les meilleurs résultats: les pièces sont montées avec beaucoup de soin et la mise en scène est élégante et exacte. Il nous fut donné de voir en l'espace de quelques semaines: Richard III, le Conte d'Hiver, Comme il vous plaira, le Soir des Rois, les Deux Gentilshommes de Vérone, Lohengrin, le Vaisseau Fantôme, Tannhäuser et les Maîtres Chanteurs.

 

XL

 

Je fus contente de rencontrer Liszt, à cette soirée, donnée pour Villiers de l'Isle-Adam par la comtesse Muchanoff. Dès mon entrée, je vis qu'il était, lui aussi, impatient de me revoir, car il m'interrogea tout de suite du regard. Aussitôt qu'il nous fut possible de nous isoler un peu, il me dit:

—Eh bien, les nouvelles?

Alors je lui appris, combien ma lettre, rapportant ses paroles, avait causé d'émotion et de joie à Tribschen. Quelle bienfaisante détente, quel allégement de soucis cuisants, quelle consolation de n'avoir pas perdu l'affection d'un cœur si cher, et la force invincible que l'on puisait, dans cette certitude, pour les luttes avenir! A moi, simple messagère, le maître faisait dire: «qu'il me bénissait!...»

Liszt, les yeux brillants d'une larme, aussitôt séchée, me prit la main rapidement et me dit tout bas:

—Gardez-bien le secret que je vous confie: je ferai l'impossible, en retournant en Italie, pour m'arrêter quelques heures à Lucerne et aller embrasser ma fille et mes petits-enfants.

Et lui, qui toujours refusait de jouer, il alla vers le piano, découvrit le clavier d'un mouvement brusque, puis laissa courir ses doigts souverains sur les touches en une improvisation fougueuse, passionnée, éblouissante.

L'ovation qu'on lui fit tint du délire, naturellement, mais c'est à peine s'il y prit garde.

C'était maintenant au tour de Villiers de charmer l'assistance. Bien frisé, sa croix de Malte en bonne place sur son flanc gauche, il avait très grand air. Il me parut cependant un peu nerveux et inquiet.... Est-ce que ce salon d'hôtel, trop orné, l'impressionne? Est-ce que cette réunion de nobles dames bien parées, de hauts fonctionnaires, d'artistes, formant un demi-cercle, comme au théâtre, et qui le dévisagent, en une attente silencieuse, l'intimide plus que l'olympienne intimité de Tribschen?... En pleine lumière, debout contre le grand piano à queue, il semble hésiter, se tait.... Enfin, le voici qui, d'un crâne mouvement de tête, rejette en arrière ses boucles ondulées, et il commence à lire, d'une voix ferme, claire.

Je me tranquillise, Villiers, très sûr de lui, prend des temps, ménage ses effets: l'auditoire est intéressé; un murmure flatteur accueille certains passages, on applaudit discrètement; puis, de nouveau, le respectueux silence se rétablit. On écoute....

Mais, hélas! qu'arrive-t-il?...

Brusquement Villiers se tait, laisse tomber le manuscrit et regarde les auditeurs avec des yeux écarquillés, pleins d'épouvante. D'un geste fébrile, il dégrafe la ceinture de son pantalon, puis il ôte ses bottines et s'assied sur le piano.