Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 49 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre LIII

—Puisque l'on me chasse de Munich, dit Wagner, ceux qui m'aiment n'ont plus rien à y faire.

—Nous resterons seulement quelques jours, dis-je, pour surveiller l'ennemi et voir si, furieux de sa défaite, il ne prépare pas quelque vengeance.

—Bah! le vainqueur se sauve et sera à l'abri de ses coups. Mais qu'on sache bien que je triomphe malgré moi, grâce à la généreuse défection de Betz, que je ne voulais en aucun cas m'opposer à la volonté du roi, ni empêcher la représentation. Quant à vous, Richter, n'oubliez pas que je ne vous donne que le temps d'aller embrasser votre mère et de boucler vos malles ... et accourez à Tribschen, où votre chambre est prête.

Sans répondre, Richter saisit la main du Maître et la baise.

Le sifflet brutal du train nous interrompt: il faut se séparer. Wagner se lève et saute dans le wagon; on ferme la portière. Penché encore à la fenêtre, il agite son feutre gris; le vent éparpille les mèches de ses cheveux autour de son front superbe et, tandis que le train s'éloigne, nous faisons durer longtemps: «l'adieu suprême des mouchoirs».

 

LIII

 

La mère de Richter habitait, dans les environs de Munich, je ne sais plus quelle bourgade. Il nous proposa de l'accompagner quand, avant son départ pour Lucerne, il alla passer deux jours auprès d'elle: il nous ferait voir du pays et nous pourrions être rentrés à Munich le même jour, avant le souper.

Villiers et Servais furent de la partie. Nous vîmes d'agréables coteaux, des villages pittoresques, des villégiatures bourgeoises.

Madame Richter était professeur de chant, et c'était l'heure du cours quand nous entrâmes dans la petite maison qu'elle habitait. Des gammes et des roulades, d'une strideur très spéciale, frappèrent nos oreilles, tandis que nous attendions, au rez-de-chaussée, que la leçon fût finie.

Les élèves passent devant nous, pour s'en aller, et Richter nous fait alors monter au premier où se trouve le salon, d'une élégance bourgeoise et bien allemande.

Madame Richter est une femme encore jeune, avenante et gracieuse. Elle nous parle avec tristesse des événements qui ont amené la destitution de son fils et elle semble croire qu'il ne retrouvera jamais ce qu'il a perdu.

On apporte de la bière et des bretzels. La causerie se prolonge, un peu languissante d'abord, mais elle prend tout à coup de l'intérêt quand Richter nous a révélé que sa mère a inventé une façon de chanter qui quintuple la puissance de la voix.

En effet, les élèves que nous entendions tout à l'heure nous ont paru avoir un volume de voix peu ordinaire.

Le système de madame Richter consiste à lancer le son, en chantant, contre la voûte du palais, qui forme alors comme une caisse de résonance et augmente la force d'émission, en des proportions étonnantes.

Richter se met au piano et chante selon cette formule. Sa voix a des éclats formidables, dont toute l'étroite maison tremble.

—On dirait qu'il a un palais en fer-blanc! s'écrie Villiers.

Notre aimable hôtesse nous donne des explications détaillées, sur son invention avec des exemples à l'appui, d'une voix qui sonne comme une cloche.

C'est Servais qui comprend le premier et s'assimile le procédé: il l'essaye et obtient des beuglements très remarquables.

—Le plus curieux, dit Richter, c'est que ce système, que ma chère mère a trouvé, supprime toute fatigue: on peut ainsi user de sa voix indéfiniment.

Et Richter nous chante, pour preuve de ce qu'il affirme, tout le troisième tableau de l'Or du Rhin.