Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Chapitre XXXII
—Vous ne voyez donc pas qu'elle s'évanouit! criai-je, en m'élançant vers Wagner.
Il devint pâle, à son tour, et le danger fut vite conjuré. Mais, comme la pauvre femme demeurait tout étourdie et chancelante, le Maître jugea salutaire de créer une diversion: il courut rapidement vers la maison et, s'aidant des persiennes, des moulures, des saillies de pierres, tout simplement, l'escalada.... Il atteignit enfin un balcon du premier étage, qu'il enjamba.
Il avait obtenu l'effet désiré, mais en remplaçant un mal par un autre; tremblante d'inquiétude, Cosima se détourna en me disant à voix basse:
—Surtout, ne le regardez pas, n'ayez pas l'air émerveillée, car alors on ne sait plus où il s'arrêterait!
XXXII
—Quand vous serez à Munich, me dit Wagner, tâchez de vous faire montrer le modèle du théâtre que le grand architecte Semper avait établi pour moi.... Je vous préviens que ce ne sera pas facile, malgré les recommandations que je pourrai vous donner. On a relégué ce modèle dans je ne sais quel coin du palais, et l'on n'aime pas à l'exhumer. On devine bien que je n'ai pas tout à fait renoncé à l'espoir de voir un jour ressusciter mon projet enseveli, et cette idée-là est pour mes ennemis un vrai cauchemar....
Un peu plus tard, madame Cosima me prit à part:
—Si vous pouviez, à propos de la prochaine représentation de l'Or du Rhin, me dit-elle, donner la publicité d'un journal à l'historique de ce projet de théâtre, dont le Maître vous parlait, je ne crois pas me tromper en disant que vous lui procureriez une véritable et profonde satisfaction: car la vérité sur ces événements a été si complètement défigurée par l'envie, l'incapacité et la haine que bien peu connaissent son vrai visage.
—Vous ne doutez pas que c'est avec joie que je vais faire ce que vous me demandez!
—C'est justement parce que je suis sûre de votre dévouement à cette noble cause que je vous adresse cette prière.
—Mais je ne sais rien de ce projet: où me renseigner pour ne pas m'égarer?
—Il va sans dire que je vais vous raconter l'affaire, aussi brièvement et clairement que possible. Allons dans mon boudoir, là-haut: vous pourrez prendre quelques notes.
Le boudoir, au premier étage, était une petite pièce, tendue et drapée de soie verte, située dans un angle de la maison. Elle donnait sur le jardin et, entre les arbres, on apercevait le bleu du lac et le mauve des montagnes.
J'avais déjà passé de longues heures dans cette jolie retraite, madame Cosima ayant bien voulu me lire, en la traduisant de l'allemand, l'histoire hindoue de Nal et Damayanti. Je cherchais alors, en tous pays, des biographies d'amantes illustres, ayant promis de rédiger une série de portraits pour la publication projetée par l'éditeur Lacroix et intitulée: Les Grandes Amoureuses. Jean Richepin, Zola et d'autres collaborèrent à cette œuvre, qui d'ailleurs ne vit jamais le jour; quelques figures seulement parurent en librairie, mais sans suite, et la plupart des manuscrits furent égarés.
Je m'installai à ma place accoutumée, sur le petit divan qui s'emboîtait dans un angle. Madame Cosima s'assit en face de moi, accoudée des deux bras à la table. Elle était charmante, là, en pleine lumière, sous sa lourde chevelure blonde. Ses yeux d'un bleu si doux brillaient d'une lumière attendrie; un sourire heureux découvrait à demi ses jolies dents. Nous étions si contentes de comploter quelque chose qui peut-être ferait plaisir au Maître!...
J'ai pris un crayon et un cahier; j'écoute de toutes mes oreilles.
—Vous ne savez peut-être pas dit-elle que Wagner a été condamné à mort, en Saxe, pour avoir participé à la révolution de 49. En fuite, avec d'autres condamnés, il ne dut son salut qu'à un hasard singulier: dans un village proche de la frontière, ses compagnons furent arrêtés et on ne prit pas garde à lui, qui s'était endormi dans un coin obscur d'une salle d'auberge.
—Wagner condamné à mort!...
—C'est inouï, n'est-ce pas? Mais ne vous imaginez pas qu'il était un démocrate bien farouche: les questions d'art seules l'occupaient, et, comme le Walther des Maîtres Chanteurs, il était surtout en révolte ouverte contre la tyrannie de la routine. Il croyait sincèrement qu'un bouleversement politique amènerait une réforme de l'art: il a payé cette erreur par douze années d'exil. Comme l'insurrection était vaincue, il garda l'illusion que des temps meilleurs pourraient venir pour sa patrie et pour l'art. C'est alors que seul, séparé du monde, vivant de rien, il conçut, en vue de ces temps meilleurs, le plan de sa Tétralogie, du grand drame national qui devait faire revivre, devant le peuple allemand régénéré, les dieux et les héros de l'ancienne mythologie germanique.... Les années passèrent, les temps meilleurs ne venaient pas, et la vie de l'exilé se faisait de plus en plus amère. Cependant, sans qu'il s'en doutât, Richard Wagner devenait en Allemagne un compositeur célèbre et populaire. Grâce à l'intervention de mon père, Tannhäuser et Lohengrin avaient été représentés à Weimar et sur les scènes d'autres capitales. Les exigences de la vie ne permettaient pas de dédaigner la situation qui s'offrait: le Maître comprit qu'il fallait descendre des hauteurs de son rêve et s'engager dans cette route plus accessible qui s'ouvrait devant lui. En 1857, il interrompit donc la composition de l'Anneau du Nibelung; l'Or du Rhin, la Walkyrie et deux actes de Siegfried étaient terminés.
—Quoi! cette œuvre prodigieuse, si avancée déjà?...
—Oui, et Wagner fit alors un nouveau miracle: il composa Tristan et Isolde!... Quand l'amnistie lui fut enfin accordée, le Maître rentra en Allemagne. Il vit ce qui s'y passait en fait d'art, et qu'il n'y avait pas à songer à faire représenter sa Tétralogie. Il en publia pourtant les poèmes, précédés d'une préface où il indiquait à un souverain quelconque la marche à suivre pour parvenir à créer un grand art national. Puis il se mit à la composition de ses Maîtres Chanteurs. Quand le roi de Bavière fit appeler Wagner, il avait lu cette préface; et il lui dit tout d'abord: «Terminez vos Nibelungen: je me crois appelé à réaliser votre pensée.»
»Et il fut décidé que l'on construirait un théâtre absolument indépendant des exigences du répertoire et des représentations quotidiennes; un théâtre dont l'ouverture, ne se faisant qu'une fois par an, serait une solennité artistique. Quel était l'architecte capable d'édifier le monument selon le vœu du Maître? Nul autre que Semper, le créateur du musée et du théâtre de Dresde, artiste de premier ordre, d'un talent incontesté. Le roi lui commanda des plans. Mais alors une cabale formidable s'organisa; un déchaînement de haines, de fureurs, d'outrages, éclata, contre celui qui rêvait de doter sa patrie d'un art supérieur. Ce fut à tel point que Wagner, craignant pour son royal ami, s'éloigna de Munich. Mais Louis II ne lâcha pas prise: il renvoya d'auprès de sa personne les fauteurs principaux de ces vilenies,—entre autres, le ministre Pforten;—les négociations avec Semper, au sujet du théâtre, furent reprises.
»Les ennemis n'étaient vaincus qu'en apparence: ils se déchaînèrent de nouveau, et, après des luttes épuisantes, trop longues à conter, il fallut de nouveau renoncer à l'édification du théâtre. Wagner se retira encore une fois; Il vint à Tribschen et se remit, après dix ans d'interruptions, à son œuvre capitale. Le roi ne lui demande plus que de terminer cette Tétralogie dont il compte faire représenter les diverses parties, d'année en année, sur son théâtre ordinaire, puisque la sottise et la malignité de son entourage n'ont pas permis la construction du théâtre de Semper. Mais Wagner a juré de n'assister à aucune de ces représentations fragmentaires de son œuvre: il se considère comme moralement exilé de Bavière, et le sort lui réserve pour la seconde fois l'épreuve de ne pas assister à l'exécution de ses œuvres, de ne pas entendre la sonorité de son immense orchestre; cela lui est imposé, aujourd'hui, par sa conscience d'artiste.
»Voilà, chère amie, l'histoire de la défaite d'un homme de génie par une horde d'envieux imbéciles. Je suis sûre que Wagner sera heureux si vous rétablissez sur cette affaire la vérité qui a été odieusement défigurée....