Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 35 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XXXVII

—Nous avions juré dit Richter de vous amener, ce soir, à une réunion, chez la comtesse de Schleinitz. Tous les nôtres seront là.

—Liszt viendra, s'écrie Servais, il est arrivé hier à Munich. Vous verrez aussi la comtesse Muchanoff.

—Liszt!...

Je pense à Cosima, et à son chagrin d'être désapprouvée par son père: j'aimerais mieux ne pas le voir. Mais, avec joie, mes compagnons ont accepté, et ont pris rendez-vous pour le soir, à huit heures.

 

XXXVII

 

La comtesse de Schleinitz, chez qui l'on se réunissait, femme du ministre de la maison royale de Prusse, était extrêmement gracieuse, mignonne, mignarde même, parlant le français comme une Parisienne, pétillante d'esprit et de malice, mais avec une flamme de passion dans le regard. On pouvait dire:

Le caprice a taillé son petit nez charmant...

 

car il se relevait avec une impertinence élégante. Les fossettes que son sourire creusait dans ses joues semblaient le tripler.

On ne manqua pas de me présenter à de nombreuses personnes, dont les noms, pas faciles à retenir, se sont envolés de ma mémoire. Je retins celui de Lenbach, le peintre déjà illustre, et je remarquai la belle tête d'Edouard Schuré, à l'air inspiré, un peu «absent».

L'apparition de Franz Liszt me stupéfia.

Je n'étais au courant de rien, je ne savais rien: pourquoi cette longue soutane noire? c'était donc un prêtre?... derrière ce visage glabre, y avait-il donc une tonsure dans ces cheveux qui tombaient droits, jusqu'aux épaules?... Mais quels yeux de lion, quelles prunelles ardentes sous les sourcils en broussailles! Quelle souveraine ironie dans les sinuosités de la bouche large et mince! Dans toute cette attitude, quelle majesté tempérée de bienveillance.... L'entrée de Liszt causait à l'assemblée une émotion extrême et j'étais de plus en plus surprise. Serait-ce donc un saint?... on lui témoigne une vénération extraordinaire, les femmes surtout!... Elles s'élancent vers lui, s'agenouillent presque, lui baisent les mains, lèvent vers sa face des yeux d'extase....

Mais une femme est arrivée, en même temps, qui brusquement détourne mon attention. C'est elle, la mystérieuse beauté, jadis venue du Nord dans un tourbillon de neige, et plus blanche que la neige; la dame aux prunelles pareilles à des violettes de Parme, celle que les poètes ont chantée à l'envi, la comtesse de Kalergis, devenue comtesse Muchanoff,—la Symphonie en blanc majeur enfin!—Je ne la vois encore que de dos, là-bas, de l'autre côté du grand piano; on s'empresse autour d'elle et elle serre des mains tendues. Elle est grande, une écharpe de mousseline couvre ses épaules, des cheveux blond pâle ondoient sur sa nuque.... Je me redis tout bas des fragments du célèbre poème, qui fut inspiré par elle à mon père, il y a longtemps:

Conviant la vue enivrée

De sa boréale fraîcheur

A des régals de chair nacrée

A des débauches de blancheur,

 

Son sein, neige moulée en globe,

Contre les camélias blancs

Et le blanc satin de sa robe

Soutient des combats insolents,

 

Dans ces grandes batailles blanches,

Satins et fleurs ont le dessous,

Et, sans demander leurs revanches,

Jaunissent comme des jaloux.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

De quel mica de neige vierge,

De quelle moelle de roseau,

De quelle hostie et de quel cierge

A-t-on fait le blanc de sa peau?

Alfred de Musset fut aussi un fervent de cette blanche idole et, plus tard, Henri Heine paraphrasa, en l'honneur de celle qu'il appelait «la cathédrale du Dieu Amour», les vers de Théophile Gautier:

Auprès d'elle la neige de l'Himalaya

Paraît grise comme la cendre;

Le lis que sa main saisit, aussitôt, par le contraste Ou par jalousie, devient couleur de rouille...

J'ai peur vraiment de la voir se retourner et, comme elle a fait un mouvement, je ferme les yeux, pour garder l'illusion du passé, une minute de plus.

J'entends auprès de moi presque aussitôt de grands frissons de soie; une voix bien timbrée, chantante, me parle, avec ce léger accent russe qui module si joliment. La comtesse Muchanoff s'est assise à côté de moi et me serre la main en m'affirmant qu'il n'est pas besoin de présentation, qu'elle m'a reconnue sans qu'on me nomme; qu'ayant les mêmes admirations, les mêmes fanatismes, nous sommes de la même famille idéale et que nous nous aimions déjà avant de nous rencontrer.

Elle m'apparaît très grande dame, très sûre d'elle-même, intelligente, et passionnée d'art. Je cherche les camélias blancs près de la neige de sa poitrine, très marmoréenne, en effet, mais par le secours peut-être du blanc de perles et d'une neige de poudre de riz. Le visage est régulier, pâle sous les cheveux pâles savamment disposés. Pourtant on la devine trop supérieure pour s'attarder aux artifices de la coquetterie. Elle cherche à retenir, à prolonger une beauté célèbre, mais elle attend plus encore des grâces de son esprit, que le temps ne peut atteindre, de sa culture intellectuelle, de son talent musical.

Avec une familiarité câline, elle s'efforce de m'apprivoiser, de m'inspirer confiance; mais l'idée me hante qu'elle a des torts envers Cosima, qu'elle a trahi l'amitié, et j'ai grand' peine à répondre à ses amabilités, à sortir de ma réserve.

Liszt s'est approché, à son tour: il me parle de mon père, qu'il connaît; il m'a vue enfant et se souvient de moi, qui ne me souviens plus de lui. Je trouve qu'il a des manières onctueuses qui sont bien d'un prêtre; mais comment est-il un prêtre, et pourquoi les femmes semblent-elles toutes éprises de lui?... En ce moment, elles sont affolées de le voir s'occuper de moi, qui n'ai fait aucune avance, et voici qu'elles le rejoignent, le supplient de jouer quelque chose, le harcèlent pour qu'il se mette au piano. Il ne cède pas, les repousse assez rudement et déclare que c'est madame Muchanoff qui doit jouer, qu'il a lui-même trop de plaisir à l'entendre pour s'asseoir devant le clavier quand elle est là.

La comtesse se lève, nonchalante et dédaigneuse; elle ôte ses gants, lentement, et son sourire dit assez que c'est pour épargner une corvée à Liszt qu'elle se dévoue, et qu'elle s'amuse, autant qu'elle se moque, de la rage jalouse de toutes celles qui vont être forcées de l'applaudir.

L'ivoire, où ses mains ont des ailes,

Et, comme des papillons blancs,

Sur la pointe des notes frêles

Suspendent leurs baisers tremblants...

Ces vers se mêlent, pour moi, aux phrases du nocturne que la comtesse exécute. Elle a certainement du talent; mais il me semble que dans son jeu elle exagère la fantaisie, l'abandon, le rubato enfin.

Voici que, pour aller au buffet, Liszt vient m'offrir son bras, sous les regards envieux et déçus de la plupart des femmes. Il laisse passer tout le monde devant nous, dans l'idée, sans doute, de se ménager un aparté avec moi. En effet, dès que nous sommes seuls, il me dit à demi-voix:

—Vous avez vu Cosima?

Je n'ai pas bien le sentiment de ce que vaut la haute personnalité de Liszt; j'ignore absolument la beauté de ses compositions, que j'admirerai tant plus tard, et l'incomparable noblesse de son caractère; je le considère seulement comme un très illustre pianiste: aussi je ne suis pas du tout intimidée, et, le croyant hostile aux résolutions de sa fille, c'est avec une véhémence agressive que je lui réponds:

—Je vous en prie, ne me dites rien contre votre fille: je suis à tel point de son parti que je ne puis admettre aucun blâme. Quand il s'agit d'un être tellement au-dessus de l'humanité que Richard Wagner, les préjugés et même les lois des hommes n'ont plus de valeur. Qui donc pourrait ne pas subir, avec joie, la fascination et le prestige du génie? A la place de Cosima, vous auriez fait comme elle, et votre devoir de père est de ne pas mettre obstacle à la réalisation du magnifique dénouement qu'elle est en droit d'attendre.

Liszt me serre le bras affectueusement.

—Je suis absolument de votre avis, mais je dois me taire, dit-il d'une voix encore plus basse; l'habit que je porte m'impose des opinions que je ne peux renier ouvertement. Je connais trop les entraînements du cœur pour les juger avec sévérité; les convenances me forcent au silence, mais, en moi-même, je souhaite plus que personne la solution légale de cette pénible crise. Je ne puis rien pour la hâter. Quant à la retarder de quelque façon que ce soit, je n'en ai jamais eu la pensée.

Quelle surprise! quel soupir de délivrance!...

—Est-ce que vous m'autorisez à écrire cela à Cosima? m'écriai-je, dans un élan de joie profonde.

—Certes, dit-il. Je voulais vous demander de le faire; assurez-la qu'il ne peut pas y avoir désunion entre nous, que je suis de cœur avec elle, mais qu'elle doit comprendre ma réserve et, pour le monde, en observer une semblable à mon égard, jusqu'à nouvel ordre.

—J'écrirai, ce soir même. Si vous saviez quel soulagement et quel bonheur cette nouvelle va apporter là-bas!

—J'en serai très heureux. Vous voyez comme j'ai saisi au vol l'occasion qui se présentait de faire connaître secrètement à ma fille le fond de ma pensée. Je la cherchais sans la trouver: à qui se fier? L'envie et l'hypocrisie se partagent le cœur des êtres: bien peu ont votre belle franchise et votre enthousiasme, sans restriction. Mais entrons: je crois qu'on nous surveille et qu'on s'étonne déjà de notre entretien particulier.