Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 39 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XLII

—Ça va bien, Villiers, mais ne m'en lisez pas davantage, dis-je en l'interrompant. Courons plutôt à la poste: il est encore temps pour le courrier du soir. Expédions l'article: plus vous laisserez passer de temps, moins vous aurez de chances qu'il soit publié, car, malgré vos phrases conciliantes, l'actualité n'attend pas.

 

XLII

 

Depuis l'incident fâcheux de l'Hôtel des Quatre Saisons, où Villiers avait ôté ses bottines devant une noble assistance, nous boudions le monde, refusions les invitations, et c'est chez Frantz Servais que nous aimions à nous réunir, le soir, quand il n'y avait rien d'intéressant pour nous au théâtre.

Servais, qui faisait d'assez fréquents séjours à Munich, y avait un appartement assez spacieux, au rez-de-chaussée, dans un quartier un peu éloigné du centre. Il possédait un piano, autour duquel nous passions des heures charmantes, grâce à l'inlassable complaisance de Hans Richter qui nous jouait des fragments de l'Or du Rhin, pour nous initier un peu à l'œuvre que nous aurions bientôt le bonheur de voir représenter.

Servais n'a pas gardé rancune à Villiers: il reconnaît maintenant qu'il a très bien fait de ne pas mourir. Ils sont devenus d'excellents camarades et s'entendent on ne peut mieux....

Quelquefois nous nous amusions, entre nous, à jouer des charades. Sans doute c'était moi qui avais proposé ce genre de divertissement que j'aimais beaucoup. Ce jeu plaisait à mon père, il égayait souvent, à Neuilly, les jeudis intimes de la rue de Longchamps.

Tout de suite Servais montra de remarquables dispositions. Il avait de l'à-propos, de l'imprévu, et ne craignait pas les effets comiques. Villiers si grand acteur cependant! se déclarait incapable d'improviser deux phrases et il se réservait l'honneur de deviner le mot des charades. Schuré demandait à tenir l'emploi de public,— public un peu distrait.—tandis que Scheffer et son chien, qui ne le quittait pas, étaient tous deux très attentifs. Quant à Richter, il consentait à paraître dans les rôles de personnage muet, tellement muet même, qu'une fois, figurant un malade, il se laissa verser de la brillantine dans la bouche sans protester, pour ne pas faire manquer l'effet!

Comment la renommée, qui devait avoir autre chose à faire, s'avisa-t-elle d'annoncer par sa trompette, à travers la ville, de quelle façon nous passions nos soirées? Toujours est-il qu'on le sut: un soir que nous avions soupe au Café Maximilien, au moment où nous allions en sortir, nous vîmes arriver plusieurs équipages qui se suivaient, et s'arrêtèrent l'un après l'autre devant le café. Avant que nous eussions le temps de rien comprendre, la comtesse Muchanoff descendit de la première voiture et entra rapidement.

—Enfin on vous trouve! s'écria-t-elle. Vous êtes devenus insaisissables: à votre logis, vous n'y êtes jamais; vous ne venez pas quand on vous invite. Alors nous nous sommes décidés à vous chercher partout. Voilà une heure que nous courons toutes les brasseries, tous les restaurants de Munich; il ne nous restait plus que celui-ci!

Nous étions un peu interloqués. Villiers avait fait mine de s'enfuir; mais la retraite était coupée, les portières des autres voitures s'ouvraient: dames et messieurs, ayant fait partie de l'élégante société qui assistait à la désastreuse fête, s'éparpillaient sur le trottoir très éclairé.

—C'est mal de faire bande à part, reprend madame Muchanoff, d'organiser de charmantes soirées, sans prévenir! Maintenant que nous vous avons découverts, nous vous emmenons tous. Venez, venez, vous ferez des charades: nous sommes si curieux de voir cela!

—Des charades!

Comment savent-ils? et croient-ils vraiment que nous irons jouer des charades, en ville?...

—Mais, chère madame, lui dis-je, c'est tout à fait entre nous, et comme on jouerait aux jeux innocents, que nous nous récréons ainsi: nous perdrions tout notre entrain si cela devenait sérieux.

On insiste, on supplie, mais nous restons fermes et inébranlables. Nous déclarons considérer tous ceux qui sont venus à nous comme nos hôtes: c'est nous qui devons les recevoir, et qu'ils nous excusent de ne pouvoir le faire que dans un café.

Voici que l'on nous ouvre une salle déserte, qui s'illumine, et tout ce beau monde, très amusé, y entre sous les regards surpris et admiratifs des consommateurs. Les dames laissent glisser leur sortie de bal et montrent des épaules nues dans des toilettes claires. Les messieurs sont en frac.

Nous connaissons à peine la plupart des personnes présentes et il y a un peu de gêne tout d'abord; mais on demande du thé, du champagne, les dames allument des cigarettes russes, minces comme des cure-dents et le malaise se dissipe. Le comte de Berghem, un très séduisant seigneur, dont je ne sais rien de plus que le nom, entame une dissertation avec Schuré et Servais sur les analogies qui existent entre les Dieux de l'Edda, parmi lesquels Wagner a pris ses héros, et les dieux d'Olympe, entre Wotan et Jupiter.

La comtesse Muchanoff est décidée à reconquérir Villiers, qui se dérobe autant qu'il le peut: mais elle lui fait de si gracieuses avances, témoigne d'une si vive admiration pour son esprit, qu'il reprend toute son assurance.

En somme, cette démarche peut-être singulière, cette invasion imprévue, est plutôt charmante et cordiale.

C'est la conclusion que proclame Villiers. Il n'a plus du tout honte de s'être assis sur le piano en laissant pendre ses pieds; il regrette seulement de ne pas avoir eu, ce soir, sa croix de Malte dans sa poche, pour l'épingler sur son veston.