Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 38 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XLI

O stupeur! Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que c'est dans la pièce?... Une mystification?... une gageure!... en tout cas, de bien mauvais goût!... Tout le monde se lève, dans un brouhaha moqueur, on vient à moi, on m'interroge:

Que dire? Comment faire comprendre que Villiers s'est cru en danger de mort et qu'alors il s'agissait bien, pour lui de convenances et d'à-propos!... Il a eu sans doute, un petit spasme nerveux au cœur: un médecin, goguenard peut-être, lui a dit que, si ce cas se présentait, il devait aussitôt desserrer ses vêtements, se déchausser et s'asseoir haut pour faire pendre ses pieds.... Et l'on voit que le malade se conforme de tous points à l'ordonnance.

Des rires s'étouffent derrière les éventails; on feint d'oublier l'incident.

Villiers s'est enfui, emportant ses bottines, tandis que notre groupe de Français, qui se sent solidaire du vaincu, n'ose pas battre en retraite avec lui et reste là, très penaud. Franz Servais, lui, est consterné; il marche fiévreusement, les mains dans ses poches; ses longues mèches pâles et pendantes se rejoignent dans sa bouche qui s'ouvre sans cesse pour laisser passer de véhémentes récriminations.

—Une seule chose pouvait sauver la situation, s'écrie-t-il, Villiers ne pouvait invoquer qu'une seule excuse: la mort!... Oui, oui, pour notre honneur à tous, il devait mourir!...

 

XLI

 

Nous avions loué des chambres meublées dans la Maximiliansstrasse, qui est vraiment une rue très belle, étonnamment large, animée, bordée d'élégantes boutiques, aux devantures amusantes. Elle commence au cœur de Munich, devant le Théâtre Royal et, après un parcours d'un kilomètre et demi, aboutit à l'Isar, une très impétueuse rivière, qui court comme une folle sur de grandes dalles, taillées, à ce qu'il semble, de main d'homme. Ces dalles forment, par de brusques cassures, comme des marches géantes d'où l'eau se précipite en cascades. Nous croyions bien ce torrent pas navigable; mais, une fois, un spectacle imprévu nous démontra qu'il l'était.

Il faisait très chaud, ce jour-là, et nous nous en allions par groupes, tout doucement, vers l'Isar, pour chercher un peu de fraîcheur dans les jardins qui, sur l'autre rive, s'étendent le long des larges berges.

Arrêtés au milieu du pont, au-dessus d'un tumulte d'eau qui donnait le vertige, nous vîmes tout à coup paraître au loin quatre ou cinq radeaux chargés d'hommes, que le courant semblait emporter, mais qui étaient dirigés cependant.

—Des sauvages! des pirogues! s'écria Villiers. Et, en effet, à cette vue, on ne pouvait songer qu'aux nègres aventureux, descendant les rapides dans les nacelles faites d'écorces d'arbres.

Le peu d'épaisseur de l'eau, sur les dalles, ajoutait au danger d'être noyé celui d'être brisé à la moindre erreur dans la difficile manœuvre. A peine avait-on le temps de trembler pour ces hommes, de les apercevoir, debout sur les radeaux, s'appuyant sur une courte perche, qu'ils étaient passés, fuyaient de l'autre côté du pont, disparaissaient.

—La vraie course à l'abîme! s'écria Villiers.

—D'où viennent ces êtres-là? demandai-je, où vont-ils?

—Ah! mieux vaut ne pas le savoir. Il n'est jamais bon d'approfondir. Une vision nous a montré, n'est-ce pas? de farouches guerriers descendant l'Ogooué, à la poursuite de quelque tribu rivale: n'allons pas nous convaincre que nous n'avons vu que de braves paysans, qui allaient, tout simplement, vendre quelque vulgaire denrée au plus proche marché.

—De braves paysans et des paysans braves, en tout cas!...

Mais Villiers n'écoute plus: son imagination a suivi les guerriers de l'Ogooué, elle est partie, elle vagabonde, et le voici qui s'enfonce dans un monologue confus, mêlé de rires. Il joue avec des idées, comme on s'amuse, sur les plages, à faire glisser entre les doigts le sable en cascades. Mais je sais qu'il y a quelques pierreries dans le sable que Villiers remue, et je les guette au passage....

Quand nous sommes assis, enfin, sur des tertres de gazon, dans l'ombre des grands arbres du jardin anglais, au bord de fraîches prairies étoilées de colchiques qui semblent des milliers de feux follets, et non loin des saules, couleur vert-de-gris, dont les longs échevellements trempent dans l'Isar qui les entraîne, je commence à distinguer quelque lueur parmi les obscurités du discours de Villiers.

J'entrevois une mer brumeuse ... un crépuscule de rêve ... autour d'une île inconnue.... Puis, dans un remous lumineux, un grand sphinx qui émerge des flots, nage vers la rive.... En travers de son dos flotte une bannière violette, sur laquelle éclate en lettres d'or ce mot: Inviolata!...

—Et c'est tout, dit Villiers; cela ne se rattachera jamais à rien, ne s'expliquera pas. L'impression intense, le mystère, le charme, l'étrangeté inquiétante, sont contenus dans ce tableau aperçu comme par une déchirure de nuage, qui ne doit pas être écartée davantage.

—Il y a même des poèmes, ajoute-t-il, qui ne peuvent avoir qu'un seul vers; celui-ci, par exemple:

La lourde clé du rêve à ma ceinture sonne...

—Est-ce assez complet? est-ce magnifique?... Qu'est-ce qu'on peut ajoutera cela?... Par bêtise, pour faire un poème, j'ai essayé de trouver une suite.... Impossible!... Il n'y en a pas.... Pas plus à cet autre vers:

O pasteur, Hespérus à l'occident s'allume!

—La mélancolie de l'heure, le soir limpide, la lumière de l'étoile et la vie pastorale, tout y est: pourquoi chercher autre chose?

—C'est vrai, dis-je, ce genre de vers, le vers unique, dans lequel semble se condenser un poème, se suffit à lui-même et dédaigne la rime; j'en ai composé un, moi aussi, très absurde mais qui ne pouvait rimer à rien:

Je suis le nautonier des océans lunaires!

«Le poète italien Gualdo a cité quelque part ce vers en épigraphe, pour taquiner ses contemporains en leur faisant chercher «d'où c'était».

Villiers fouille, tout à coup, dans ses poches et, après une exploration fébrile, en tire des feuillets, très chiffonnés.

—Revenons au sérieux, dit-il, soyons pratiques et prosaïques. Voici mon article sur l'exposition: il est fini.

—Comment! m'écriai-je, il n'est pas encore parti? Mais il sera trop tard: l'ouverture de l'exposition, c'est déjà vieux; on ne voudra pas le publier.

—Oh! si, vous verrez, avec quelques petites retouches il sera tout rafraîchi.... D'abord j'ai changé le titre; c'est maintenant: Munich pendant l'Exposition. L'article n'est pas trop mal, écoutez-moi ça:

Et il lit:

«Les salles du Palais de Cristal sont emplies, les envois

français se sont brusquement abattus par caisses

énormes; à l'Exposition, toute la cimaise est couverte, on

parle déjà d'accrocher quelques toiles retardataires au

restaurant d'en face,—notamment le Casseur de pierres,

de Courbet. Disons toutefois que Courbet a envoyé ici un

paysage magnifique dont l'eau naturelle et profonde fait

véritablement songer: c'est, avec le Fauconnier de

Couture, ce que nous aimons le plus dans le Salon

français, malgré le peu de sympathie que nous avons

pour l'école réaliste.

«Les Allemands disent, à l'aspect des tableaux de

Courbet: «Peinture aussi bonne que brutale: il voit comme

un paysan et peint comme un professeur,—ce qui est déjà

beaucoup», ajoutent-ils en riant....»

—Ici; intercale une phrase, dit Villiers: «Il est bien tard pour parler de l'exposition», et puis j'en parle tout de même:

«Il faut citer des grisailles exquises de Ramberg, le Saint

Joseph de Gysis, des portraits de Lembach, des

paysages de Zwangauer, le Daubigny allemand, des

sépias académiques de Kaulbach, sur des sujets tirés des

opéras de Wagner, et la Femme à la robe de velours de

M. Canon, un jeune peintre autrichien, d'un talent hors

ligne. L'on pense que le Banquet de Platon, de M. Anselm

Feuerbach, aura la médaille d'honneur. L'œuvre est

grandiose, en vérité, et depuis Pierre de Cornelius on n'a

pas mieux fait en Allemagne. L'art est donc bien

portant....»

—Je vais encore glisser là une phrase, dit Villiers: «Laissons donc l'exposition, cette déjà vieille nouvelle, et promenons-nous par la ville....»

Et il continue sa lecture:

«Nous aimons Munich, mais tout le monde n'est pas de

notre avis. Il est vrai que Munich manque un peu de

sergents de ville, qu'on n'y chante pas les Pompiers de

Nanterre, qu'on y remarque une absence de viols,

d'escroqueries et d'assassinats vraiment désolante pour

l'avenir de cette capitale. Par contre, nous avons vu de

magnifiques théâtres où l'on joue Gœthe, nous avons

visité des musées qui contiennent des trésors d'art et de

génie, nous avons vu des monuments du plus pur style

grec, des jardins grands comme le bois de Boulogne, des

cafés immenses où l'on est servi par de belles filles que

personne n'a l'idée de chiffonner outre mesure, à

l'exception de quelques loustics de passage et qui en sont

pour leurs frais.

«Nous sommes montés dans la Bavaria, l'énorme statue

de bronze qui domine la ville et par les yeux de laquelle

six personnes peuvent voir, de front, l'espace s'étendre

jusqu'aux montagnes du Tyrol.

«Nous avons visité la salle des portraits des dames de

beauté du pays.... Qu'on se représente une sorte de

Galerie Montyon de l'amour, où—si son nez est d'un jet

héroïque—la fille d'un cordonnier côtoie la fille d'une

princesse. Le roi Louis Ier, qui a logé dans son palais ce

naïf exposé de la beauté germanique, aimait les jolies

femmes. Et les bons Bavarois racontent qu'à sa mort la

scène suivante se serait passée à la porte du ciel:

«—Toc! toc!

«—Qui est là?—demande saint Pierre.

«—C'est moi, Louis Ier, roi de Bavière!

«—Un instant!—répond le bienheureux apôtre.

«Il s'écrie d'une voix de tonnerre:

«—Ramassez les onze mille vierges! Voici Louis de

Bavière qui arrive!

«Mais ne rions pas trop de ce roi qui, au lieu de gloire

militaire, a légué à son peuple des écoles où l'on apprend

aux enfants à se tenir l'esprit haut et fier....»