Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 17 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XVII

Il fallait bien répondre.

—Oh! ce n'est rien.... Il a cogné très fort sa main contre les dents du pauvre Russ et s'est un peu écorché.

—Eh bien?... ça ne saignait même pas.... C'est pour cela qu'il est devenu si pâle?

—Un cerveau comme celui-là est vite suggestionné: en un clin d'œil, il va jusqu'aux dernières limites des conséquences possibles. Villiers se croit certainement enragé, et comme, le cas échéant, il est dangereux d'attendre, il va courir comme cela, tout d'une haleine, jusqu'à Lucerne et faire cautériser la plaie.

—La plaie?... Mais il n'y a rien!...

Wagner est désagréablement affecté. Villiers, dont il a tant de peine à comprendre les discours, l'inquiète; il ne parvient pas à s'expliquer ce caractère.

Pourtant on prend le parti de rire: le coupable involontaire, le bon Russ, est parfaitement bien portant et il n'y a aucun danger....

Le lendemain, quand, assez penaud, Villiers revient à Tribschen, du plus loin qu'il l'aperçoit, Wagner, feignant la terreur, s'écrie:

—Il est enragé! il est enragé!

Et, tandis que Villiers rit jaune, il se met à courir en criant:

—Ne me mordez pas!

Puis, avec une agilité extraordinaire, comme pour échapper au danger, il grimpe jusqu'au sommet d'un sapin!...

 

XVII

 

Le Maître me demande si je connais la marche militaire qu'il a dédiée au roi de Bavière. Il a sur son piano un exemplaire du morceau, à quatre mains.

—Jouons-le, dit-il, mais je vous préviens que je joue très mal du piano.

Et moi donc!

Mais j'ai le sentiment qu'il ne faut pas me dérober, que cette minute rare, unique, doit à tout prix, s'enchâsser dans ma mémoire: jouer, à quatre mains, avec Richard Wagner, ne fût-ce que quelques mesures!

Il a pris la partie haute. C'est encore plus difficile pour moi, la basse!... Mais tant pis: je m'assieds bravement sur le tabouret, bien résolue à toute la tension d'esprit, à tout l'effort dont je suis capable.

Nous jouons, sans accrocs!... Je me fais l'effet dune somnambule qui marche dans une gouttière....

Il me semble que cela dure bien longtemps.

Enfin, à la troisième page, c'est Wagner qui s'embrouille et s'arrête, en déclarant que ça devient trop difficile.

—Comme vous allez bien en mesure! s'écrie-t-il.

Et il me complimente sur ma façon remarquable de rouler les trémolos.

C'est là une supériorité que je ne me connaissais pas et qui s'est certainement révélée pour la circonstance, à cet instant précis.

Mon trémolo est d'ailleurs resté célèbre à Tribschen—et même à Wahnfried.—Mais j'ai vécu sur ma réputation et je ne me suis jamais risquée, malgré les sollicitations, à le faire trembler de nouveau.

Wagner me fit présent de l'exemplaire, où j'avais si anxieusement déchiffré cette marche de cavalerie, et il écrivit au-dessus de la première ligne:

«A cheval! à quatre mains!»