Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 33 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XXXV

mienne,

Elle serait tout entière perdue pour moi si elle venait à te manquer:

Ainsi, c'est toi seul qui me donnes la force de te remercier

Grâce à ta foi royale et sans défaillance.

Nous avons beaucoup peiné pour parfaire cette traduction qui ne nous satisfait pas entièrement. Mais le temps a passé, voici que le train ralentit sa marche: c'est Munich,—München!

Hors de la gare, l'omnibus qui nous emmène vers l'Hôtel des Trois Rois Mages est obligé de s'arrêter, après quelques pas, devant un orchestre militaire. De beaux soldats aux cheveux blonds, vêtus d'uniformes bleu de ciel, sont groupés autour du chef de musique. Et que jouent-ils?... La marche religieuse de Lohengrin!...

Plus tard, pour rire, Wagner essaya de nous faire croire que c'était grâce à lui que nous avions été «aussi religieusement reçus».

[1] La «carte».

[2] Royaume de Bavière.

 

XXXV

 

Quelle amusante ville que Munich, avec ses folies architecturales!... Je n'en connais aucune, hors de France, qui m'ait paru aussi agréable.

Louis I er, probablement, avait le culte des souvenirs, et, certainement, il ne doutait de rien. C'est lui qui a voulu réunir dans sa capitale, en les recréant, tous les édifices qui l'avaient charmé au cours de ses voyages: aussi cette jolie cité semble-t-elle être ce qu'est dans une exposition universelle la «rue des Nations».

Aimez-vous le florentin? Voici la bibliothèque et son majestueux escalier de marbre qui mène à «la loge des lansquenets», copiée exactement sur celle de Florence; un peu plus loin, sous le nom de

Königbau [1], vous verrez une reproduction du fameux palais Pitti. Si vous préférez l'art romain, l'arc de Constantin est tout proche, et vous rencontrerez aussi une basilique du Ve siècle; si c'est l'art grec qui vous séduit, allez voir les Propylées d'Athènes, la Glyptothèque, de style ionique, ou le palais des Beaux-Arts, de style corinthien; ou bien encore près d'un bois sacré, la galerie de la Gloire. Si vous rêvez de Venise, c'est que vous entendez le frou-frou d'ailes de tous les pigeons de Saint-Marc qui, évidemment, ont émigré à Munich!

Il y a des maisons hautes comme des cathédrales et toute fouillées de sculptures, mais elles sont en terre cuite moulée. Le style Renaissance est bien représenté, le rococo abonde. L'art égyptien même n'est pas oublié: pour commémorer un noble fait d'armes, on a érigé un obélisque en métal, copié sur le monolithe de Louqsor; mais celui-ci n'a même pas le mérite d'être d'une seule coulée de bronze.

L'exposition internationale de Peinture—prétexte de notre voyage— fut, je crois, très remarquable; elle fit honneur au groupe d'artistes qui l'avait organisée et mit en valeur la peinture bavaroise. Mais je suis forcée d'avouer qu'en dépit des comptes rendus très consciencieux que je publiai sur elle, je ne sais plus dans quels journaux, je n'en retrouve en ma tête que de confus souvenirs. J'ai retenu pourtant le nom d'un peintre, peut-être oublié aujourd'hui, qui débutait alors et autour duquel on fit grand bruit: Gabriel Max, et j'ai gardé aussi la vision de sa gracieuse martyre, qui, toute blanche et morte, semblait dormir si voluptueusement sur la croix.

En revanche, une visite à la Pinacothèque m'a causé une impression ineffaçable. La collection des Rubens surtout me sembla superbe; l'artiste triomphe ici dans toute sa gloire charnelle, il est rutilant, éblouissant.

Et quel goût parfait dans la disposition des toiles! quel classement rationnel! Autant que possible, chaque salle renferme uniquement les œuvres d'un même maître, espacées sur des fonds d'une couleur propice et sous un jour favorablement ménagé. L'intensité d'effet est de la sorte doublée: on subit le charme du peintre dans toute sa puissance et le contraste d'un maître à un autre est saisissant. Ainsi, dans la salle des Van Dyck, lorsqu'on y entre après avoir regardé les parois ensoleillées de la salle des Rubens, la tonalité donne l'impression de ténèbres reposantes et mystérieuses, où les yeux voient peu à peu s'ébaucher des masques blancs d'une distinction sans égale.