Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 14 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XIV

Le carlin Cos, ayant la peau un peu irritée, était au régime: on lui avait interdit la viande. Si, cédant à ses instantes sollicitations, un des convives lui en glissait un petit morceau, Wagner s'arrêtait au milieu de n'importe quel discours et rappelait avec véhémence le décret du docteur pour chiens.... Et c'était admirable, cette préoccupation attentive, dont rien ne le distrayait: elle nous révélait chez cet être prodigieux, à la personnalité dévorante, une infinie bonté, un altruisme sans limites.

 

XIV

 

Hélas! nous n'étions pas des capitalistes! Ce pieux pèlerinage au temple du génie, ce séjour délicieux, il fallait le payer et, pour cela, le gagner. Des engagements étaient pris avec différents journaux, auxquels nous avions promis des comptes rendus de l'exposition de Munich, des notes de voyage, et surtout des indiscrétions à propos de Richard Wagner, qui, très discuté alors, très combattu et vivant dans la retraite, excitait au plus haut point la curiosité des foules.

Non sans appréhension, j'avais écrit un article pour le Rappel, intitulé: Richard Wagner chez lui.

Je ne m'en vantai pas auprès du Maître, et j'espérais bien qu'il ne le saurait jamais; mais quelqu'un, croyant lui faire plaisir, lui envoya l'article.

Il fut fâché.

—Déjà une dissonance! s'écria-t-il.

Et il expliqua à Cosima que «sa maison et sa vie intime, y compris les chiens, étaient comme le joyau mystérieux de sa destinée et qu'il éprouvait un véritable effroi à les voir mentionner en public».

Cosima m'excusa et me défendit de son mieux, et le Maître s'adoucit. Mais une feuille lucernoise, le Journal des Étrangers, s'avisa de reproduire l'article, ce qui amena autour de Tribschen une escadrille de barques pleines de curieux, et Wagner de nouveau s'attrista. «Il avait un vrai chagrin, disait-il, car il ne pouvait endurer pareilles choses de ses amis, et il voulait nous nommer ses amis.»

Cependant, sur ma promesse de ne pas recommencer, il pardonna et, quelques jours après, me donna, pour m'amuser, une lettre «à déchirer», qui les avait bien fait rire, inspirée à une dame de Thonon par Richard Wagner chez lui.

Voici un fragment de cette lettre:

 

Cher Monsieur,

Veuillez me pardonner si je vous nomme ainsi. Mais je

viens de lire, dans un journal, un article vous concernant

et ce n'est pas sans la plus vive émotion que j'ai lu tous

les éloges qu'il renferme sur vous, cher monsieur, car je

vois que vous aussi avez passé par de mauvais jours. Me

trouvant aujourd'hui dans le même cas, je sympathise

d'autant plus avec vous, cher monsieur.

J'ai été élevée dans la plus grande aisance, entourée de

tous les soins et les égards de tous; malheureusement

pour moi, des revers de fortune et des malheurs de famille

sont survenus et tous se sont éloignés de nous; ceux qui

se disaient nos amis alors ne nous connaissent plus

aujourd'hui.

Dieu merci, j'ai reçu la meilleure éducation possible, je

suis passionnée pour la musique. Mais, hélas! depuis nos

malheurs, je n'ai pas touché à un piano, les moyens me

manquant pour m'en procurer un, ce qui est un vide

immense pour moi et un grand chagrin. Que ne suis-je

près de vous, cher monsieur! Je sais d'avance que vous

ne me refuseriez pas l'entrée de votre maison et une

place à votre piano.