Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Chapitre XXXIV
—Vous êtes un vrai poète, dit Wagner à l'auteur qui exultait de joie, et je voudrais vous voir jeter sur le monde idéal, plus important que le réel pour nous artistes, le regard pénétrant dont vous avez transpercé le monde existant; je voudrais vous voir faire surgir des types aussi vivants que ceux que vous venez d'évoquer.
Villiers expliqua, mais clairement, cette fois, que c'était justement pour défendre l'idéal qu'il avait créé ce caractère de femme, hantée de si hautes aspirations, et mariée à l'homme «le plus terre à terre», le plus incapable de la comprendre, et qui la torturait sans le savoir.
—Un Prométhée femelle, conclut-il, dont le foie est dévoré par une oie....
On prolongea la soirée le plus possible; mais il fallut tout de même en arriver aux adieux, à la séparation. Il fut convenu que nous reviendrions passer encore quelques jours après Munich, Tribschen étant certainement le chemin le plus court pour retourner à Paris.
Une dernière fois la voiture de Wagner nous emmena, par les routes obscures, et après qu'elle nous eut quittés à l'hôtel, longtemps nous écoutâmes le bruit de ses roues, le pas des chevaux, s'éloigner, s'éteindre peu à peu dans la nuit....
Le lendemain, de grand matin, quand nous sortons de l'Hôtel du Lac, pour nous rendre à la gare, quelle surprise! Russ, le terre-neuve noir, est là, qui nous attend!
Il venait quelquefois nous voir ainsi, tout seul; mais, ce jour-là, à une pareille heure! c'est vraiment bien singulier. Est-ce qu'il s'est douté de quelque chose? l'a-t-on envoyé vers nous, pour nous porter un dernier salut?...
Très heureux, très émus, nous répondons à ses caresses, et c'est sur sa bonne grosse tête, qu'avec une sincère effusion, nous posons le baiser d'adieu.
XXXIV
Un ciel lourd, une atmosphère brumeuse et la pluie tiède qui tombe en silence: le temps est bien à l'unisson de nos sentiments! Plus d'azur, plus de soleil; il fait gris autour de nous comme en nous. Le lac de Constance, sur lequel nous naviguons pour gagner la Bavière, nous paraît bien vilain, sous ce brouillard, après que le lac des Quatre Cantons s'est montré à nous si bleu, si limpide! Pourtant cette eau qui nous porte, et qui ne baigne point, hélas! le cher promontoire ponctué de hauts peupliers, elle nous mène encore à un pays d'élection, vers le Temple-Théâtre où s'accomplissent les rites de notre culte....
Il faut chasser cette mélancolie, et c'est Villiers qui s'en charge. Plein d'orgueil encore du succès qu'il a remporté la veille, en lisant la Révolte, devant Wagner, il ne peut se lasser d'y repenser, d'en reparler:
—Hein! comme il écoutait!... quel public!... Et comme j'ai bien joué!...
Et de nouveau son rire éclate; son esprit fuse, à travers les obscurités de ses discours.
Pour déjeuner, nous nous installons sur le pont, abrités par une tente qui ruisselle. Mais quel déjeuner! une omelette plus dure qu'une crêpe et gonflée d'une farce dont nous ne pouvons parvenir à définir la composition.
—Des navets jaunes! propose Villiers.
—Il n'y en a pas, de navets jaunes.... Ce sont plutôt des morceaux de citrouille crus....
La [1] Speisekarte, consultée, déclare: «Omelette aux abricots.» Des quartiers d'abricots, pas mûrs, dans une omelette trop cuite, quelle infernale combinaison! O Brillat-Savarin! notre délicate gourmandise française va être mise, sans doute, à une rude épreuve par la lourde et barbare cuisine allemande. Mais quoi! est-ce-que la coquille où boit le pèlerin n'est pas accrochée sur notre épaule? le bourdon ne charge-t-il pas notre main? L'eau souillée des ruisseaux, les racines arrachées à la terre, voilà de quoi nous devons savoir nous contenter.
Certes!... et il est bien évident que c'est seulement par une pensée charitable, pour leur venir en aide, que nous envoyons vers les poissons du lac l'omelette aux abricots....
A Lindau, on débarque et nous entrons en Bavière.
Et voici que cela nous cause une émotion, de fouler ce sol, d'être chez Louis II, chez ce jeune roi du Graal, que nous-mêmes avons élu aussi pour notre roi!
Ici tout parle de lui, tout porte ses couleurs et sa marque: les poteaux indicateurs, les barrières, les boîtes aux lettres, sont peints en blanc et bleu; on voit partout la couronne royale en bronze ciselé, surmontant le blason, lozangé d'azur et d'argent, que soutiennent
des lions cabrés; [2] Königreich Bayern, on lit de tous côtés ces mots, sur des façades, sous le fronton de la gare, sur les wagons....
En route vers Munich, nous nous remémorons tout ce que Wagner nous a raconté à propos du roi: d'abord, la première entrevue avec le messager envoyé par lui, qui, après tant de vaines recherches, trouvait enfin l'introuvable grand homme.
C'était à Stuttgard: Wagner s'était arrêté là en arrivant de Vienne, d'où il venait de s'enfuir. Pendant plusieurs mois il avait dirigé, à l'Opéra de cette ville, les répétitions de Tristan et Isolde, l'attente de la «première» et l'espoir de recettes fructueuses aidaient à faire patienter l'hôtelier, qui avait déjà présenté sa note. Mais, après soixante-dix répétitions, à quelques jours de cette «première», par suite d'intrigues et de désaccord, l'œuvre fut déclarée injouable et tout s'écroula. La détention pour dettes existait encore, Wagner la redoutait par-dessus tout, il n'apercevait point de ressources pour désintéresser ses créanciers; il était donc parti, se raccrochant à un projet de concerts en Russie, qui échoua.
Le découragement, l'amer désespoir, encore une fois, le terrassaient, et il croyait ne plus avoir désormais la force de réagir. Dans la plus sombre humeur, il allait quitter Stuttgard et faisait ses préparatifs de départ pour le lendematin, quand un garçon de l'hôtel où il était descendu lui apporta une carte de visite sur laquelle il lut: Von Pfistermeister, secrétaire aulique de Sa Majesté le Roi de Bavière.
Comment deviner que ce petit morceau de carton marquait la fin de toutes les peines et que le bonheur entrait avec lui?...
Wagner crut à quelque créancier déguisé et refusa de recevoir cet inconnu. Mais le visiteur insista, disant que le roi Louis II lui-même l'envoyait et qu'il était impossible de ne pas l'accueillir.
Quand l'annonciateur du miracle apparut, il tendit tout d'abord au Maître le portrait du roi et une bague ornée d'un diamant. Louis II se déclarait le plus fervent admirateur du génie de Wagner et s'offrait à l'aider de tout son pouvoir à terminer son œuvre et à réaliser ses rêves. Le messager avait ordre de ne pas revenir sans Richard Wagner.
Dans une émotion indicible, le visage inondé de larmes qui ne voulaient pas tarir, Wagner comprit que le malheur était enfin dompté, qu'un pacte d'alliance sublime allait être conclu entre lui et ce royal disciple, si soudainement révélé....
Le premier geste de ce roi de dix-huit ans, monté sur le trône depuis moins d'un mois, fut donc de rendre hommage à un artiste de génie et de lui tendre une main fraternelle.
Tandis que Louis II, au palais de Munich, attendait avec une impatience joyeuse l'arrivée de Richard Wagner, un courtisan, voulant flatter le souverain, lui dit:
—Des hommes, d'un génie égal à celui de Wagner, reviennent sur la terre tous les mille ans.
«Un homme d'un génie égal à celui de Wagner répondit le roi n'était pas encore venu au monde, et il n'en reviendra aucun, jamais.
Et Louis II, au grand scandale de sa cour, descendit précipitamment l'escalier d'honneur, pour aller au-devant de Richard Wagner.
Cette rencontre fut peut-être une des plus touchantes, des plus belles heures de l'histoire. Wagner en garda une impression féerique:
«Ce roi est si beau, d'une intelligence si noble, et d'une âme si splendide, disait-il, que j'ai peur que sa vie ne passe, à travers ce monde vulgaire, comme un rêve des Dieux.... Il connaît tout de moi et me comprend comme ma propre âme. Il veut me débarrasser de toutes mes misères, m'aidera accomplir mon œuvre!...»
On sait cependant que, malgré sa puissance et son vouloir, le roi ne parvint pas à réaliser jusqu'au bout ses désirs. L'archange ne put vaincre le dragon, que couvrait l'impénétrable cuirasse faite de l'imbécillité humaine. Le glaive s'émoussa sur cette carapace épaisse, la couronne faillit s'y briser: la haine et la fureur des philistins contre un artiste de génie s'enfla, cette fois, jusqu'à l'émeute; on hurla dans les rues, on cassa les vitres de la demeure du Maître, qui, pour ne pas perdre l'ami royal s'acharnant à le défendre, feignit de se séparer de lui et quitta Munich.
Si le chef d'État, douloureusement, dut reculer devant la tempête populaire, l'ami ne céda sur aucun point et resta fidèle à sa foi.
Dans cette retraite de Tribschen qu'il se créa alors, à jamais délivré des honteux tracas qui souillent l'esprit, grâce à son royal ami, Wagner n'eut plus que de hautains soucis, et dans le recueillement et la paix, il acheva les Maîtres Chanteurs et se remit à l'Anneau de Nibelung....
Le train souffle, halète, s'efforce, pour grimper la pente raide qui, sans interruption, monte de Lindau à Munich. Nous sommes haut déjà, car des flocons de nuages traversent notre wagon. D'étonnants paysages défilent: pics lointains auxquels se déchirent des écharpes de brouillard, vallées profondes fuyant à perte de vue, forêts de pins, collines d'un frais velours vert qui ondoient à l'infini.... Et, aux stations des rares bourgades, des rares villages, toujours reparaissent sur les barrières, sur les poteaux, le bleu et le blanc du blason royal. Königreich Bayern! Comme nous sommes heureux d'être dans le domaine du Roi Charmant. Nous ne pensons qu'à lui; nous ne parlons que de lui.
Cette route, où nous roulons en ce moment, il l'a parcourue en sens inverse, une fois, tout seul, en grand mystère, pour aller à Tribschen, surprendre le Maître et «vivre quelques-unes de ces heures solennelles où il avait la joie de le revoir». Wagner nous avait narré ce voyage du roi:
—C'était le 22 mai 1866, jour du cinquante-troisième anniversaire de ma naissance. De bon matin, en secret, le roi était sorti, à cheval, du château de Starnberg, et il alla prendre, à Biesenhofen, un train qui le conduisit à Lindau; là il s'embarqua et, à ma profonde stupéfaction, arriva, l'après-midi même, à Tribschen. C'est alors qu'on lui dressa un lit de camp dans mon cabinet de travail. Il me supplia de revenir auprès de lui, en Bavière, mais, pour son propre bien, je crus devoir refuser.
L'année suivante, Louis II était fiancé à sa cousine, l'archiduchesse Sophie, sœur de l'impératrice d'Autriche, et, afin de donner plus de solennité aux fêtes du mariage, fixé au 12 octobre, on réservait pour cette date la première représentation des Maîtres Chanteurs. Mais, avant ce temps, un soir que l'on représentait Tristan au Théâtre Royal, la fiancée se montra dans une loge, en toilette sombre et négligée; elle écouta l'œuvre d'un air distrait et maussade, sans dissimuler son ennui. Elle n'était pas wagnérienne! Cette découverte rompit brusquement le charme: le roi jugea qu'une personne qui partageait si peu sa foi et ses enthousiasmes ne pouvait pas être sa femme et il la rejeta de son cœur....
Nous trouvons tout cela admirable, et Villiers déclare que, s'il savait bien l'allemand, il composerait un poème où il dirait des choses magnifiques et qu'il l'enverrait à Louis II.
Cette idée nous ramène à la dédicace imprimée en tête de la partition de la Walkyrie, à ces strophes célèbres que Wagner adressa «au royal ami», le sacrant ainsi immortel et à jamais glorieux. Ces vers sont réputés intraduisibles en français et, naturellement, cela nous a incités à essayer de les traduire. L'un de nous connaît à fond la langue de Gœthe et voici déjà quelque temps que nous travaillons à cette traduction. Quelle occasion de reprendre l'œuvre, en ces heures lentes de voyage! En allemand, le poème de Wagner est très beau, d'une grâce spéciale, d'une subtilité exquise. Que sera-t-il en français?... Voici l'essai que nous proposons:
AU ROYAL AMI
O roi, doux seigneur qui protèges ma vie! Toi qui recèles la suprême bonté,
Combien, arrivé au but de mes efforts, je m'efforce De trouver le mot juste qui t'exprimerait ma gratitude!
Pour le dire ou l'écrire, comme je le cherche en vain!
Et pourtant, de plus en plus impérieux, m'entraîne le désir
De trouver ce mot qui exprimerait
Le sentiment de reconnaissance que je porte dans mon cœur.
Ce que tu es pour moi, je ne puis, émerveillé, m'en rendre compte
Qu'en évoquant ce que je fus sans toi...
Pas une étoile ne se leva pour moi, que je ne la visse pâlir;
Pas un espoir que je n'eusse perdu.
Livré au bon plaisir, à la faveur du monde, Aux jeux vils du gain et du risque,
Tout ce qui en moi luttait pour l'émancipation de l'art
Se vit trahi par le sort, sombra dans la bassesse.
Celui qui, jadis, commanda à la branche desséchée
De reverdir dans la main du prêtre,
Bien qu'il m'eût ravi tout espoir de salut
Et que la dernière illusion consolante se fût évanouie,
Fortifia en mon sein cette foi
En moi que je puisais en moi-même;
Comme je lui demeurais fidèle,
Il fit refleurir pour moi la branche desséchée.
Ce que solitaire et muet je gardais au fond de moi Vivait aussi dans le sein d'un autre;
Ce qui agitait profondément et douloureusement l'esprit d'un homme
Emplissait d'une joie sacrée un cœur d'adolescent; Ce qui nous entraînait dans une ardeur printanière Vers un même but,—conscient..., inconscient...,— Devait s'épancher comme une joie du printemps: Double foi, faisant naître une frondaison nouvelle.
Tu es le doux printemps qui m'as paré à nouveau, Qui as rajeuni la sève de mes branches et de mes ramures;
C'est ton appel qui m'a fait sortir de la nuit, De la nuit hivernale qui tenait inerte ma force; Ton altier salut, qui m'a charmé,
M'arrache à la souffrance dans une joie soudaine Et je marche, à présent, fier et heureux, par de nouveaux sentiers,
Dans le royaume estival de la grâce....
Quel mot pourrait donc te faire comprendre Tout ce que tu es pour moi?
Si je peux à peine exprimer le peu que je suis, Toi, au contraire, tu es roi en tout.
Aussi la lignée de mes œuvres repose-t-elle en toi, Dans une paix bien heureuse.
Et, puisque tu as comblé tous mes espoirs, Délicieusement j'ai renoncé à l'espoir.
Donc je suis pauvre, je ne garde qu'une chose, La foi à laquelle s'unit la tienne:
C'est elle, la puissance qui fait que je me montre fier,
C'est elle qui saintement trempe mon amour. Mais si, partagée, cette foi est encore à moitié