Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 40 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XLIII

 

On a bien voulu nous montrer la maquette du théâtre Semper que Wagner nous avait «enjoint» d'aller voir et que, d'ordinaire, on préfère tenir caché.

Une sorte de sous-sol, dans la Résidence royale, sert d'oubliette à cette très jolie réduction d'un théâtre, une réduction en plâtre, posée sur une grande table en bois blanc. Très intéressés, nous tournons autour du petit édifice, dont le plan est si rationnel et si bien adapté à son objet, et cela nous attriste de penser combien Wagner a été amèrement déçu d'être contraint de renoncer à son cher dessein, de ne pouvoir faire construire le théâtre modèle....

Qui nous eût dit que, sept ans plus tard, grâce à «la foi sans défaillance» du royal ami, nous le verrions se dresser, triomphal, sur la colline de Bayreuth?...

 

XLIV

 

Richard Wagner avait été longtemps, à Munich, le voisin du comte Friedrich de Schack et s'était lié d'amitié avec lui: j'étais chargée de recommander à Richter de ne pas oublier d'inviter le comte à la répétition générale de l'Or du Rhin, et j'avais promis, aussi, d'aller visiter sa fameuse collection de peinture.

Ce comte de Schack était un écrivain très fécond, Wagner estimait beaucoup son Histoire de la Littérature et de l'Art dramatiques en Espagne; il savait l'arabe, le persan, le sanscrit, et avait traduit, entre autres, le Livre des Rois de Ferdousi. Le Maître projeta autrefois de tirer un drame musical d'un des épisodes de cet ouvrage; il fut tenté aussi par une légende contenue dans les Voix du Gange, recueil traduit également par Schack.

Quant à son musée, on en disait plus de mal que de bien: on allait jusqu'à l'appeler: le Crousteum, tant il est vrai que la philanthropie enfante l'ingratitude, car voilà ce que récoltait ce millionnaire, qui croyait bien agir en commandant des tableaux à de pauvres artistes, auxquels on n'avait jamais rien commandé!

En somme, la collection comptait pas mal d'horreurs et quelques très belles œuvres.

Les copies de maîtres, dues au pinceau de Lembach, par exemple, me parurent extrêmement remarquables. Elles me firent me souvenir d'une commission dont Cosima m'avait chargée pour cet artiste et je me décidai à me rendre aussitôt à son atelier, qui était proche de la galerie Schack.

Lembach avait une figure fine, un peu narquoise, le regard aigu du chercheur, la barbe courte, d'un brun roux, et il ne souriait que d'un seul coin de la bouche.

Il me montra de délicieux portraits d'enfants, qu'il venait de terminer; il me fit admirer quelques toiles de maîtres, qu'il possédait, authentiques et de la plus grande beauté, entre autres, une esquisse de Rubens et un magnifique portrait de François I er, par le Titien.

Ce que j'avais à lui dire était ceci:

—Il faut absolument que vous fassiez le portrait de Richard Wagner, car il est vraiment honteux pour l'Allemagne qu'aucun artiste de valeur ne l'ait encore essayé. C'est madame Cosima qui vous en fait la commande et vous laisse la liberté d'en fixer le prix.

—Avec le plus grand plaisir, je ferai cette œuvre, dit Lembach, et je n'en veux d'autre prix que l'honneur, si je le réussis.

—Voilà qui est digne de vous, dis-je en lui tendant la main, mais Cosima ne l'entendra, sans doute, pas ainsi: vous discuterez cela avec elle.

—Il y a un portrait que j'aimerais aussi beaucoup à faire, c'est le vôtre.

—Mon portrait!... vous trouveriez le temps?

—Le plus tôt possible, je vous en prie.