Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 46 sur 57

Pages du PDF

Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre L

Mais on ne jouera pas l'Or du Rhin ce soir. Mieux vaut un homme à la mer que le navire perdu.

Une bande est collée sur l'affiche, remettant la représentation au jeudi suivant. L'intendance cherche un chef d'orchestre; c'est une course folle à travers Munich, où beaucoup de Capellmeister sont venus pour entendre l'Or du Rhin. Toux ceux qu'on sollicite se dérobent, quittent la ville précipitamment: aucun d'eux ne se soucie d'encourir le désaveu du compositeur, en conduisant son œuvre malgré lui.

Le lundi, une nouvelle lettre me fait savoir que Wagner a écrit longuement au roi pour lui expliquer dans tous ses détails l'affaire de l'Or du Rhin et le prier de remettre la représentation annoncée pour jeudi à dimanche prochain: si le roi le veut, Wagner viendra lui-même à Munich réinstaller Richter au pupitre et réorganiser, autant que possible, la mise en scène.

—Le Maître avait posé les mêmes conditions hier à l'intendance du théâtre, et il a reçu un télégramme, sorti de la bosse du conseiller, lui disant que les conditions étaient accordées et qu'on le priait seulement de permettre que la représentation eût lieu jeudi. Wagner a télégraphié:

 

J'attends une réponse du roi, à une lettre partie

aujourd'hui.

Mais, le soir même de ce lundi 30 août, Richter reçoit une dépêche de Wagner, qui lui annonce son arrivée pour le lendemain. Il n'a pas eu la patience d'attendre la réponse du roi. Il vient dans le plus strict incognito, on ne saura pas où il habitera, et, si nous voulons seulement l'apercevoir, il faut garder le plus profond secret.

 

L

Alte Pferdestrasse, c'est là que Wagner, qui vient d'arriver

à Munich, est descendu. Venez le voir, quand il fera nuit.

C'est chez Franz Servais, où nous sommes tous réunis pour attendre les nouvelles, que l'on me remet «en mains propres», avec mystère, ce billet. Il n'est pas signé, c'est Richter qui l'a écrit.

Richard Wagner est ici!... Nous l'attendions, et pourtant nous sommes surpris et troublés qu'il soit venu, appelé par nous, en somme. Pourvu que cet incident n'ait rien de fâcheux!... Sans doute, au contraire, tout va céder devant le Maître, sa présence va faire des miracles.

—Alte Pferdestrasse, «rue Vieille-des-Chevaux», dit Servais; c'est chez Scheffer que Wagner est descendu: quel honneur!

—Qu'est-ce enfin, demande Villiers, ce Scheffer, toujours enfoui dans sa barbe et silencieux? On ne peut rien deviner de lui!

—Il est correspondant de petits journaux allemands, à ce qu'il dit, mais, je crois, aussi fonctionnaire; certainement il est bon wagnérien, et cela doit nous suffire.

—Son chien l'est aussi, répondit Villiers, car il ne vient que si on lui siffle la sérénade de Beckmesser.

—Où est-ce, cette rue Vieille-des-Chevaux? demandai-je.

—Dans un quartier très tranquille. Mais elle n'est pas facile à trouver, dit Servais; nous vous y conduirons et nous vous attendrons, puisque vous seule êtes invitée à voir le Maître....

Il fait encore un peu jour, quand nous nous en allons de chez Servais, en flânant, d'un pas de promenade, pour ne pas avoir l'air de conspirateurs. Nous nous demandons si vraiment Wagner court quelque danger, en venant à Munich. Il n'en est exilé, en réalité, que moralement, par sa seule résolution de ne pas y venir: qu'a-t-il à craindre? Le public acclame ses œuvres; le prix des places est doublé au théâtre quand on les joue, et la salle est toujours pleine. Ses ennemis sont-ils encore si acharnés contre lui? Et que feraient-ils?...

Nous nous arrêtons devant le théâtre pour lire les affiches et voir un peu ce que Perfall complote. La première de l'Or du Rhin est annoncée pour après-demain jeudi. L'intendance s'entête. Il faudra bien qu'elle cède sur un point pourtant: qui conduira l'orchestre, si ce n'est Richter?

Nous nous engageons dans un dédale de petites rues désertes: des maisons basses, de l'herbe entre les pavés, quelques jardinets.

Alte Pferdestrasse: nous y sommes! Mes compagnons s'arrêtent à l'angle de la rue et Franz Servais me désigne la maison du très envié Scheffer. La porte est fermée et je sais qu'il n'y a pas de concierge, en général, dans les maisons de Munich. Je vois luire le cuivre de trois sonnettes, mais il fait tout à fait nuit et je n'arrive pas à lire le nom du locataire et le numéro de l'étage, inscrits sous chacune des sonnettes. Au hasard, je tire celle du milieu: c'est Scheffer qui vient m'ouvrir, le hasard m'a servie. Nous montons un petit escalier, peu éclairé; c'est au premier.

Dès le seuil j'aperçois Wagner, au fond de la seconde pièce, assis sur un vieux canapé.

Alors je revois brusquement Tribschen, le cadre superbe qui convenait si bien au Maître. Je pense qu'à cette heure, entre les hautes montagnes, l'ombre enveloppe la chère maison, qui n'a plus son âme, et que celle qui, par l'esprit, suit l'absent a le cœur serré d'inquiétude.

Comme c'est singulier de retrouver Wagner dans cet intérieur étroit et mesquin!... Pourtant, dès qu'il est là, on ne voit plus que lui: il rayonne sur tout ce qui l'entoure.

—Eh bien, chère amie me dit-il nous voilà en pleines «misérabilités»! Je ne regrette pas que vous soyez témoin de cet événement qui m'amène ici, car il y a des choses qui demeurent incroyables, si on ne les a pas vues.

—Mais le roi, que dit le roi?...

—Ah! j'ai idée qu'il feint d'ignorer la débâcle et ne veut pas prendre parti. On lui a certainement persuadé que la mise en scène est en effet irréalisable et qu'il est impossible de faire mieux; le plaisir que lui a causé l'audition de la musique, il veut le renouveler et dit à ses subordonnés: «Arrangez-vous, mais donnez-moi la première représentation de l'Or du Rhin le plus tôt possible.» Comment pourrait-il croire, lui qui a commandé de ne pas ménager le temps, lui qui a mis à la disposition de l'intendant la somme énorme de soixante mille florins, pour obtenir un résultat parfait, comment pourrait-il croire à la mauvaise volonté et à la malveillance de ceux qu'il emploie?

—Mais maintenant que vous êtes là, Maître, tout va changer.

—Non, hélas! La première représentation est toujours fixée à jeudi; le roi la désire et je ne veux pas le contrecarrer. Vous savez que toutes mes œuvres nouvelles lui appartiennent, en échange de l'indemnité annuelle qu'il m'accorde. Aussitôt une partition terminée, je la lui remets et il a le droit d'en disposer à sa guise. Cette fois je suis en protestation intime, mais muette, contre les représentations fragmentaires de la Tétralogie. Mais comment pourrais-je en vouloir au roi de sa juvénile impatience?... à lui qui a tout tenté pour réaliser le projet de théâtre qui aurait permis l'exécution de mon œuvre dans son ensemble?... Il ne se résigne pas à attendre, comme je l'aurais souhaité, des temps meilleurs, et il veut voir, au moins, représenter des parties de mon œuvre. Je ne peux que me soumettre. Et cela crée une situation singulièrement délicate: il est chagrin que je ne cède pas, comme il le fait, à la destinée et que je refuse de diriger les études de l'Or du Rhin, et je suis peiné de ce qu'il use de son droit en le faisant représenter; mais autant ma protestation est muette, autant son blâme est silencieux. Rien de plus ne peut troubler une amitié telle que la nôtre: c'est seulement une rafale, qui ternit un instant la surface d'un beau lac.

—Alors, Maître, que pourrez-vous faire d'ici à après-demain jeudi?

—Je veux d'abord, et surtout, réinstaller Richter au pupitre et j'ai demandé qu'il y ait une répétition demain, pour moi seul, où je tâcherai d'améliorer le plus possible, de corriger les plus grosses fautes, si faire se peut.... Je devais cet effort à mon honneur d'artiste, au dévouement de notre incomparable Richter et de mes interprètes; je le devais à mes amis: c'est cela qui a pu me faire manquer à la parole que je m'étais donnée à moi-même de ne pas venir et de ne me mêler aucunement de cette affaire.

Richter, en présence de Wagner, gardait l'expression extatique d'un prêtre devant une sainte apparition: debout à quelques pas, il écoutait le Maître avec recueillement; ses yeux fixes luisaient derrière le miroitement de ses lunettes, au milieu de l'éparpillement d'or de sa barbe et de ses cheveux; il semblait avoir perdu la faculté de parler. Quant à Scheffer, assis dans un coin, il tiraillait doucement les oreilles de son chien blotti entre ses jambes et contemplait d'un air béat l'hôte glorieux....

Wagner supporte, à ce qu'il semble, ces nouvelles épreuves avec une admirable sérénité: il a comme une cuirasse de bonheur que les coups du sort heurtent désormais sans la traverser, et ce groupe de disciples à la foi ardente paraît former un rempart autour de son cœur.

Très gaiement, il me donne des nouvelles de Tribschen et du trouble que les aventures de Munich y ont apporté. Le lendemain de la répétition générale, il leur était venu, par hasard, beaucoup de visiteurs: une de ses sœurs avec son mari et sa fille, un éminent sanscritiste, professeur à l'Université de Leipzig, un philologue de Bâle.—c'était Nietzsche:—on était donc nombreux au dîner de deux heures. Ce dîner fut interrompu dix fois par l'arrivée des dépêches: le maître se levait pour aller écrire la réponse; à peine était-il revenu et réinstallé devant son assiette, qu'une autre missive lui était remise et le forçait à s'absenter de nouveau. Tous ces braves gens demeuraient ébahis et ne purent croire que, d'ordinaire, dans cette chère retraite de Tribschen, on ne voyait personne et l'on n'entendait rien du monde extérieur.

Aux questions que Wagner pose à Richter, sur certains passages de la partition de l'Or du Rhin, sur l'effet qu'ils rendent et la sonorité de combinaisons nouvelles, je comprends que l'effort qui a dû coûter le plus à l'auteur, dans le renoncement qu'il s'est imposé, c'est de se priver d'entendre son orchestre: sans se l'avouer peut-être, il pense trouver un apaisement à son désir cuisant, dans cette répétition qu'il demande pour le lendemain. De vrai, il n'y aura guère moyen dans un temps aussi court, d'améliorer sérieusement la déplorable mise en scène. Il est évident que le Maître a deux choses à cœur entre toutes: entendre son œuvre, une fois, comme à la dérobée, et empêcher Richter, qui est sans fortune, de perdre sa haute situation de maître de chapelle au Théâtre Royal.