Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 54 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre LVIII

Les chœurs ont été excellents, et l'orchestre a enlevé avec une verve superbe cette ouverture de Rienzi, déjà populaire avant que l'opéra lui-même fût connu.

Théophile GAUTIER.

 

LVIII

 

Tandis qu'assise sur un banc du jardin Cosima et moi nous causons tranquillement, Jacob s'approche, apportant une dépêche.

On tremble toujours avant d'avoir décacheté ces sortes de messages.

—Ce n'est rien!... qu'un petit ennui! dit Cosima, après avoir lu. Les vieux Schott, mari et femme, annoncent leur visite pour ce soir, après souper.... Ce sont de très dignes gens, mais lui, jadis, a eu des torts assez graves envers Wagner, qui, sans en garder précisément rancune n'a pas pu les oublier. De plus, ce brave couple est très compassé, peu bavard: nous ne saurons qu'en faire, il pèsera lourdement, et le courant sympathique si bien établi entre nous tous va être rompu.

—Il faudrait peut-être, dis-je, imaginer quelque chose de collectif qui dispenserait un peu de causer pendant cette soirée.

—Justement! Mais quoi?...

—On peut faire de la musique.

—Wagner ne voudra pas. Je le connais; dans des circonstances pareilles, il ne sait pas du tout se dominer; il va s'énerver et perdre sa bonne humeur.

—Non, non, pas cela! m'écriai-je, il faut absolument trouver quelque chose.

—Ah! oui! tirez-nous de peine, si c'est possible, mais ne comptez pas sur moi. Je me sens complètement incapable d'avoir la moindre idée divertissante.

J'apercevais au loin Servais avec Richter, tout près du lac, sous le petit auvent du débarcadère; ils jetaient des morceaux de bois dans l'eau, pour entraîner Russ et Cos à prendre leur bain.

—Je crois qu'une lueur point dans mon cerveau, dis-je à Cosima; attendez-moi là.

Et j'allai rejoindre, en courant, les deux jeunes hommes, au bord du lac.

—Mes amis, leur dis-je, dans une circonstance délicate, vous sentez-vous de force à être extraordinaires, grandioses, héroïques?...

—Pas du tout, pas du tout! répondit Servais,—je ne me sens apte à rien de pareil.

—Pour le service du Maître?

—On peut toujours essayer, dit Richter.

—A la bonne heure!... Voyons, Servais, pas moyen de nous dérober: il faut improviser, ce soir, une charade hors ligne....

—Une charade! devant Wagner!... à nous deux seuls?...

—Avec Richter au piano.

—Mais nous serons grotesques!... nous resterons cois, comme des idiots....

—La présence du Maître nous inspirera, au contraire. D'ailleurs nous avons fait nos preuves, chez vous, à Munich, et il faut bien reconnaître que nous deux seulement, vous surtout, avons montré quelque talent en ce genre.

—C'est fou, impossible, abominable! gémit Servais, au comble de l'épouvante. J'aime mieux me jeter dans le lac.

—Ce n'est pas un drame qu'on nous demande, mais une farce.... Voyons, on sera indulgent, et nous aurons peut-être la gloire d'amuser le Maître.

Brusquement il relève la tête, en rejetant ses mèches d'or pâle derrière ses oreilles.

—Eh bien soit! Jouons une charade!

—Ah! enfin!... Nous devons tout préparer et convenir de tout, avant le souper. Laissez-moi porter la bonne nouvelle à madame Cosima, et, ensuite, bien vite à l'œuvre!...

—Je vois que vous avez trouvé, dit Cosima, quand je reviens auprès d'elle.

—Oui: nous jouerons une charade.

—Une charade? parfaitement!... Je ne sais pas exactement ce que c'est, mais j'ai l'idée que c'est très bien.

—Par exemple, il faut risquer le pillage de votre garde-robe.

—Je le risque: on va vous ouvrir les armoires et les tiroirs. Ne ménagez rien, excepté pourtant mon châle indien, auquel je tiens beaucoup.... Seulement, il faudra m'expliquer exactement ce que vous allez faire, pour que je l'explique à Wagner: sans cela, il se torturerait l'esprit pour comprendre.... Je suis sûre qu'il n'a aucune notion de ce que peut être une charade.

Le salon est désert; il nous fut possible, à Richter, à Servais et à moi, de nous réunir, dans le plus grand mystère, autour du piano pour méditer, combiner et discuter notre folie.

La musique devait nous être d'un grand secours pour figurer des personnages, des foules, des brouhahas, des tumultes. Le rôle de Richter était donc important, et comme, une fois la charade commencée, il serait séparé de nous, il fut convenu de certains signaux pour nous entendre.

La galerie, avec sa large ouverture sur le salon, était tout indiquée pour nous servir de scène; ses lourdes portières, relevées ou retombées, formeraient le rideau. Tout fut disposé, les lampes installées en bonne place, les accessoires rassemblés. Le plus difficile fut d'obtenir, à la cuisine, qu'on nous laissât emporter un chaudron et un balai, objets indispensables à notre mise en scène: la cuisinière, les bras au plafond, criait qu'il n'était pas du tout convenable de porter ces choses au salon et il fallut les enlever de vive force.