Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 24 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XXV

C'était Villiers de l'Isle-Adam que l'on prenait pour le roi de Bavière, et c'était en moi que les imaginations lucernoises avaient reconnu la Patti. Un de nos compagnons était, à n'en pas douter, le blond comte de Taxis.

—Vous voyez, nous dit Wagner, que vous avez non seulement remué deux cœurs devenus presque insensibles à force de s'être cuirassés contre la méchanceté humaine, mais encore vous avez mis en émoi les cervelles lucernoises, fort apathiques d'ordinaire!

Tout devenait parfaitement clair, maintenant que nous savions; mais il fallut renoncer à détromper des gens aussi fermement convaincus. Toutes les dénégations, comme un marteau qui tape sur un clou, ne faisaient qu'enfoncer dans leur esprit leur certitude. Nous nous amusâmes donc de cette courte royauté en profitant pour être servis, à l'Hôtel du Lac, comme des princes.

 

XXV

 

J'étais, ce jour-là, invitée à Tribschen pour le «dîner» de 2 heures.

Par le lac, comme d'habitude, un batelier m'amena à la pointe du promontoire et, sans rencontrer personne, je montai par le jardin, jusqu'à la maison. La porte-fenêtre du salon était grande ouverte et j'entendis, dès le seuil, des accords très doux qui venaient de l'étroit sanctuaire où le Maître travaillait!... Osant à peine respirer, je m'assis sur le siège le plus proche, extrêmement émue, troublée, effrayée même: n'était-ce pas indiscret, sacrilège peut-être, de surprendre ainsi le mystère sacré?... Pourtant, quel rare bonheur! entendre Wagner composer!... Immobile, les yeux ne cillant pas, j'écoutai avec recueillement.

Ce que j'entendais me paraissait d'une suavité incomparable.... C'était un enchaînement d'accords, très lents, qui semblaient s'envoler d'une harpe plutôt que d'un piano: une harmonie lointaine, mystérieuse, surnaturelle.... J'ai constaté, plus tard, que c'était la première esquisse de l'évocation d'Erda par Wotan, au troisième acte de Siegfried, quand la déesse monte des profondeurs de la terre, pâle, les yeux clos, toute couverte de rosée....

Après quelques instants, le silence se fit, et bientôt Wagner parut, entre les plis soyeux des portières relevées.

Il était calme, la face auréolée de ses cheveux d'argent, et ses larges prunelles dardant un rayon plus lumineux encore que d'habitude.

Il m'aperçut, figée sur ma chaise.

—Ah! dit-il, vous étiez là?... sage comme une image, car je n'ai rien entendu.

—Pensez donc, Maître, quelle terreur, et quelle extase!... Surprendre Dieu dans sa création!...

—Je vous l'ai déjà dit, il ne faut pas être si enthousiaste! s'écria-t-il en riant. Cela nuit à la santé.

—Cela fait vivre double au contraire!...

—Eh bien, venez.... Moi aussi, j'ai été sage: venez voir comme je travaille proprement.

Un parfum assez fort d'extrait de roses blanches flotte dans la chapelle.; un jour reposant, tamisé par les verdures voisines, l'éclaire. Quelques dos de livres luisent sur les rayons; le royal ami, dans son cadre d'or, semble vous suivre du regard magique de ses yeux d'un bleu polaire.

Aucun désordre sur le piano-bureau; plusieurs grandes feuilles de papier à musique, la plupart couvertes d'écriture, masquant, par places, le palissandre sombre. Ce que le Maître vient de composer est écrit au crayon, d'une écriture fine, très nette.