Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 36 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XXXVIII

En effet des regards anxieux ou irrités fusaient vers nous, et, si les yeux des femmes, groupées là, avaient été des armes, je n'aurais pas franchi vivante la porte de la salle à manger.

Au buffet, Villiers de l'Isle-Adam causait avec la comtesse Muchanoff qui paraissait s'émerveiller de lui. Il avait épinglé sur son habit noir la décoration des chevaliers de Malte,—une petite croix ancrée en émail blanc,—et il expliquait qu'il était grand-maître de cet ordre, un de ses aïeux l'ayant été en 1520. La France ne reconnaissant pas la chevalerie de Malte, il n'en pouvait porter les insignes qu'à l'étranger: là, du moins, il les portait en conscience.

Villiers s'aventura, ensuite, à raconter l'histoire compliquée et confuse, des droits incontestables que cette grande-maîtrise lui donnait sur le trône de Grèce. Il avait même, un jour, posé sa candidature à la succession royale et mené, pour l'obtenir, une campagne mémorable. L'empereur Napoléon III avait reçu le prétendant en audience et s'était déclaré son partisan.

Des fantaisies héraldiques et de la vanité nobiliaire, Villiers passe, heureusement, au juste orgueil du poète: il narre sa lecture chez Wagner et son glorieux succès, et, lorsqu'on se sépare, il promet à la comtesse Muchanoff de faire, à l'Hôtel des Quatre Saisons, dans une soirée qu'elle veut organiser tout exprès, une seconde lecture de la Révolte.

 

XXXVIII

 

Nous nous sommes vite liés avec Franz Servais, qui devient même bientôt pour nous un excellent ami. C'est lui que j'interroge pour pénétrer quelques-uns des mystères qui me semblent envelopper la vie de Liszt. Et d'abord, comment, pourquoi est-il prêtre?

—Il y a seulement quatre ans qu'il a reçu les ordres, me dit Servais, et qu'il est devenu l'abbé Liszt. Comment, pourquoi? on ne sait pas. Au retour d'un voyage à Rome, il était prêtre. Peut-être a-t-il voulu, par cette résolution, faire comprendre au monde qui s'est tant occupé de ses projets de mariage avec la princesse Wittgenstein, qu'ils étaient définitivement abandonnés? Je crois aussi qu'il était heureux d'enlever, à toutes les dames qui l'adorent, l'espoir d'obtenir sa main.

En effet toutes les femmes semblent se le disputer mutuellement, et sans aucune dissimulation. Son habit ne leur en impose donc pas?

—Au contraire, il les enflamme plutôt: c'est l'attrait du fruit défendu!... Liszt exerce, d'ailleurs, une fascination extraordinaire sur ceux qui le comprennent et l'admirent: j'en puis parler, car je la subis moi-même sans chercher à m'en défendre et je suis fier d'être de ses élèves.... Mais certaines femmes vont vraiment trop loin: c'est de l'idolâtrie, du fétichisme; elles se disputent une fleur qu'il a touchée, ramassent ses bouts de cigare; celles qui sont assez indépendantes pour pouvoir le faire, le suivent de ville en ville, tout le long de l'année.

—Et cela ne l'exaspère pas?

—Il serait très malheureux, au contraire, si cette atmosphère d'amour qui l'environne venait à lui manquer. Il aime cet encens et ces flatteries excessives. Il a besoin de cette royauté mystique, et, pour la conserver, très habilement, il distribue des grâces, selon les mérites, ou d'après ses préférences....

—Mais comment peut-il maintenir l'harmonie parmi son harem, et enchaîner les jalousies et les rivalités?

—C'est cela le plus inconcevable, dit Servais; il parvient à maintenir la paix dans le troupeau de ses dévotes, il leur fait même accepter et respecter une favorite. Quand on s'étonne d'une abnégation si peu habituelle aux femmes, il vous fait cette déclaration imprévue: «Elles s'aiment en moi.»