Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Chapitre XLVI
Ce conseiller, secrétaire du roi, remplaçait Pfistermeister, le messager qui avait apporté la bonne nouvelle à Wagner, de la part de Louis II, et qui pourtant fut, lui aussi, un de ses adversaires les plus acharnés.
«Tartufflipp», avec une figure avenante, était mal bâti, carré, bossu même, et le bruit courait que sa bosse s'était augmentée du projet de théâtre wagnérien, qu'il y avait caché, après l'avoir escamoté.
Que va-t-il résulter maintenant de ces menées sournoises? Déjà l'on m'a écrit de Tribschen que les costumes, d'après les maquettes envoyées au Maître, étaient affreux et qu'il faut les refaire. On avait imaginé de dresser des échafaudages d'or sur la tête des Dieux, sans prendre garde que dans cette œuvre, où l'or est pour ainsi dire révélé, il doit apparaître seulement après qu'Albernich l'a dérobé et forgé. Tiendra-t-on compte des observations de l'auteur?... En ce qui concerne la mise en scène, tout n'est-il pas à redouter, ceux-là seuls dont elle dépend étant malveillants et incapables?
Décidément, le souci de Richter s'explique, et il nous gagne.
XLVI
Le temps est venu: l'avant-derrière répétition de l'Or du Rhin va commencer.
Comme le théâtre vide et presque obscur est mystérieux et imposant! Il paraît immense, avec des aspects de cathédrale; la scène baigne tout entière dans une brume bleue, formée, sans doute, de quelque reflet du jour extérieur, car il est trois heures de l'après-midi.
A quelques-uns seulement on a accordé la faveur d'assister à cette répétition, sans décor et sans costumes.
Liszt est là. Sa haute silhouette noire vient de surgir aux fauteuils d'orchestre: je cours saluer le maître, l'ami, maintenant, et je lui demande s'il me permet de rester auprès de lui, pendant l'audition, pour être un peu guidée à travers le chef-d'œuvre dont je connais trop peu la partition. La permission m'est très galamment accordée.
Déjà les musiciens arrivent et gagnent leurs places: quelle solennelle attente! quelle émotion quasi-religieuse!
—Depuis combien d'années j'attendais cette minute! dit Liszt, et je craignais bien de ne l'atteindre jamais.... Si vous saviez à travers quelles misères, quels écroulements, cette œuvre a germé et fleuri! Je l'ai vu et j'en ai souffert. Comment Wagner a-t-il pu garder intacte la divine inspiration? Il m'apparaît comme un passager qui, dans une tempête, porterait une coupe pleine d'eau, sans devoir en verser une goutte. Et voyez, même au port, il ne trouve pas d'abri.... Au temps de l'exil il fut, pendant des années, le seul Allemand qui n'eût pas entendu Lohengrin; aujourd'hui, la sonorité de son immense orchestre, révélant sa nouvelle œuvre, va vibrer pour la première fois, et il ne l'entendra pas.... Ah! de quelle rançon, doit être payé le génie!...
Voici Richter, grave et pâle, qui monte au pupitre.
Nous sommes à peine une dizaine d'auditeurs dans la salle obscure. J'entrevois les mèches blondes, presque blanches, de Servais et je devine Édouard Schuré à côté de lui. J'aperçois aussi une ombre qui escalade les fauteuils d'orchestre: c'est Villiers, qui court s'asseoir plus loin, pour être bien seul, bien recueilli.
On ferme le rideau devant la scène: Richter frappe des coups pressés sur le pupitre, puis d'un geste fier et pieux, lève haut le bâton de commandement.
Et voici qu'une note grave et sourde monte de l'orchestre; elle frémit presque insensiblement, dans les profondeurs les plus basses de la gamme, imprécise, sans contour, elle vibre dans une fluidité trouble; puis elle semble se dilater, s'étendre, un glissement lent et doux se déroule et se perd, suivi aussitôt d'un autre glissement, tout semblable, qui prend le même chemin et s'enfuit: telle la vague après la vague.
Bientôt ces ondes musicales s'enflent et se succèdent: des gouttes de lumière diffuse tombent et s'étalent, croirait-on comme des gouttes de lait dans l'eau. Le rideau s'écarte pour laisser voir les abîmes mystérieux du Rhin, à travers des transparences bleuâtres.
Sur le théâtre, il n'y a rien, qu'une pénombre confuse; mais comme l'imagination, suggestionnée par la musique, évoque le tableau! Mieux, peut-être que ne le fera le décor....
Une ondulation paisible balance la lourdeur de l'eau et, tout à coup, dans le cristal fluide, une voix de cristal résonne, en même temps que la naïade coule des hauteurs et nage sous l'eau remuante. Les paroles qu'elle chante forment des allitérations glissantes;
Weïa! Waga! Vogue, vague, va vers ton berceau...
Et elle ondoie autour du récif, au sommet duquel brille, d'un éclat douteux, un filon d'or; puis une autre fille du Rhin plonge des hauteurs et poursuit joyeusement sa sœur qui fuit. Mais la voix d'une troisième ondine les gronde, toutes deux, en riant:
Weïa! Waga! sauvages sœurs!
Vous veillez mal sur le sommeil de l'or.
Gardez mieux le lit du dormeur!
A son tour, elle s'élance, et les gracieuses habitantes du Rhin nagent et folâtrent, portées par les ondulations harmonieuses de l'orchestre, autour du rocher fatidique où est enfermé l'or, inconnu et vierge encore.
Les filles du Rhin, ici, sont debout sur le plancher, en toilette de ville et coiffées de chapeaux de paille, mais on les distingue peu; sans troubler notre vision, elles prêtent leurs voix limpides et fraîches aux figures que le poète a créées.
Maintenant, des profondeurs obscures du fleuve, dans un rythme lourd et heurté, se hausse un étrange nain, aux cheveux blancs, à la longue barbe pâle réunie en une tresse; il grimpe le long des écueils visqueux. La musique s'efforce avec lui et il se plaint de l'assaut pénible, en allitérant ses mots:
Roche lisse, gluante, glissante, je glisse!...
Son regard avide suit les ondines dans leur jeu charmant, et, incapable de les atteindre, il leur crie:
Hé! hé! nixes gracieuses, race enviable!
De la nuit du Nibelheim, je monterais volontiers vers vous,
Si vous vous penchiez vers moi...
Les filles du Rhin, effrayées, se réunissent autour du rocher:
—Gardons l'or!
Le père nous a mises en méfiance de cet ennemi.
—Que veux-tu, toi qui viens d'en bas?...>
—Comme vous êtes claires et belles dans la lueur Volontiers mon bras enlacerait l'une de vous,
—Nixes élancées.
Si doucement elle se coulait vers le fond...
—Maintenant rions de notre peur:
L'ennemi est amoureux ...
Et les ondines espiègles se précipitent du haut des écueils, poursuivent, agacent, tentent le nain ardent, qui, avec une fureur passionnée, bondit de roche en roche, cherchant à atteindre l'une ou l'autre. Mais les glissantes filles toujours se dérobent, lui échappent, et, tandis qu'il retombe, haletant et rageur, elles égrènent leur rire moqueur en notes cristallines....
Mais je ne vais pas me laisser aller, aujourd'hui, au plaisir de revivre mes souvenirs, en racontant l'Or du Rhin. Alors que je l'entendais, à Munich, dans le solennel silence du théâtre obscur, aussi bien que le métal vierge encore, qu'un rayon de soleil faisait luire sous l'eau, au sommet du roc, l'œuvre était pour la première fois révélée au monde, tandis qu'à présent, autant que l'or monnayé lui-même, elle est connue de tous.
Cette première partie de la Tétralogie, qui est un prologue, n'est pas divisée en actes, ses quatre tableaux furent exécutés sans interruption. Des changements à vue, commentés par l'orchestre, conduisaient d'un décor à l'autre.
L'exécution durait plus de deux heures, et cependant, même à cette première audition où toutes les facultés d'attention étaient tendues au possible, on n'éprouvait pas de fatigue, tant l'architecture du drame était simple de lignes, clairement exposée, tant la musique évoquait avec certitude les diverses phases, pour ainsi dire élémentaires, de l'œuvre et les personnifiaient en des thèmes et des rythmes d'une extraordinaire beauté.
Un seul passage me parut difficile à comprendre, celui, où, devant le trésor forgé par le Nibelung et qu'il vient de ravir, Wotan est, dit le texte, «frappé par une haute pensée». A ce moment, se fait entendre, pour la première et unique fois, le Leit-motif du glaive,—ce glaive nommé Nothung, qui jouera un rôle si important dans les œuvres suivantes, mais qu'aucun geste ni aucune phrase ne désigne, quand paraît le thème qui le symbolise.—Liszt, interrogé par moi, convint qu'il y avait là une obscurité, et que Wagner s'en serait aperçu, s'il avait assisté aux répétitions. Plus tard, je questionnai le Maître lui-même à ce propos, et il me répondit que l'observation était très juste et qu'il en tiendrait compte. Depuis, un glaive est ajouté au trésor du Nibelung: Wotan le découvre et le brandit au moment où le thème paraît....
Nous étions tous ivres d'enthousiasme, quand les Dieux, marchant sur l'arc-en-ciel, par-dessus les vallées, furent entrés au Walhalla et que le rideau se referma. Richter, enfiévré d'émotion, fut entouré, acclamé. Liszt l'embrassa et le complimenta chaudement. On félicita les chanteurs, les musiciens de l'orchestre, qui avaient si admirablement rempli leur glorieuse tâche.
Après avoir fait cortège à Liszt jusqu'à sa voiture, nous allâmes tous, dans une exaltation qui ne se calmait pas, envahir le café Maximilien. Au lieu de commander le souper, nous demandâmes papier et plumes, et chacun de nous écrivit à Richard Wagner, pour lui exprimer toute l'admiration dont nous enivrait son nouveau chef-d'œuvre, et le remercier de nous avoir accordé l'insigne faveur de l'entendre, avant tout autre public, et même, hélas! avant Lui....