Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 48 sur 57

Pages du PDF

Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre LII

—Maître, dit-il, j'ai fait mes adieux aux musiciens de l'orchestre, qui m'ont répondu par une ovation très touchante. Ils me prient de mettre à vos pieds leurs hommages enthousiastes.

—Mon pauvre ami, dit Wagner, c'est vous la vraie victime de cette déplorable aventure.

Mais Richter réplique, les yeux rayonnants de joie:

—Je suis heureux!

Wagner lui tend les bras et l'embrasse avec effusion.

—Ah! voici Wotan! dis-je, en voyant entrer le chanteur Betz.

—On vient de coller de nouvelles affiches! s'écrie-t-il. «L'orchestre sera dirigé par M. Wülner, le rôle de Wotan sera chanté par M. Betz!» Ha! ha! ils croient cela!... Eh bien, l'Or du Rhin ne sera représenté ni demain jeudi, ni même dimanche, car je viens vous faire mes adieux, Maître: au lieu de signer mon nouvel engagement avec le Théâtre Royal de Bavière, sans même prévenir ce misérable Perfall, je pars ce soir pour Berlin.

 

LII

 

La voiture qui conduira Wagner à la gare, ce jeudi 2 septembre, doit venir me prendre, avant d'aller rue Vieille-des-Chevaux, et cela dès l'aube, car le train part à 5 heures 15 du matin.

Cette fois, tous les disciples sont admis à voir le Maître,—s'ils s'éveillent avant que le coq chante:—il est convenu qu'on le saluera à la gare, où, pour ne pas marcher en cortège, chacun se rendra de son côté.

Le soleil se lève à peine, et il fait déjà frais, malgré la saison, sur ce haut plateau où Munich est située, quand l'antique calèche de place, conduite par un jeune cocher vêtu de bleu et en chapeau tyrolien, m'emmène à travers la ville déserte.

En entendant sonner les grelots et les ferrailles de l'équipage, Richter descend, avec la valise; puis Wagner paraît, suivi de Scheffer.

Le Maître a une mine parfaite et la sérénité de son humeur semble s'être encore accrue depuis hier.

En route, je le complimente sur la force d'âme qui le soutient en cette épreuve, sur cette magnanime résignation ou, peut-être, ce mépris olympien.

—Ni l'un ni l'autre! dit-il. J'ai trouvé ma force dans le sentiment que rien d'essentiel, en ce qui me touche le plus, n'était offensé par ce conflit. Mon œuvre, d'après l'impression qu'elle a produite sur vous tous qui me comprenez si intimement, est bien telle que je la voulais, et elle s'envole, intacte, hors des oripeaux mal taillés dont on l'affuble. Il y a encore autre chose: c'est que la malignité humaine ne peut plus m'atteindre profondément à travers les grands dévouements et les chaudes affections qui m'entourent. Cette certitude m'a réconforté. Vous voyez ce qu'ici, au départ, je laisse d'amis. Vous savez aussi avec quelle tendresse anxieuse on m'attend à l'arrivée!... Vraiment, quand je pense au désespoir dans lequel j'étais plongé, en des circonstances pareilles, alors que j'étais seul à porter ma peine, je me sens même dans des dispositions joyeuses. Tenez, regardez l'excellent Richter, ajouta-t-il en riant, il pense comme moi: à vingt-huit ans il perd une situation que l'on a bien du mal à obtenir dans l'âge mûr, et, au lieu de la mine contrite qu'il devrait avoir, il nous montre l'expression sincère de la plus complète jubilation.

En effet, assis en face du Maître, Richter, tout d'or, le contemple avec un air de béatitude parfaite.

—C'est que Richter, lui aussi, dis-je, s'envole au-dessus des «misérabilités»; il emporte même une palme glorieuse et, comme les martyrs dans le cirque, il chante des actions de grâces, tandis que les lions le mangent!

—Parbleu, s'écrie Richter, je vais, comme eux, droit au ciel!...

C'est vrai, car Wagner a «enjoint» à Richter de venir s'installer à Tribschen et d'y attendre les événements.

En passant sur la place Maximilien, le Maître remarque une statue qu'il ne connaissait pas.

—Qui est-ce? demande-t-il.

—C'est Gœthe, par Widnmann, répond Scheffer.

Alors Wagner soulève son feutre en disant:

—Il est très ressemblant!...

Puis il ajoute:

—Au fait! je dis cela pour plaisanter, mais j'aurais très bien pu connaître Gœthe: je devais avoir dans les quinze ans quand il est mort. Je voulais vous faire croire que je suis plus jeune que Richter!...

—Vous l'êtes, Maître: les Immortels n'ont pas d'âge.

Devant la gare, tous nos amis sont réunis. Il y a là Villiers, Schuré, Servais, quelques autres. Wagner serre les mains cordialement et Richter lui présente Franz Servais, qu'il ne connaît pas encore, mais dont Liszt lui a souvent parlé.

Le train est formé, le compartiment choisi, on y arrange les bagages.

Le Maître, d'humeur gamine, s'assied par terre sur le tapis du wagon, dans l'ouverture de la portière, le marche-pied lui servant de tabouret. Nous nous rangeons en un cercle, qui forme un rempart devant lui.

Je le reverrai toujours, sous son grand feutre gris, les yeux d'un bleu lumineux, la bouche rieuse, si finement dessinée au-dessus de l'avancée du menton volontaire, avec ce cache-nez de satin jaune qu'il a croisé sur sa gorge à cause de la fraîcheur matinale.

Il nous rappelle notre promesse de venir encore le saluer à Tribschen, en retournant à Paris; il invite aussi Servais, qui viendra avec nous.