Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Judith Gautier · Chapitre 15 sur 57

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Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Chapitre XV

Par moi-même, j'ai cinq enfants et je n'ai pas le

nécessaire à la maison. Mais si je pouvais être près de

vous, cher monsieur, il me semble que je serais heureuse.

Toutes privations ne seraient rien pour moi, si je pouvais

cultiver l'art qui m'est si cher.

Je vois, cher monsieur, votre étonnement à la lecture de

ma lettre; mais s'il m'était donné de vous voir, vous ne

seriez plus surpris.... Je sais d'avance que votre maison

sera la mienne et votre piano sera le mien....

 

«Votre piano sera le mien....».

Cette belle pensée demeura longtemps fameuse à Tribschen.

 

XV

 

Ce jour-là, en arrivant à Tribschen, au moment où j'atteignais le perron du salon, le bruit d'une musique singulière, mêlée de cris légers et de rires, m'arriva par la porte-fenêtre, grande ouverte. C'était extraordinaire, inexplicable. Pour ne rien interrompre, j'avançai lentement, sans faire crier le gravier sous mes pas, et, les marches montées, j'aperçus un délicieux tableau.

Au milieu du salon, les quatre fillettes, dont la plus jeune n'avait pas trois ans, dansaient; Wagner, au piano, faisait la musique.

Riant de toutes ses quenottes neuves, la plus petite fille criait de joie, en s'efforçant de suivre l'allure des plus grandes. Les petits pieds tapaient avec entrain, à contre-temps du rythme, que, cependant, le pianiste marquait avec force, en riant et en criant autant que les danseuses.

Je n'entrai que lorsque l'on fut las.

—Vous avez vu? s'écria Senta en courant à moi; c'est le Quadrille des tailleurs: papa l'a composé pour nous!