Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Chapitre XXIX
—N'est-ce pas? Le Maître les retiendra, sans doute à souper.
—Eh bien! soyons très aimables envers Sérofitus et Sérofita!...
XXIX
Comme il faisait beau et très chaud, madame Cosima prenait un bain, dans le lac, avec ses fillettes, presque chaque jour, et j'étais invitée à partager ce frais délassement.
Sous l'ombre projetée par le petit hangar du débarcadère, qui fonçait un peu le bleu de l'eau limpide, on s'ébattait prudemment. Madame Cosima et les enfants portaient de longs peignoirs blancs; elle, ses cheveux blonds tressés et pendants, semblait une sainte au milieu d'angelets, ou bien un cygne guidant sa couvée. J'étais, moi, en costume de bain, et, hors des limites prescrites, je m'aventurais dans l'azur plus clair, dans les dorures de soleil, faisant des effets de coupe, très flattée de l'admiration que mon habileté et mon audace de nageuse provoquaient chez celles qui ne pouvaient pas quitter le bord. Mais, quand je m'éloignais un peu trop un chœur de jolies voix claires me rappelait, avec des cris, des supplications: je revenais alors docilement, reprenais pied, et je me mêlais à la ronde joyeuse, dans le clapotement fou de l'eau, qui jaillissait, parmi les rires perlés, en gerbes de perles.
XXX
Hélas! nous n'avions plus que quelques jours à rester à Lucerne. L'ouverture de l'exposition de peinture à Munich était annoncée et nous devions y assister, pour tenir nos engagements envers les journaux auxquels nous avions promis des comptes rendus.
Il faisait lourd et orageux, cette après-midi-là et nous étions restées, madame Cosima et moi, sous le grand pin que le Maître escaladait si bien.
Il était remonté, lui, pour travailler un peu à son étude sur Beethoven.
Madame Cosima me donnait des renseignements sur Munich, m'indiquait ce qu'il y avait à voir: entre autres, la galerie du baron Schak, un original plus curieux encore, peut-être, que sa collection qui, parmi de nombreuses croûtes, contenait quelques jolies œuvres....
—Vous verrez aussi mon père et une personne qui lui est très chère, ajouta-t-elle.
Une expression subitement attristée, pendant qu'elle disait cette phrase, passa sur son visage, mais disparut aussitôt.
—Je suis sûre reprit-elle que vous ne savez pas du tout pour qui votre père a écrit la Symphonie en blanc majeur. Vous ignorez «la femme cygne», «la neige vierge», «l'hostie». «la moelle de roseau», qui a été le modèle de ce délicieux portrait.
—Il y a donc eu un modèle?
—Oui madame. Vous n'étiez pas née quand il inspira le poète qui est votre père, et le portrait était alors, paraît-il, ressemblant.
—Vous savez qui c'était?
—Justement la personne dont je vous parlais tout à l'heure et qui, j'en suis certaine, sera très curieuse de vous voir. Elle est née Nesselrode, a été madame de Kalergis et est aujourd'hui comtesse Muchanoff. Très enthousiaste de Wagner, elle est depuis longtemps toute dévouée à sa cause. Intelligente, lettrée, musicienne!... Mon père affirme que personne n'interprète Chopin aussi bien qu'elle.
—Vous êtes liée avec elle?
—Oui!...
—Que d'amertume dans ce «oui!... Que vous a-t-elle fait?...