Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Chapitre XIII
[1] Je me suis servi de ce mot: «piaulée», que j'avais, entendu dans mon enfance. Peut-être n'est-il pas français, mais il a été adopté par les habitants de Tribschen: c'est pourquoi je le maintiens. Il pourrait venir cependant de piaux, nom que l'on donne aux petits de la pie.
XIII
Tous les soirs, à huit heures,—nous avions eu beau nous en défendre, honteux vraiment d'une telle perturbation provoquée dans le régime de Tribschen,—tous les soirs, à huit heures, la porte du salon s'ouvrait et Jacob annonçait le souper.
La salle à manger, assez petite, était étroite; la table en forme de carré long, l'emplissait presque; Wagner se plaçait à l'un des bouts.
Le souper se composait de viandes froides, de salaisons, de gâteaux et de fruits, et le Maître aimait à y joindre du Champagne «de son ami Chandon,» qu'il fallait boire sans scrupule, disait-il, car il en recevait, en cadeau, de son admirateur français, plus qu'il n'en pouvait consommer.
Wagner mangeait de bon appétit et déclarait qu'il ne pouvait comprendre comment il avait omis d'instituer plus tôt ce souper.
—Nous n'y pensions pas, dit-il, c'est un oubli incroyable.... Une chose pourtant si agréable, et même indispensable!... Désormais ce souper sera toujours servi et nous bénirons la réforme dont nous sommes redevables à votre jeûne forcé du premier soir.
On s'attardait à causer. La parole du Maître, violente, joyeuse, passionnée, toujours sincère, produisait sur nous une impression intense, pour ainsi dire, magnétique. Nous passions par tous les états qu'elle décrivait: enthousiasme, indignation, désespoir. Il semblait, lui, revivre les phases qu'il rappelait de sa vie si tourmentée,—«les misérabilités»,—comme il disait, et nous en subissions, toutes les angoisses, toutes les rancœurs. Cependant, s'il nous jugeait trop bouleversés, trop vivement émus, sans transition, pour nous remettre d'aplomb, par une plaisanterie irrésistible, il nous faisait éclater de rire....