Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Chapitre LVII
[1] «Fidi, comment es-tu grand?»
LVII
Richard Wagner, ce matin, reçoit une lettre de l'illustre Pasdeloup....
On se souvient, peut-être, que Pasdeloup était alors directeur du Théâtre-Lyrique depuis à peu près un an. Il avait, naturellement, fait représenter tout d'abord à son théâtre un des opéras de Wagner, et comme il avait l'intention de les jouer successivement tous, il avait commencé par le premier en date, Rienzi. Brillamment montée, l'œuvre avait été bien accueillie et le ténor Monjauze, très remarquable dans le rôle du tribun, avait eu un très vif succès....
Ce que Pasdeloup écrit aujourd'hui, c'est que Rienzi va être repris, à la rentrée, mais sans Monjauze, qui s'est cassé le bras.
On plaint Monjauze et on regrette beaucoup qu'il faille le remplacer, car lui seul, dans l'œuvre, était à la hauteur de sa tâche. Pasdeloup ne dit pas qui remplira le rôle.
C'est à l'occasion de cette représentation de Rienzi à Paris que, sollicitée par Pasdeloup, j'avais de nouveau écrit à Wagner, après l'envoi des fameux articles qui m'avaient valu la belle réponse du maître où il m'expliquait certaines scènes des Maîtres Chanteurs. J'écrivais cette fois, pour lui demander s'il voudrait venir à Paris, mettre en scène et diriger son œuvre. Il me répondit par une seconde lettre, également belle et très digne, destinée à être publiée et qui parut dans la Liberté.
—Maintenant que je connais votre écriture, dis-je à Cosima, je comprends que cette lettre était de votre main.
—En effet, Wagner l'a d'abord écrite en allemand, je l'ai traduite en français, nous l'avons relue et corrigée ensemble, et finalement je l'ai recopiée.
—Comme c'est mal à nous de vous avoir donné toute cette peine! Pasdeloup ne doute de rien. Si j'avais connu cette retraite de Tribschen comme l'idée m'eût paru encore plus sacrilège de demander au Maître de la quitter pour faire plaisir à un directeur de théâtre!
—Vous avez vu par l'affaire de l'Or du Rhin qu'il vaut mieux pour Wagner ne pas se mêler au monde du théâtre. Son premier devoir est de garder intacte sa faculté de créer, mais c'est un «combatif» et il est toujours tenté de se jeter dans la mêlée.
—Maintenant que j'ai la joie de le connaître, ce n'est plus moi qui l'appellerai au combat!
—Il n'y retournera que trop de lui-même: car le repos n'est pas fait pour lui ajoute Cosima en soupirant.
—Je serais curieuse de relire cette lettre que vous m'avez écrite, à vous deux, quand vous me croyiez une vieille dame très sérieuse.... Vous souvenez-vous de votre surprise, la première fois que vous m'avez vue, de me trouver si différente de ce que vous vous figuriez? Vous ne pourriez plus m'écrire sur le même ton, aujourd'hui.
—Certes, le style de vos articles ne vous ressemble pas du tout, et nous ne prévoyions guère la gamine que vous êtes ... parfois!
—Je ne savais pas non plus que Wagner grimpait aux arbres....
—Mais, en tout cas, la lettre n'avait rien d'intime, elle était faite pour être publiée.
Cosima a gardé un exemplaire du texte, qu'elle retrouve, et nous le relisons ensemble:
Madame,
Vous avez la bonté de me demander quelques détails sur
l'époque de mon premier séjour en France, dans
l'intention bienveillante de rédiger à leur aide un article
dont la publication coïnciderait avec mon arrivée à Paris,
que vous croyez prochaine. En vous remerciant de
l'intérêt que vous voulez bien me porter, permettez-moi de
vous dire, madame, que je n'ai pas l'intention de me
rendre à Paris. Je sais que j'y ai d'excellents, voire même
de nombreux amis, et j'espère n'avoir pas besoin de vous
assurer que je suis capable d'apprécier la valeur et la
portée des témoignages de sympathie dont je suis l'objet.
Cependant ma présence et ma participation à la
représentation qui se prépare devraient donner lieu à un
malentendu. J'aurais l'air de me mettre à la tête d'une
entreprise théâtrale dans le but de regagner par Rienzi ce
que j'ai perdu par Tannhäuser. C'est du moins ainsi, sans
nul doute, que la presse interpréterait ma venue. Or, la
mise en scène de Rienzi au Théâtre-Lyrique n'a été
qu'une question toute personnelle entre M. Pasdeloup et
moi.
A la suite de la représentation des Maîtres Chanteurs à
Munich et de l'attention dont elle a été l'objet, plusieurs
propositions m'ont été faites. On a d'abord parlé d'une
troupe allemande devant donner, l'un après l'autre, mes
six opéras à Paris; puis on a voulu tenter Lohengrin en
italien, puis encore Lohengrin en français, que sais-je?
Bref il n'était pas question, cet été, de moins de cinq
projets concernant la représentation de mes œuvres à
Paris. Cependant je n'en ai point encouragé un seul.
Quand M. Pasdeloup est venu me dire qu'il prenait la
direction du Théâtre-Lyrique dans l'intention de donner
plusieurs de mes ouvrages, je ne crus pas pouvoir refuser
à cet ami zélé et capable l'autorisation de les représenter,
et, comme il désirait débuter par Rienzi, je lui dis qu'en
effet c'était celui de mes opéras qui m'avait toujours paru
devoir s'adapter le plus aisément à une scène française.
Ecrit, il y a de cela trente ans, en vue du Grand Opéra,
Rienzi ne présente aux chanteurs aucune des difficultés et
n'offre au public parisien aucune des étrangetés des
œuvres qui l'ont suivi. Tant par son sujet que par sa forme
musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps
populaires à Paris, et je crois encore que, s'il est monté
avec éclat et donné avec verve, il a chance de succès. Ce
succès, je le lui souhaite, de tout mon cœur, et plus
encore à mon ami M. Pasdeloup, qui, de son plein gré, a
vaillamment arboré et énergiquement soutenu ma cause
depuis une série d'années; mais je serais malavisé de
vouloir y contribuer par ma personne: ma nature autant
que ma destinée m'ont voué à la concentration et à la
solitude du travail et je me sens absolument impropre à
toute entreprise extérieure. Ou Rienzi fera son chemin
sans moi, ou, s'il n'est pas capable de le faire ainsi, mon
assistance ne saurait l'y aider et nous aurions à nous dire
que les conditions lui sont défavorables.
Telle est en peu de mots ma façon de voir et la ligne de
conduite que je suis décidé, ou, pour mieux dire, appelé à
suivre en ce qui concerne la représentation de mes
ouvrages à Paris, tous tant qu'ils sont. Et veuillez,
madame, ne pas voir dans cette réserve le signe d'un
dédain déraisonnable que l'on serait autorisé à prendre
pour le masque d'une rancune mal étouffée. Je suis loin
de faire fi d'un succès à Paris et je vous avoue même que
j'ai toujours considéré comme une des nombreuses
ironies de mon sort que Rienzi, fait en vue de Paris, n'y ait
point été donné, alors que cette œuvre de jeunesse avait
encore pour moi toute sa fraîcheur. Mais, puisque vous
me parlez de la renommée que je me suis acquise en
Allemagne, permettez-moi de vous dire, madame, que
cette renommée s'est faite sans ma participation
personnelle, par mes œuvres seules, à l'aide de quelques
amis, au milieu des huées de la presse entière du Nord et
du Midi et malgré les entraves que ma situation politique
opposait à la propagation de mes opéras. C'est ainsi
seulement que je désire réussir à Paris, où j'ai trouvé des
amis très dévoués et trop intelligents pour ne pas m'en
remettre entièrement à eux du sort de mes œuvres. Si
vous me disiez, madame, qu'une représentation conforme
à mes intentions, et par ainsi ma présence aux répétitions,
serait avant tout nécessaire au succès de l'entreprise, je
vous répondrais que Tannhäuser et Lohengrin ont été
mutilés par la plupart des maîtres de chapelle allemands,
comme ils ne sauraient l'être davantage sur la dernière
scène française, et que ce n'est que depuis que le roi de
Bavière m'a accordé sa protection qu'il m'a été possible
de faire connaître mes intentions dramatiques et
musicales sur un théâtre important.
Croyez-moi, madame, les choses en étant au point où
elles en sont, je ne saurais faire autre besogne qu'écrire
mes œuvres, et, pour ce qui est de leur sort, tant dans
mon pays qu'à l'étranger, m'en remettre à leur étoile et à
mes amis. Je ne suis pas l'homme des accommodements
et cependant ces accommodements sont parfois
indispensables.
Je me retire donc, afin de ne pas rendre plus âpre encore
à mes amis de France la voie si âpre qu'ils ont choisie en
essayant de naturaliser en France une individualité
essentiellement germanique. Si cette naturalisation est
possible, elle se fera par eux et sans moi; si elle n'est pas
possible, je déplorerai leurs peines, en me consolant par
la pensée qu'eux aussi bien que moi ont puisé leurs forces
ailleurs que dans l'idée d'un succès et que leur conviction
pareille à la mienne les rend indépendants de la bonne et
de la mauvaise fortune.
Veuillez, madame, excuser la longueur de cette
explication, et croire à ma reconnaissance et à mon
respectueux dévouement.
RICHARD
WAGNER.
—Le Maître a été cependant très satisfait du succès de la pièce, dit Cosima,—et surtout des manifestations sympathiques d'amis inconnus, qu'elle lui a values. Aussi, pour fêter le dernier anniversaire de sa naissance, le 22 mai, me suis-je inspirée d'une des scènes les mieux accueillies de l'œuvre: j'ai costumé les enfants en «messagers de la paix», et, tandis qu'un chœur invisible chantait pour elles, les fillettes s'avancèrent, toutes les quatre, dans le salon, d'un pas mesuré, le bâton de voyage à la main. Wagner a trouve l'invention jolie.
—Éva, en messager de la paix, devait être délicieuse....
—J'ai aussi gardé l'article de votre père sur Rienzi, qui était très
bien, dit Cosima. Wagner a dû lui écrire pour le remercier [1].
—Si l'on reprend Rienzi dis-je, nous allons aussi reprendre fidèlement notre pèlerinage au théâtre. Pensez que, dix-huit soirs de suite, du fond de Neuilly, par tous les temps nous sommes allés au Théâtre-Lyrique et que jamais nous n'avons manqué d'entendre l'ouverture!...
[1] Voici cet article publié dans le Journal Officiel:
«Rarement la curiosité parisienne avait été plus vivement surexcitée que par ces simples mots inscrits sur l'affiche du Théâtre-Lyrique: «Mardi, première représentation de Rienzi, opéra en cinq actes, de Richard Wagner.» Dans un temps où certes la préoccupation n'est pas aux œuvres d'arts, Wagner a le don de passionner la foule, de provoquer des enthousiasmes frénétiques et des répulsions violentes. Son nom prononcé assemble les nuages dans le ciel le plus serein. L'orage se forme aussitôt; les éclairs se dégagent en lueurs palpitantes, le tonnerre gronde, la foudre éclate à travers la pluie, le vent et la grêle. A ce fracas, personne ne reste paisible, il semble que l'univers va crouler, et chacun court vers l'autel de son dieu menacé. Les chœurs rivaux des admirateurs et des détracteurs s'injurient comme dans la fiancée de Messine et sont prêts à en venir aux mains. C'est une agitation, un tumulte, une furie qui rappellent les grandes luttes romantiques de 1830, où les jeunes bandes d'Hernani se ruaient au théâtre avec leur mot de passe, scalpant les faux toupets classiques et proclamant la liberté et l'autonomie de l'art.
«Nous n'aurions jamais entendu une note de Richard Wagner que nous serions sûrs, à tout ce bruit, de sa supériorité. Il trouble trop profondément tout le monde musical pour n'être pas un génie, un héros, à la manière dont l'entendent Emerson et Carlyle. Sous quelque point de vue qu'on l'envisage, il est celui qui apporte la sensation nouvelle, peut-être un peu trop tôt, mais on voit dès à présent qu'il sera le maître souverain, et que rien ne peut
empêcher son avènement. Bientôt sa bannière victorieuse flottera sur le plus haut donjon de la citadelle, dorée par le soleil et caressée par le vent qui jusqu'alors l'avait effrangée et tordue. C'est à Wagner que pensent, comme à un Dieu ou comme à un démon tentateur, les jeunes musiciens cherchant leur voie. C'est de Wagner que se préoccupent les vieux maîtres, sûrs pourtant de leur gloire, et dans chaque œuvre contemporaine, il n'est pas difficile de trouver le reflet ou tout au moins l'étude secrète de cette puissante originalité.
Un hasard de voyage nous fit assister, au théâtre de Wiesbaden, à une représentation du Tannhäuser, dans un temps, déjà lointain où le nom de Richard Wagner était à peine prononcé en France. Cette musique, d'une brusque nouveauté pour nous qui ne connaissions absolument rien de ce maître, nous produisit une impression étrange et délicieuse; nous venions d'entendre, pour la première fois, de la vraie musique romantique, telle que les poètes la conçoivent. Cette musique reproduisait avec la plus naïve fidélité la légende du bon chevalier Tannhäuser et de Mme Vénus vivant maritalement dans la montagne de Vénusberg jusqu'à ce que le soupçon de quelque diablerie vienne à ce brave Allemand, bon catholique au fond et qu'il dise à sa compagne mythologique:
Vénus, ma belle déesse,
Vous êtes une diablesse.>br />
Ce qui nous frappa surtout dans la partition du maître germanique, c'était l'extrême clarté de cette phase musicale traduisant la phrase parlée par une mélodie continue sans fioritures, sans ornements superflus, l'orchestre se chargeant du commentaire et soutenant de ses richesses la simplicité du dessin vocal. Nous envoyâmes de Wiesbaden au Moniteur ou à l'artiste, nous ne savons plus lequel, un article admiratif que nous terminions en nous étonnant qu'un pareil opéra si original et si neuf n'eût pas encore franchi le Rhin.
Aussi notre surprise fut grande lorsque l'Opéra ayant monté, quelques années plus tard, ce même Tannhäuser, exécuté si facilement au Théâtre de Wiesbaden, par des chanteurs et un orchestre qui n'étaient probablement pas les premiers de l'Allemagne, on déclara cette musique impossible, folle, absurde, en dehors de toutes les conditions du théâtre, et Tannhäuser s'abîma sous un ouragan de sifflets; on affubla, comme d'une pourpre dérisoire, la musique de Wagner de cette plaisanterie,
«musique de l'avenir». Le loustic qui l'inventa ne croyait pas dire si juste. En effet son temps est arrivé, et la musique de l'avenir est bien près d'être la musique du présent.
La chute du Tannhäuser n'ébranla nullement notre conviction. Les critiques sont entêtés et quand ils sont en outre d'anciens poètes romantiques, ils savent fort bien que les sifflets ne tuent pas une œuvre de génie. On avait dit des vers dramatiques de Victor Hugo exactement ce qu'on disait des phrases musicales de Wagner. On leur reprochait tout simplement de n'être pas des vers et c'est aujourd'hui un lien commun d'avance que l'auteur de Ruy-Blas et de la Légende des Siècles est le plus grand métrique de notre temps.
Mais revenons à Rienzi, qui en venant se faire jouer sur le Théâtre-Lyrique, accomplit un ancien projet du maître. Une lettre de Wagner nous l'apprend; «écrit il y a de cela trente ans, en vue du grand opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune difficulté et n'offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l'ont suivi: tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris et je crois encore que s'il est monté avec éclat et joué avec verve, il a chance de succès.» Les œuvres sérieuses mettent du temps à faire leur chemin, mais elles le font, et le jugement porté par le maître sur son œuvre, vient d'être confirmé l'autre soir de la façon la plus triomphante. Rienzi n'est pas arrivé précisément au Grand Opéra, mais il a trouvé, au Théâtre-Lyrique, un zèle, une chaleur, une conviction et un dévouement passionnés qui ne doivent lui laisser aucun regret. Pasdeloup a magnifiquement reçu l'hôte de génie qu'il s'efforce d'introduire et de naturaliser en France.
Quelques mots sur le livret traduit sur le poème de Wagner par MM. Nuitter et Guillaume. Il n'y faut pas chercher les complications savantes de nos drames lyriques. C'est tout simplement l'histoire de Rienzi telle qu'elle s'est passée dans la réalité. Cola Gabrino, dit Rienzi ou Rienzo, était le fils d'un cabaretier. Il fit d'excellentes études, se lia d'amitié avec Pétrarque et, en étudiant l'antiquité, il s'éprit des idées de liberté et de république. Le séjour des Papes à Avignon livrait Rome aux plus fâcheux désordres. Rienzi harangua le peuple, se fit nommer tribun, chassa les barons et rétablit l'ancien et bon état. Son gouvernement fut sage d'abord, mais l'enivrement du pouvoir le frappa de vertige, et il devint l'oppresseur de Rome après en avoir
été le libérateur; chassé une fois, il revient et fut tué dans une émeute par un serviteur de la famille des Colonna; il commença comme Brutus et finit comme Masaniello ou Jean de Leyde. Rienzi, premier drame lyrique écrit par Wagner, révèle déjà un immense talent. Ce n'est pas le Wagner qui montre toute son originalité dès le Vaisseau Fantôme, mais c'est déjà un homme tout nouveau. Excepté les cavatines cousues çà et là pour plaire au public qui sont dans le goût italien, l'opéra ne rappelle rien ni personne. L'impression est déjà une. C'est une émeute, un tumulte populaire; il n'y a en somme que deux personnages, Rienzi et la foule. C'est plutôt une magnifique symphonie avec chœurs qu'un opéra comme on l'entend ordinairement. L'orchestre est déjà d'une puissance rare. L'auteur possédait toute sa science.
Au premier acte, l'appel aux armes:
Quand la trompette aura sonné,
Trois fois,
est empreint d'un fier enthousiasme qui se communique au chœur, dont les voix reprennent le thème, le gonflent et l'augmentent dans un crescendo superbe. Le trio qui vient ensuite est souligné par un adorable accompagnement. Au second acte, l'on a longuement et bruyamment applaudi l'air que chante le coryphée des messagers de paix, félicitant Rienzi. Rien de plus suave, de plus tendre et de plus délicat que cette cantilène, admirablement dite par Mlle Priolat, à qui toute la salle l'a redemandée. Le chœur des patriciens qui conspirent est aussi fort beau. On sent à travers les sourds murmures les révoltes de l'orgueil froissé et les grondements de la haine encore impuissante. L'entrée et la douleur d'Adriano, s'expriment dans l'orchestre par deux notes de hautbois qui ressemblent au soupir d'un cœur blessé. Ce pur et charmant détail fait prévoir le Wagner futur dont l'orchestre sait tout dire et tout faire éprouver. Le septuor et le chœur final sont des morceaux d'une puissance et d'une grandeur étonnantes et qui vous soulèvent comme sur des ailes.
Nous avons remarqué au troisième acte la marche militaire d'un rythme si ferme et si guerrier; la prière des femmes pendant le combat, dont le tumulte intermittent augmente la ferveur et l'effroi; au quatrième acte, la marche de la paix et la magnifique situation dramatique de Rienzi, maudit, excommunié, restant seul sur les
marches de l'église; au cinquième acte, la prière de Rienzi, admirable de ferveur et de tristesse.
Surgis Soleil, et sur le monde
Fais resplendir la liberté.
Dans ce morceau on entrevoit le puissant Wagner d'aujourd'hui, et l'entrée de la sœur du tribun, qui le console par son amour dévoué, est une éclaircie, par où apparaissent une seconde, les anges aux ailes frémissantes du prélude de Lohengrin. On ne peut que féliciter M. Pasdeloup, le nouveau directeur du Théâtre-Lyrique, qui a déjà si bien mérité de l'art avec ses concerts populaires, d'avoir monté Rienzi. L'éclatant succès obtenu à la première représentation et qui se continuera, sans nul doute, permet d'espérer que nous verrons bientôt le Vaisseau-Fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Yseult, les Maîtres Chanteurs et tout ce répertoire inconnu, riche écrin de beautés nouvelles.
Rienzi est monté avec beaucoup de richesse; les décors et les costumes ont du caractère; les masses chorales manœuvrent bien et le tout forme un spectacle superbe. Le tableau final où Rienzi est tué à son balcon, est mis en scène de la façon la plus dramatique.
Montjauze, dans le personnage de Rienzi, a dépassé tout ce qu'on pouvait attendre de son talent; il s'est transfiguré en chanteur et en acteur de premier ordre. Ce rôle a été pour lui ce que Guillaume Tell a été pour Duprez. Il tient tête avec une aisance admirable à ce perpétuel dialogue avec le chœur. Sa voix domine ces ensembles formidables et d'un geste il retient ce flot de peuple, qui monte toujours vers lui délirant de joie et de fureur; il porte avec une grâce majestueuse et un faste d'artiste les magnifiques draperies blanches, brodées d'or, que revêt le tribun, dans sa vanité de parvenu à qui la tête tourne au sommet de la grandeur. On ne saurait rêver une plus parfaite incarnation du type de Rienzi.
Mme Borghèse chante avec chaleur les airs un peu plaqués d'Adriano, l'amoureux de la sœur du tribun, représenté par Mlle Steinberg avec beaucoup de grâce. Mais ce pauvre petit amour épisodique est ballotté en tous sens comme une fleur noyée par le bouillonnement tumultueux et plein d'écume de ce grand drame sévère, qui commence par un combat et finit par une émeute.