Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 10 sur 37

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Le port intérieur

Fiction

Kotter n’a sur lui aucune arme, à cause de tous les portiques de sécurité qu’il devra franchir avant d’arriver à Macau, dans la rue du vieux Macau où habite Breughel. Néanmoins, l’idée de l’arme l’obsède. Il n’a jamais aimé menacer ou exécuter à main nue. Il déniche un mètre de ficelle au fond d’une poche. Il réfléchit aux manières de l’utiliser au cours de sa mission asiatique. Pendant les nombreuses heures du voyage, il triture et envisage cela au lieu de dormir.

L’atterrissage à Hong Kong est précédé d’un survol de la côte du Guangdong, avec ses échancrures et ses îles, ses îlots, des centaines. Le panorama reprend exactement les indications qu’en donnent les guides de voyage consultés par Kotter avant le départ. Aucune condensation ne vient traîner sur le hublot. La lumière du matin éclaire la Chine. On voit tout.

Kotter regarde.

L’avion ralentit au-dessus de plusieurs complexes portuaires. Comme il n’a pas encore reçu l’autorisation de se poser, il fait des cercles. Les bateaux grouillent. Chalutiers, barges, grues flottantes, remorqueurs, ferries. À cette hauteur, il serait malhonnête de prétendre qu’on différencie nettement jonques et vedettes de la police. Kotter, lui, aperçoit des jonques.

La mer possède une teinte indéfinissable, un bleu-vert dont la beauté paralyse. Les mots sont impuissants à. On cherche en vain. Quelque chose de très intense se fixe pour toujours dans la mémoire. Plus tard, on promène son doigt parmi les pierres, sur la planche Minéraux et fossiles d’une encyclopédie, mais rien ne coïncide. Chrysolithes et jadéites ne réveillent aucune émotion et, sans conclure, on referme l’ouvrage. On doit admettre, dans ce domaine également, des lacunes de vocabulaire.

Ensuite, l’avion fonce à travers les habitations.

Le fuselage qui oscille à trois cents kilomètres-heure entre les immeubles de Kowloon.

Les climatiseurs qui saillent sur les façades.

Les fenêtres closes, et derrière, en un éclair, on a un échantillon du bric-à-brac familial chinois, avec plantes grasses, vieux cartons, cages à oiseaux, bouteilles d’huile et récipients en plastique rouge.

Les taxis, rouges, eux aussi.

Puis soudain le contact avec la piste entourée d’eau.

Cernée par une eau toujours indiciblement verte.

Après son demi-tour, l’avion avec lenteur roule vers la terre ferme.

De géantes publicités pour Marlboro, Kent.

Dans la cabine, on commence à inhaler l’air non conditionné de l’extérieur, une humidité pourrie dont les fadeurs surprennent Kotter.

Une odeur de buanderie mal entretenue.

Ensuite, files d’attente. Une demi-heure de surplace avant d’accéder au guichet de police des frontières. Puis un sous-officier strictement malaimable appose un visa sur le passeport de Kotter. Une plaque de poitrine désanonyme cet homme.

LAM KAM C. a autorisé Kotter à pénétrer sur le territoire de la colonie.

Pour gagner Macau à partir de Hong Kong, explique la documentation de Kotter, le voyageur doit se rendre au Macau Ferry Terminal. Divers types de transport se font concurrence à cet endroit, dont on perçoit mal les avantages respectifs, car la documentation ne se hasarde pas à recommander celui-ci plutôt que celui-là. Jetfoil, super-shuttle, high-speed ferry. Tout séduit.

Kotter achète un billet de jetfoil.

Pour la seconde fois ce matin, il patiente devant un fonctionnaire de l’immigration. Un dénommé NG CHONG, qui sur un clavier invisible pianote. Comme l’écran lui signale que Kotter n’a pas contrevenu aux lois de Hong Kong durant son bref séjour, il ne fait aucun commentaire. Sous le cachet qui permet l’entrée, il imprime un sceau qui légalise la sortie.

Ensuite, Kotter embarque.

C’est une journée radieuse.

Maintenant, Kotter glisse sur l’onde tranquille. Il zigzague entre les chalutiers. Il file au large de rivages déserts.

Il plane à la surface des eaux très vertes et très calmes, sans savoir jamais s’il vogue vraiment sur la mer de Chine ou s’il rêve.

Au bout d’une heure et quart, le jetfoil diminue le régime de ses moteurs et manœuvre dans la rade de Macau qu’on appelle le port extérieur. Il accoste.

La moiteur accable Kotter quand il quitte l’espace réfrigéré du bateau. À peine a-t-il posé le pied sur le ponton que de nouvelles odeurs de laverie collective l’accueillent, les relents déjà reniflés après l’atterrissage à Kowloon. Il inspire une puissante bouffée d’humus exotique. Ses narines se froncent sans désarroi. Il ne pense à rien. Il s’est acclimaté.

Des barrières canalisent le flot humain depuis la passerelle jusqu’au poste frontière. On recense peu de heurts véritables et la cohue ne paraît pas agressive, mais, en réalité, tout le monde bouscule tout le monde.

Des ventilateurs coloniaux remplissent, au-dessus des têtes, leur fonction symbolique, remuant plus de folklore que d’air frais.

Une éruption de gouttelettes tourmente Kotter. Il hausse le creux d’un bras pour s’essuyer le front. Derrière les vitres de la galerie, on voit la mer plus jaune, plus boueuse qu’à Hong Kong.

Une fille en uniforme tamponne les papiers de Kotter.

Kotter a toujours apprécié les femmes. Avec plaisir il examine cette figure ronde et menue, agréable mais dépourvue de tout sourire et même de toute amorce de sourire. Quand il récupère son passeport, il remercie en mandarin, deux syllabes faciles à mémoriser et à émettre, un des mots qu’il a réussi à retenir quand il préparait sa mission chez lui, avec des écouteurs sur les oreilles. Il remercie l’uniforme, la physionomie. En même temps, il note le nom de la fille.

KWOK F., en lettres noires sur aluminium brossé.

Flora, peut-être ? Fanny ?

Il attend d’elle une lueur, un quelconque mouvement d’approbation. Il y a tout de même eu, de sa part à lui, une preuve de bonne volonté culturelle. Il espère au moins un battement de cils. Mais F. ne réagit pas, ne répond pas, ne s’éclaire pas.

Ensuite, à travers la cohue, Kotter va.

Devant les portes du hall, un employé de l’hôtel Westin Resort oriente vers lui une pancarte sur quoi on lit : WELCOME DUPONT.

L’employé scrute Kotter, inspecte son apparence de Dupont plausible. Kotter fait un signe dénégatoire. Entre les deux hommes pendant une fraction de seconde flotte une sensation d’échec.

La chaleur est infernale. Sous la veste de Kotter, un blouson de toile acheté par correspondance, les gouttes sourdent. Le catalogue vantait la légèreté du tissu, les nombreuses poches. Sous cela les gouttes sourdent et perlent. Kotter avec un mouchoir se désembue les yeux, le front, le tour des lèvres.

Puis un taxi l’emmène vers l’ouest de la ville, en direction du port intérieur où il sait qu’habite Breughel. Le chauffeur désire éviter les embouteillages. Il emprunte le bord de mer, il longe des palaces sans caractère et des chantiers.

De l’autre côté des eaux jaunes, brunes, café au lait, Taipa n’a rien de particulièrement pittoresque et, ici, il n’y a personne sur les trottoirs, presque personne. Les velléités touristiques de Kotter se détériorent. Il renonce à la découverte du paysage et de l’ambiance. Il se détend dans la fraîcheur glaciale de la voiture. Sous le vinyl transparent qui recouvre les sièges, il y a des broderies blanches en forme de chrysanthèmes. Près du rétroviseur se balance une petite guirlande faite de fanfreluches vermillon, avec des pièces d’or, un portrait de Mao. La radio diffuse du canto-pop.

Kotter feuillette son passeport. Il jette un coup d’œil sur les estampilles dues à la main de Flora ou Fanny Kwok.

Le visa a une validité de trois semaines.

Durée mesquine.

Mais suffisante, quand on pense au dossier Vancouver-Machado-Breughel, pour boucler ce qui.

Amplement suffisante.

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