Le port intérieur
Fiction
I
Kotter referma la porte du réfrigérateur. Il paraissait déçu. L’appareil fonctionnait et il entravait avec un certain succès la putréfaction de quelques rogatons, mais, sur le plan des rafraîchissements, il n’offrait aucun choix. Deux cartons de lait de soja occupaient le compartiment réservé aux bouteilles. Toutefois, l’idée n’effleurait pas Kotter de goûter à un nectar qu’on avait obtenu en pressant des haricots ou leurs germes.
Et l’eau, est-ce que je peux, demanda-t-il.
Quoi, dit Breughel.
L’eau du robinet, dit Kotter. Est-ce qu’on peut la boire sans risquer de.
Il se rappelait sa documentation sur l’Asie du Sud-Est. En général, on pouvait, mais, par prudence, mieux valait se limiter à ingérer des eaux bouillies, distribuées dans les hôtels par les garçons d’étage.
Sans risquer quoi, fit Breughel.
Kotter désarticula un début de mot, puis il ouvrit le robinet et s’aspergea le visage. Il évitait d’absorber la moindre goutte et, afin de ne pas être contaminé par le virus de l’hépatite ou par une des nombreuses bactéries actives en zone tropicale humide, il cracha avec soin le filet tiédasse qui avait insidieusement forcé l’entrée de sa bouche.
Maintenant il se baissait pour explorer le placard. Le meuble soutenait l’évier et servait de porte-serviettes pour deux torchons à carreaux dans quoi Kotter s’essuya les mains. Les rayonnages n’avaient pas une apparence malpropre, mais ils exhalaient un fumet immonde. Une poignée de graines vénéneuses languissait près d’une canalisation, promettant tétanie et narcose aux ombres gourmandes, leur promettant des souffrances rose fuchsia, des convulsions rose tyrien, églantine.
Malgré le poison, toutefois, la vie s’organisait.
Une colonne de fourmis lilliputiennes progressait en direction de la bouteille de gaz.
Plus loin, sous le socle rouillé du réfrigérateur, une blatte éprise de culture physique faisait des ciseaux avec ses antennes.
Kotter, quant à lui, fouillait parmi les stocks.
Sur l’étagère il avait remarqué une provision malingre de boîtes, des quarts de litre contenant du thé au chrysanthème. Un chalumeau transparent était collé sur chaque ration jaunâtre.
Vous auriez pu les mettre au frais, au lieu de, dit Kotter.
Oh, le frais, vous savez, dit Breughel.
Le chalumeau étant biseauté, Kotter l’enfonça dans l’opercule du récipient, puis il pompa. Après quelques secondes, le bruit de l’aspiration fut plus fort. La boîte s’étiolait à vue d’œil. Déjà on traquait les ultimes centilitres, leur goût de papier et de paraffine baveuse.
Kotter, sans penser à rien, jouait avec les mouillures sonores du vide. Il éveillait ainsi en Breughel de très anodins souvenirs d’enfance, les consommations avec paille, des traces de diabolo menthe sous un glaçon non totalement fondu. J’avais tout à coup en tête les vacances, l’été, le brouhaha d’une conversation entre grandes personnes. Certains adultes riaient avec nonchalance, d’autres regardaient étinceler les vagues et se taisaient. Les petits fabriquaient des bulles, échangeaient des discours de bulles, intraduisibles.
Kotter finit d’écraser la boîte qu’il tenait près de ses lèvres, puis il la jeta dans un sac de supermarché qui, sous la table de travail de Breughel, béait pour accueillir des déchets non périssables, ceux qu’on froisse, ceux que la vermine ne choisit pas pour pitance. Machinalement, sur la paroi colorée du sac, le tueur du Parti observa les caractères chinois qu’il ne savait pas lire. Une adresse était là, imprimée en deux langues. Une série de signes magnifiques, puis OCEAN GARDEN, Peach Court, Taipa.
La boîte de thé commença à se détordre, avec de furtifs craquements. Elle avait atterri sur une poche de plastique que maintenant Kotter considérait d’une façon impassible, bien que quelque chose de dangereux se fût animé sous les ténèbres de ses méninges, un raisonnement qui ne trouvait pas encore sa formulation consciente. De nouveau, le tueur survolait des caractères de toute beauté. Une écriture paysage, une caresse pour l’œil. Puis la traduction anglaise, NEW CENTURY HOTEL, Cakeshop, Taipa. Taipa.
Ah, dit-il.
Il tournait vers Breughel un air presque bonasse.
Or, derrière le masque, le cerveau venait de. Des associations venaient de naître.
Breughel était avachi sur la chaise. Il fixait un regard fourbu sur les photographies qui devant lui s’étalaient, des vues de Séoul, d’Insadong, de Chongno qui sont, rappelons-le, une capitale, un quartier central, une avenue.
Ce que Breughel voyait et revivait intimement restait une énigme. Il paraissait englouti dans l’évocation d’un passé dont on ne pouvait deviner où il se situait, dans l’immédiateté ou dans la distance. La pellicule glacée du papier s’interposait entre Gloria Vancouver et lui, et à travers cette membrane de mort ils se regardaient, immobiles et rêveurs. Or on ne réussissait pas à définir s’ils étaient vraiment séparés l’un de l’autre ou s’ils se mouvaient à l’intérieur d’un même monde.
Le vent secouait la porte.
Dans la venelle du Tarrafeiro, quelqu’un avait éteint le poste après qu’il eut diffusé La compagne au parfum enchanteur ou La lettre de l’hirondelle.
La scène, à présent, se déroulait sans accompagnement musical, avec ses sonorités brutes.
Une poussière granuleuse crépitait contre le mur extérieur.
Une tôle, quelque part, imitait des raclements de tonnerre.