Le port intérieur
Chapitre II
Une vieillarde en pantalon passa, toute noire, coiffée d’un chapeau de bambou comme sur les illustrations des revues de géographie à grand tirage. Elle était cassée en deux sous sa palanche et elle trottinait en tournant le dos au port. Il y avait dans ses paniers une masse épineuse, des durians massifs, d’un vert un peu éteint.
À cet instant précis, Breughel sortit de la venelle. Il avait enfilé un blouson. Il fit un écart pour éviter la vieille femme et il huma l’air qui tourbillonnait derrière les fruits. Kotter s’était raidi. Breughel avançait avec lenteur. Il marchait sous le vent qui le dépeignait, dans le sillage des durians, et, pour ne pas tomber, il se raccrochait à des souvenirs.
II
À partir de mars, avril, les durians s’amoncellent sur les étals des marchands de fruits.
Gloria demandait au vendeur de fendre l’écorce à la machette. Elle aimait cette pulpe qui a une texture de dessert crémeux, comme une glace à la vanille en train de fondre sous une membrane jaune, jaune pâle, mais qui, pour la narine peu aventureuse, répand une odeur inélégante, repoussante, même, un cocktail d’excrément et d’ail, avec un zeste de carton humide et une giclée de butane.
Gloria me tendait une cuillère de cela. Dans ses yeux pétillait une joie puérile. C’était soudain une fillette espiègle. Je connaissais la saveur nonpareille de la chair du durian, telle que sur la langue elle mûrit, et je l’appréciais, pomme, kiwi, sucre un peu caramélisé, fleur tropicale, mais j’acceptais avec réserve le délice qu’elle présentait à mes lèvres, je feignais l’inquiétude répugnée, grimaçant, cherchant dans son regard à entretenir la lueur maintenant si rare d’un peu de ravissement, aimant voir le rire éclore pendant quelques secondes en elle, en son âme souffrante.