Le port intérieur

Antoine Volodine · Chapitre 7 sur 37

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Le port intérieur

Chapitre V

Kotter se met en route.

Le Paradis lui a donné carte blanche.

On a enfin des indications précises sur l’endroit où les fugitifs se cachent.

Kotter se dirige vers Breughel.

Maintenant, la distance qui nous sépare a diminué.

Il s’élève vers les nuages.

Bientôt il va fondre.

 

V

Pendant les semaines qui ont suivi le décès de Gloria, j’ai continué à vivre dans notre petit appartement, en face de l’ancien terminal du jetfoil.

L’endroit était bruyant, mais confortable : salle de bain, climatiseur, télévision.

Quand la solitude du crépuscule détruisait en moi toute énergie, j’allumais cet appareil. Je regardais sur une chaîne de Hong Kong le bulletin météo. L’émission était animée par une jolie fille qui tous les soirs, devant la caméra, déclinait son identité d’une façon à la fois enfantine et enjôleuse, Candy Shew ou Candy Siu ou Candy Xiu ou Candy Shiu. J’aimais sa timidité légère et, lorsque son sourire s’adressait à moi, comme effleurant un sentiment de tristesse que nous étions seuls à partager, je percevais dans sa voix des nuances exquises. Elle avait une inflexion tendre, très doucement indécise, pour annoncer les températures minimales, le taux relatif d’humidité, et, quand un typhon se dirigeait vers la côte depuis les Philippines, ses diphtongues anglaises me paraissaient plus courtes, plus authentiques, se sinisaient.

Flo, Gene, Becky, Lola, au féminin on baptise dépressions tropicales et tempêtes, STS.

STS pour Severe Tropical Storm.

Brouillard chaud, pluies interminablement chaudes.

Averses qui ne désempoissent pas l’atmosphère.

Midi. Tout ruisselle à l’intérieur des habitations.

Minuit. Des champignons éclosent dans les armoires.

Les murs noircissent.

Je regardais à la télévision de Hong Kong des hold-up filmés en direct, des assauts contre des bijouteries avec Kalachnikov, avec grenades, des poursuites nocturnes en vedettes ultra-rapides.

Après les séquences qui montraient le banditisme à l’œuvre, on communiquait le numéro de téléphone des brigades d’intervention. Des slogans ensuite s’incrustaient.

JOIN FORCES AGAINST CRIME.

WE NEED OUR POLICE.

Je coupais l’image, j’éteignais les lampes, je me tassais dans un angle. La férocité des relations entre les hommes m’a toujours donné passionnément envie de vomir.

Assis par terre, au pied du fauteuil de Gloria, je songeais à Gloria, murmurant des phrases anarchistes qu’elle aurait pu prononcer en cette minute ou répétant des morceaux de dialogues que nous avions interprétés de notre vivant. Même au plus touffu de nos mésententes, même quand sa folie la rendait méconnaissable, repoussante, même alors nous restions accordés sur des longueurs d’ondes voisines. J’appelais en moi Gloria Vancouver et elle venait.

Je fermais les yeux.

Longtemps elle se maintenait en moi.

De l’autre côté de la fenêtre bruissaient des rumeurs inégales. Le brouhaha avait pour origine le hall d’arrivée du terminal, la station de taxis, le centre commercial.

En cantonais, que ce soit dans les spectacles d’opéra ou dans la rue, on entend souvent certaines syllabes se suspendre en point d’orgue au milieu des propositions, comme si le locuteur frappé d’hébétude refusait brusquement d’articuler le reste du mot ou de la phrase. Je dressais l’oreille et, jusqu’au petit matin, car le calme jamais ne s’établissait, je faisais collection de ces tons hauts, moyens, descendants, montants, semi-inférieurs, semi-supérieurs ou bas, de ces voyelles qui s’éternisaient, quelquefois avec véhémence, rarement avec langueur.

Je cueillais cela, je prenais plaisir à moissonner cela, heure après heure, qui enrichissait des jacasseries ou des vociférations à quoi je ne comprenais goutte, et, à l’intention de Gloria, je le répétais.

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